Courrier de Paris

--Avez-vous vu l'Homme-Chien? Avez-vous vu le fils de l'Homme-Chien, plus chien encore que son père.

On s'abordait déjà en se faisant ces questions le moyen de s'amuser aux bagatelles d'une baraque au moment où se joue, à côté de nous, le drame de Trianon? Frivole, notre peuple l'est. Nul ne l'aura jamais été au même degré. Un rien le distrait. Rabelais disait: «Rien qu'avec un grelot à la main, vous le faites rire.» La moindre bizarrerie lui fait tourner la tête. Mais ce qui n'est pas moins vrai non plus c'est que tout ce qui se rapporte à son honneur le touche du premier coup au plus vif de l'âme. Voilà comment, l'autre soir, en lisant l'épisode relatif aux drapeaux que le maréchal Bazaine a livrés aux Prussiens dans les forts de Metz, des millions de Français ont senti les larmes leur venir aux yeux, larmes d'impuissance et de rage. A l'heure qu'il est, il ne s'agit plus d'une manifestation partielle ou fragmentée; la France entière s'emporte. On se demande en tout lieu comment cela a pu se faire.

Que n'imitait-il l'héroïque Beaurepaire qui s'est si bien brûlé la cervelle en rendant Verdun? se disait-on de tous côtés.

Au reste, l'étonnement a saisi chacun de nous à la gorge depuis l'ouverture de ces lamentables débats. Cette aventure de notre abaissement était pourtant assez connue. Mais en dépit des kilomètres d'écrits qu'on a publiés là-dessus, on ne connaissait encore la vérité qu'à demi. Le rapport du général de Rivière projette sur notre chute des lueurs inattendues, une lumière qui ne laisse plus rien dans l'ombre. Comme il est bien visible que nos revers nous viennent en grande partie de nous-mêmes! Comme nous avions bien cent fois tout ce qu'il nous fallait pour ne pas tomber!

A l'heure où tout cela n'en était encore qu'au prologue, les Italiens s'égayaient de l'événement, les ingrats! Pasquin et Marforio engageaient un dialogue de jolis cœurs.

«Marforio.--Qu'est-ce qu'il y a de neuf aujourd'hui?

«Pasquin.--Une nation de romanciers qui déclare la guerre à une nation de géomètres.»

Le restant de la scène est fort piquant; je ne vous le rapporterai cependant pas, parce qu'il nous oblige un peu trop à mettre le doigt sur nos hontes. Tenons-nous-en au mot de Pasquin:

«Une nation de romanciers.» C'est de nous, bien entendu, qu'il s'agit. Mon Dieu, oui, l'abus du roman nous a toujours perdus. Cette fois là entre autres. Une femme veut empêcher qu'un Hohenzollern ne s'asseye sur le trône d'Espagne, cherchant à garder ce fauteuil pour une autre, qui en était descendue. En quoi cela nous intéressait-il, nous autres? Nous savons bien, d'ailleurs, ce qui n'aurait pas tardé à arriver. Tout juste ce qui est advenu dix-huit mois plus tard à Amédée de Savoie, le bien avisé. Peut-être plus vite que ça encore, le Hohenzollern serait retourné sans tambour ni trompette dans le pays de la bière brune et des contes fantastiques. Mais non, il a fallu faire la guerre pour une idée de femme. Premier chapitre du roman.

Les autres chapitres, passons-les rapidement sous silence. Frédéric II avait dit: «Pourquoi je l'emporterai sur les Français? Tiens, parce que Soubise a quatre-vingt-dix-neuf cuisiniers et un espion et que j'ai, moi, quatre-vingt-dix-neuf espions et un seul cuisinier.» Cette même situation s'est reproduite fait pour fait; n'est-ce pas, hélas! suffisamment romanesque? Mais ce qu'il y a de plus inconcevable, c'est ce qui se passe à Metz quand un inconnu se présente, amené par l'ennemi, agitant son mouchoir au bout de sa canne. Qu'est-ce que c'est que Régnier, si ce n'est un copiste du Rocambole de Ponson du Terrail? Voyez-vous d'ici Bourbaki, le plus brave de nos soldats, poussé à se déguiser comme un personnage de feuilleton? Bismark, tenant, à Versailles, les fils de cette intrigue, a plus d'un point de ressemblance avec l'esprit satanique qu'Eugène Sue a placé dans la Salamandre. Hélas! d'un bout à l'autre, tout est roman là-dedans et, en même temps, c'est la plus cruelle et la plus sérieuse des histoires!

Trianon est devenu méconnaissable. Nous voilà bien loin du temps où, au spectacle des bergeries de Marie-Antoinette, le chevalier de Florian disait que les deux palais et leur beau parc formaient ne «île de Calypso». Trianon est, pour le moment un corps-de-garde, une forteresse. Il y pousse des faisceaux de fusils; il y croit des sabres. On a vu un canon de sept à cent pas de cette chapelle païenne qu'on appelle le Temple d'Idalie. Et toute cette mise en scène ne se comprend que trop après qu'on a lu le rapport du général de Rivière. Attendez. Nous ne sommes qu'à un commencement. Les conséquences de la capitulation de Metz vont se dérouler une à une, sous nos yeux. Tant de soldats de tout grade, entrant de plein-pied dans un domaine autrefois voué seulement à l'idylle, c'est une préface. Toutes les mères le disent à leurs enfants à la mamelle: il faudra songer à reconquérir un jour ce que Bazaine et ses coopérateurs nous ont fait perdre.

Il n'y a donc pas de mal à ce que le bruit du tambour se mette, dès à présent, à dissiper les échos trop élégiaques des anciennes résidences royales. Tout doit concourir à nous ramener à des mœurs guerrières.

C'est là aussi ce qu'on ne peut s'empêcher de dire en voyant la Savoie armée.--Qu'est-ce que c'est que ça, la Savoie armée?--va-t-on dire. Une œuvre patriotique enrichie de quatre superbes dessins de M. Am. Champod, de Genève. L'artiste a décrit avec son crayon quatre grandes scènes de la lutte désespérée de 1870-1871. Ici le paysage du champ de bataille ne doit rien à la fantaisie; M. Champod s'est religieusement attaché à reproduire jusqu'aux moindres accidents du terrain, tous les détails des localités dont l'histoire a enregistré les noms. Il a montré les Savoisiens répandant leur sang pour la France, leur nouvelle patrie, et ces pages sont du plus bel effet. Les quatre dessins, au surplus, ont été mis sous les yeux du maréchal de Mac-Mahon, qui a fait répondre à leur auteur une lettre qui est tout à fait en harmonie avec ce que nous disions tout à l'heure à propos du retour aux allures militaires.--Lisez:

«Le président me charge de vous remercier de cet envoi auquel il a été très-sensible. Votre œuvre n'est pas seulement un hommage rendu aux courageuses victimes de notre dernière guerre. Elle sert encore à perpétuer des souvenirs qui doivent fournir, à ceux qui ont survécu, un bien douloureux, mais bien utile enseignement ...»

Il nous faut pourtant descendre de ces hauteurs épiques pour revenir au Chien-Homme ou à l'Homme-Chien, comme il vous plaira.--On vient, rien de plus vrai, de nous amener deux échantillons d'une espèce encore inconnue en Europe. Un chien se présente qui est un homme, tenant par la main, oui, par la main, non par la patte, son fils Fédor, qui est un chien. Arrangez cela, si vous pouvez. Pour les lettrés, cette exhibition n'a rien qui choque absolument l'esprit. Il a existé, à travers les siècles, des temps mal éclairés par le réverbère de l'histoire. A ces époques là, le monde était à l'état d'enfance, il a existé en assez grand nombre des natures mixtes; c'est ainsi que les Grecs, les Étrusques et les premiers Romains (mettez les Quirites) ont connu les Faunes, les Satyres, les Egipans, moitié hommes, moitié boucs; c'est dans les mêmes cycles qu'ont vécu les Centaures, moitié hommes, moitié chevaux, les Syrènes, moitié femmes, moitié poissons, les sphynx, partie femmes, partie oiseaux. Hérodote lui-même, le père des historiens, parle d'un dieu d'Égypte du nom d'Anubis, lequel avait un corps d'homme surmonté d'une tête de chien. A la vérité, nous autres, enfants d'un âge réaliste, nous disons que tout cela remonte au temps des fables; et, pour ce qui est de l'assertion d'Hérodote, nous nous rappelons que c'est du nom de ce conteur qu'on a formé le verbe radoter. Oui, tout ce que vous voudrez, mais je vous défie bien d'expliquer d'une façon satisfaisante ce que c'est que l'Homme-Chien.

Que disais-je donc tout à l'heure en parlant de traditions primitives, de fables, de poésie et d'historiens qui ne savent pas ce qu'ils disent? Mais ces légendes bizarres se sont remises à vivre dans la science moderne. Il n'y a pas bien longtemps, moi qui vous parle, j'ai vu se promener sous les arcades du Palais-Royal, de midi à quatre heures, un grand esprit, un beau génie, un réformateur, un homme qui, ayant pris le globe terrestre dans ses mains comme un statuaire prendrait un bloc de terre glaise, l'a pétri et façonné d'une façon nouvelle. Je parle de Charles Fourier, un Prométhée bourgeois, le téméraire auteur de la Théorie des quatre mouvements, le créateur du Phalanstère. Celui-là, je vous le répète, avait tout remanié: les astres, le ciel, la mer, la terre, l'homme, le végétal, la bête. C'est ainsi qu'il est arrivé à nous dire à quel point parviendra un jour le progrès.--Un jour l'homme dessalera la mer, et il en fera un lac de limonade. Un jour l'homme assouplira les cétacés, et, de quatre baleines attelées à un navire, il fera les coursiers qui mèneront ces omnibus nautiques à travers les océans.--Un jour, l'homme forcera le cèdre à porter une poire plus douce que la pêche de Médie, et la ronce des haies à produire un raisin opale comparable à l'ambroisie d'Homère.--Un jour l'homme accouplera le cheval et le terrible quadrupède que les Arabes ont nommé le Seigneur à la grosse tête, et de cet hymen il résultera l'hippo-lion, le plus fier, le plus rapide des porteurs.--Il nous faut hausser les épaules de pitié, MM. les sportmen de la Marche, qui croisent à grand'peine un cheval anglais et un cheval du désert pour donner le jour à d'innocentes pouliches qui font un kilomètre en dix minutes. Qu'est-ce que c'est que ces lourdes bêtes comparées à l'hippo-lion de Charles Fourier qui, dès sa naissance, en l'an 2500 ira en trois secondes de la butte Montmartre à Montsouris?

En attendant cette heure tant désirée du rajeunissement de la planète, où l'on entendra hennir l'hippo-lion, plus agile que la licorne de Zoroastre, descendons pour cinq cents ans encore sur l'indigent petit tas de boue où nous nous agitons sans cesse les uns les autres comme des vers coupés. On a beaucoup chassé cette semaine, notamment chez M. Olympe Aguado. On s'est remis à courir au bois de Boulogne. Le prince Milan Obrenowitch, souverain de la Serbie, était de toutes les fêtes. Une bonne et heureuse pensée; cet étranger de distinction n'a pas voulu quitter Paris sans emporter son portrait photographié par Nadar.

Nadar a quitté le boulevard des Capucines pour la rue d'Anjou; c'est dire qu'il n'a pas cessé d'être le photographe par excellence. Comme le roi Léopold de Belgique, comme le shah de Perse, le prince régnant de Serbie dont je vous parlais tout à l'heure s'est dit: «--Allons chez Nadar», et en sortant, un jour, de la chapelle expiatoire du boulevard Haussmann, il est entré dans les grands ateliers photographiques de ce quartier, les mêmes qui sont devenus une des curiosités de Paris pour tous les étrangers de distinction.--Nadar, à l'aide de ses nouveaux procédés, a fait alors un de ces portraits qu'il fait toujours si bien.

À propos de nouvelles théâtrales, un mot en passant.

On avait prétendu que Jules Noriac faisait une pièce nouvelle sous ce titre: le Peuple souverain. L'auteur de la Timbale s'est empressé avec raison de dire qu'il n'en était rien: «Il est possible, écrit-il, que je fasse une opérette nouvelle, mais, pour sûr, elle ne portera pas le titre qu'on a dit. Je trouve que le peuple est trop peuple pour que je le flatte et pas assez souverain pour que je me moque de lui.»

SIR EDWIN LANDSEER.

--Comment trouvez-vous ces quatre lignes là?--A ce propos, qu'on me permette une indiscrétion touchant leur auteur. Jules Noriac compose effectivement une opérette nouvelle; celle-là, j'en suis sûr, a pour titre: la Branche cassée.

Un jeune compositeur d'un très-bel avenir fait la musique de cet ouvrage. Celui-là n'est autre que M. Gaston Serpette, qui est quelque chose comme un grand prix de Rome. Il faut ajouter que ce jeune maître, emporté par la violence d'une irrésistible vocation, a tout sacrifié à la musique. Dès son enfance, on l'a chapitré, mais en vain, afin de l'éloigner de l'art de cultiver les croches et les doubles croches. Les siens l'ont maudit, son père, un vénérable millionnaire, l'a presque déshérité et ne lui fait, à cause de ce fait, qu'une modique pension de deux cents francs par mois. N'importe, M. Gaston Serpette a tenu bon. Il s'est dit: «Je suis musicien et je ne serai jamais autre chose.» C'est là un bon préjugé en faveur de la Branche cassée.--Voilà ce que Paris entier constatera très-prochainement.

Nous sommes plus que jamais en temps de chasse, il n'y a pas le moindre doute là-dessus, n'est-ce pas.

Le dernier soldat Prussien ayant foulé le territoire
français. D'après la photographie de M. Bruneau.

A ce sujet on parle beaucoup depuis quelques jours des exploits cynégétiques d'une célèbre chanteuse.

Christine Nilsson, aujourd'hui Mme Rouzeaud, réside souvent en Russie.

Il y a quelque temps, à cinquante verstes de Saint-Pétersbourg, Ophélia eut une fantaisie.

Qui n'aura un caprice si ce n'est la pâle et extravagante fiancée du noble et extravagant Hamlet?

Christine Nilsson voulut assister à une chasse à l'ours.

Il y a mieux, écrit-on, elle a tué un solitaire.

Est-ce bien vrai, cet ours tué par la chanteuse? Il en est qui refusent d'y croire. Mais à l'Opéra, les bonnes petites camarades glosent joliment sur cette prouesse, réelle ou supposée. Il faut entendre surtout Mlle Z***! En voilà une qui raconte vivement la chose.

--Voilà, s'écrie donc Mlle Z***, comment le fait s'est passé. Christine cherchait un ours noir. Fi donc! c'est un ours blanc qui est venu, un des plus féroces, avec une gueule comme doublée de satin rose et de grandes dents de diamants. Christine a pris son remington; elle a visé l'ours, a tiré, l'a tué, abattu, dépouillé, découpé, fait cuire et mangé, le tout, en dix minutes de temps!

Ah! les bonnes petites camarades!

Remise à la Prusse d'un convoi de forçats ayant opté pour la nationalité allemande.

LA SŒUR PERDUE

Une histoire du Gran Chaco

CHAPITRE I

EL GRAN CHACO.--DEUX VOYAGEURS

Étendez devant vous une carte de l'Amérique du Sud; fixez vos yeux sur le confluent de deux grandes rivières: le Salado, qui vient des montagnes des Andes dans une direction sud, et le Parana, qui descend du nord. Remontez le premier fleuve jusqu'à la ville de Salta dans l'ancienne province de Tucuman; puis, le long du second fleuve et de son tributaire le Paraguay, allez jusqu'au fort brésilien de Coïmbra; joignez ces deux points par une ligne légèrement recourbée, tournant sa convexité vers la grande Cordillère des Andes, et vous aurez tracé la frontière qui limite une des contrées du continent d'Amérique les moins connues, et pourtant l'une des plus intéressantes. C'est une région aussi romantique dans son passé que mystérieuse dans son présent, aussi fermée de fait à la civilisation qu'à l'époque où les bateaux de Mendoza essayèrent vainement de l'atteindre du côté du sud et où les chercheurs d'or, désappointés à Cusco, tentèrent de l'explorer du côté de l'ouest. C'est la région de «El gran Chaco». Vous avez certainement entendu citer ce nom, et si vous avez étudié la géographie, vous n'êtes pas sans connaître un peu le territoire ainsi désigné. Mais vous ne connaîtriez que très-imparfaitement le Gran Chaco, alors même que vous en sauriez autant que ceux qui en habitent les frontières. Tout ce qu'ils en ont appris se résume en deux mots: souffrance et angoisses.

Vous avez été élevé dans la croyance que les peuples de sang espagnol, au jour de leur grandeur et de leur gloire, soumirent tout le continent d'Amérique, ou du moins la portion qu'ils prétendaient en coloniser, et qui, partiellement encore, est restée sous leur domination.

C'est une erreur historique comme il y en a beaucoup. Poussés par la soif de l'or, et sous la protection de fortes expéditions militaires, les conquistadores parcoururent une grande portion du territoire; mais il y eut d'immenses étendues où ils ne pénétrèrent jamais et qu'ils colonisèrent encore moins. Tels furent Navajoa au nord, le pays des Guajiros au centre, les terres de Patagonie et d'Arauco au sud, et une vaste contrée de plaines qui s'étend entre les Cordillères des Andes péruviennes et les eaux du Paraguay,--c'est-à-dire le Gran Chaco.

Ce territoire que nous venons de nommer, assez vaste pour y fonder un empire, non-seulement n'a pas été encore colonisé, mais il reste même complètement inexploré. En effet, la demi-douzaine d'expéditions qu'on y a timidement tentées et qui furent promptement abandonnées, ne méritent pas le nom d'explorations.

Nous en dirons autant des faibles efforts des Pères jésuites ou franciscains. Les sauvages du Gran Chaco ont refusé de se soumettre aussi bien à la croix qu'à l'épée.

A quelle cause faut-il attribuer l'abandon de ce singulier territoire? Est-ce un désert stérile comme la majeure partie du pays des Apaches et des Comanches, comme les plaines de Patagonie et les sierras de Arauco?

Est-ce une forêt humide et impénétrable, périodiquement inondée comme la vaste vallée de l'Amazone ou les deltas de l'Orénoque? Rien de tout cela. Le Gran Chaco possède, au contraire, tout ce qu'il faut pour attirer la colonisation: de vastes clairières naturelles couvertes d'une herbe nourrissante; des forêts d'arbres tropicaux où le palmier prédomine; un climat d'une salubrité qui n'a jamais été mise en doute; un sol capable de produire tout ce qui est nécessaire pour les besoins et les agréments de la vie. En résumé, on peut le comparer à un immense, ou à une série de vastes et pittoresques jardins dont la culture aurait été laissée aux seuls soins du Créateur!

Pourquoi n'a-t-il pas été soumis au travail de l'homme?

La réponse est facile: parce que l'homme qui l'habite est un chasseur et non un agriculteur.

Ce pays est resté le domaine de ses propriétaires à peau rouge, seigneurs primitifs de son sol, race d'indiens belliqueux qui, jusqu'à présent, ont défié toutes les tentatives faites pour les rendre esclaves, par le soldat, par le mineur, le missionnaire ou le Mameluco (1).

Note 1: Los Mamelucos de l'Amérique du Sud forment un peuple de races mélangées, portugaise, africaine et indienne, dont le centre, est à San-Paulo, au Brésil. Ils sont les plus féroces chasseurs d'esclaves du continent méridional, et leur histoire est un tissu de cruautés et de meurtres.

Ces sauvages indépendants, montés sur des chevaux infatigables qu'ils dirigent avec une habileté de centaures, parcourent les plaines du Chaco, rapides comme l'oiseau emporté par le vent. Dédaignant les résidences fixes, ils voyagent sur ces plaines verdoyantes et à travers ces bois parfumés, comme l'abeille voltigeant de fleur en fleur, et ils ne plantent leurs lentes que là où le charme de l'endroit les retient. On les appelle sauvages; mais qui n'envierait parfois leur insouciante et poétique existence? Voulez-vous mieux connaître ces peuples?

Alors, suivez-moi et entrons ensemble dans le Gran Chaco.

Une plaine d'un vert d'émeraude s'étend sous un ciel combinant les teintes du saphir et de la turquoise. Malgré leurs nuances vives, l'aspect est monotone: quelques petits nuages blancs épars et le globe d'or du soleil qui brille au zénith tranchent, seuls sur l'uniformité du ciel; et à travers la plaine, l'œil ne se repose que sur quelques bouquets de palmiers, un groupe de rhéas et un couple de grands oiseaux blancs à gorge orange et à crête écarlate, les rois des vautours (2). Mais ces derniers, planant dans les hauteurs de l'éther, appartiennent également à la terre et au ciel.

Note 2: Cathartes papa. C'est le plus bel oiseau de la famille des vautours.

Tel se présente le Gran Chaco, que le pied de l'homme blanc n'a presque jamais foulé; aussi frais et aussi virginal que le jour où il est sorti des mains de Dieu.

Je dis: «Presque jamais foulé.» En effet, tandis qu'avec des yeux ravis nous admirons le paysage, nous voyons deux formes d'êtres vivants se détacher sur l'horizon lointain.

Jusqu'à présent, elles ne semblent que deux points et pourraient être un couple d'autruches, ou bien le mâle et la femelle du guazuti (3), car il y a une différence dans leur taille.

Note 3: Une grande espèce de daim sud-américaine, et particulière à la région des Pampas.

Mais non, ce ne sont pas de simples animaux. Ce sont bien véritablement des êtres humains, ils marchent vers le centre de la plaine; ils s'approchent; déjà on distingue en eux des cavaliers; les voici plus près encore: leur visage est blanc.

L'un d'eux, le plus grand, est vêtu d'un costume à la fois imposant et pittoresque. Le vêtement de laine qui couvre ses épaules, avec ses larges bandes alternées blanches, bleues et rouges, est le poncho, ce manteau porté par tous les habitants des plaines de la Plata. Par-dessous se trouve une jaquette ressemblant au justaucorps d'autrefois, et ornée de riches broderies et de pesetas ou pièces de vingt-cinq sous à l'effigie de la république argentine. De larges culottes de coton, les calzoncillos, attachées à la façon des zouaves, couvrent les jambes, mais laissent près du sommet de la botte une partie du genou nue.

De lourds éperons et un chapeau à grands bords avec un ruban de couleur vive complètent le costume du cavalier, facile maintenant à reconnaître pour un gaucho au seul aspect du harnachement de son cheval, à sa bride et à ses courroies plaquées d'argent, et à sa carona ou couverture de selle soigneusement cousue et brodée.

L'autre cavalier est aussi couvert d'un manteau, mais l'étoffe en est foncée et il est si ample que ses autres vêtements ne peuvent s'apercevoir. Ses pieds reposant sur des étriers en bois, sont chaussés de bottes, et des culottes de velours les recouvrent presque jusqu'à leur extrémité. Sur sa tête est un sombrero dans le genre de celui de son compagnon; ce chapeau semble avoir été récemment bossué et comme écrasé. Sa monture caparaçonnée avec plus de simplicité que celle du gaucho, garde une allure tranquille.

Bien que les deux cavaliers chevauchent côte à côte, les étriers se touchant, pas un mot n'est et n'a été échangé entre eux depuis le moment où ils nous sont apparus au milieu de la plaine.

Un seul, d'ailleurs, le gaucho, semble être en état de parler. Son compagnon, quoique installé solidement sur sa selle, porte la tête d'une façon étrange. On dirait qu'elle tombe plus bas que ses épaules et incline légèrement à droite. Malgré l'ombre projetée par son chapeau, on distingue déjà que ses yeux sont fermés. On ne peut supposer qu'une chose, c'est qu'il est tout au moins endormi.

Cette supposition n'aurait en elle-même rien d'étrange, si elle s'appliquait au gaucho, car ces demi-centaures se donnaient rarement la peine de quitter leur selle pour faire leur sieste. L'autre cavalier, sans être un gaucho, peut encore être un habile écuyer. On monte bien à cheval dans ces parties de l'Amérique du Sud.

Outre son attitude singulière, la nuance de sa peau est remarquable, son teint de blond, rare sous ces climats méridionaux, est d'une pâleur extraordinaire. Ses lèvres elles-mêmes sont complètement décolorées. Éveillé ou endormi, ou aveugle, ce cavalier n'est évidemment pas en bonne santé. Mais il se peut qu'il ne soit qu'endormi, car sa monture s'avance sans qu'il la guide: ses mains pendent le long de son corps, cachées par son manteau, et les rênes reposent, abandonnées, sur la crinière du cheval.

L'animal s'en soucie peu. Il n'a pas besoin de se sentir conduit, et règle son pas sur celui de l'étalon monté par le gaucho. L'un et l'autre s'avancent lentement. Ils semblent comme plongés dans une sorte de léthargie par la brûlante chaleur du soleil dont la hauteur, du reste, leur assure tout le temps qui peut leur être nécessaire pour l'achèvement de leur voyage.

Tout indique qu'ils ne sont pas pressés. Cela résulte des mouvements mêmes du gaucho. En arrivant au centre de la plaine, il arrête brusquement son cheval pour porter vers le zénith un regard plus attentif.

«Nous avons six heures encore devant nous, et dans trois heures, même avec cette allure de tortue, nous atteindrons l'estancia. A quoi bon y arriver avant le coucher du soleil. Pobra senora! Pour ce qu'elle a à voir, il vaut mieux qu'il fasse nuit.»

Bien que ses yeux soient tournés vers lui, ces mots ne s'adressent pas à son immobile compagnon, ont le cheval s'est arrêté en même temps que celui du gaucho. Ce temps d'arrêt n'a pas éveillé son cavalier. Les paroles du gaucho ne sont qu'un monologue prononcé sur un ton lugubre contrastant étrangement avec l'air naturellement gai et épanoui du personnage. Son visage, tout bronzé qu'il est, semble plutôt fait pour la bonne humeur que pour les noires pensées.

«Que faire? continue-t-il en se parlant encore à lui-même. Je vais d'abord, car c'est le plus pressé, me débarrasser de ce poncho qui m'étouffe. Il fait chaud sous ce soleil comme dans une fournaise.»

Il fit passer son manteau par-dessus sa tête et l'étendit en travers sur le pommeau de sa selle; puis, regardant son compagnon, il ajouta:

«Il n'est, hélas! pas besoin de lui ôter le sien. Ce n'est pas la chaleur qui le gênera, bien sûr.»

Cela dit, il reste tout pensif sur sa selle, puis il observe la plaine comme s'il cherchait à y découvrir quelque chose. Son regard s'est arrêté sur un bouquet d'arbres algarrobas qui croissent à peu de distance. Leurs troncs sont entrelacés par un réseau de plantes parasites et ils apparaissent comme un îlot boisé sur la surface d'une mer d'émeraude immobile.

«Je puis me permettre de me reposer sous leur ombre, reprit-il; j'ai besoin de reprendre des forces, Dieu le sait, pour me donner le courage d'accomplir ma tâche. Pobre senora y los ninos! (Pauvre dame, pauvres enfants!) Quelle terrible nouvelle je leur rapporte. Sangre de Cristo! Pourrai-je jamais les regarder en face!» Cependant, l'autre voyageur ne prononce pas un mot; il semble que rien ne puisse l'éveiller, car son cheval, en tournant subitement dans une autre direction à côté de celui du gaucho, l'a fait vaciller sur sa selle, sans que sa paupière se soit relevée.

Le bouquet d'algarrobas est atteint. Le gaucho prend le parti de mettre pied à terre. Il attache à un arbre son cheval et celui de son compagnon, mais il ne dit pas un mot au cavalier en manteau, toujours immobile sur sa selle, toujours taciturne, et quand il a allumé le feu sur lequel il fait griller quelques bandes de chargui pour son repas de midi, il ne l'invite même pas à partager son déjeuner. Il n'essaye pas de causer avec lui, il le laisse sur sa monture, toujours plongé dans le plus profond des sommeils.

CHAPITRE II

UNE ESTANCIA SOLITAIRE

Trois grandes rivières, le Salado, le Vermejo et le Pilcomayo, arrosent le Gran Chaco. Toutes prennent leur source dans les montagnes des Andes, et après avoir coulé au sud-est dans une direction presque parallèle, elle débouchent à des distances inégales dans le Parana et le Paraguay.

On connaît peu ces cours d'eau; le Salado a été partiellement exploré pendant ces dernières années. Il constitue la frontière méridionale du Chaco, et l'une de ses rives est suivie par quelques voyageurs, mais seulement dans la portion supérieure qui arrose les districts colonisés de Santiago et de Tucuman. Du côté de son embouchure, sa rive méridionale elle-même n'est pas sûre, car les sauvage du Chaco la franchissent souvent dans leurs expéditions pillardes.

On connaît moins le Vermejo que le Salado, et moins encore le Pilcomayo que le Vermejo. L'un et l'autre peuvent être approchés avec sécurité dans leurs eaux supérieures, au milieu de la section inhabitée des États argentins et de la république de Bolivie, mais dès qu'ils entrent dans les solitudes du Chaco, ils sont ignorés de la science du géographe jusqu'au moment où ils se déversent dans le Paraguay. Le Pilcomayo est le plus septentrional et le plus long de ces trois fleuves, son cours depuis sa source jusqu'à son embouchure dépasse mille milles. Il entre dans le Paraguay par un double canal dont la branche septentrionale débouche presque en face de la ville d'Asuncion, tandis que la bouche méridionale est encore inconnue (4).

Note 4: On la dit située à environ vingt milles plus bas, quoique Page, dans son exploration ne l'ait pas découverte. Peut-être le Pilcomayo débouche-t-il dans le Paraguay par un des nombreux riachos qui sillonnent le pays. Il n'y avait alors rien d'étonnant à ce qu'elle ait échappé à l'observation de Page.

Telles sont les données succinctes que l'on possède sur le Pilcomayo, malgré plusieurs tentatives d'exploration faites autrefois par les missionnaires et les mineurs, et de notre temps par une expédition sous le patronage du gouvernement bolivien. Toutes ont échoué et n'ont guère produit que des informations dérivées des Indiens, incomplètes presque toujours.

La rivière arrose, paraît-il, une contrée généralement plate et des savanes couvertes d'herbes et semées de bouquets de palmiers et d'arbres tropicaux; la plaine est dominée par des montagnes isolées ressemblant à de grandes tours. Tantôt le courant coule rapidement entre des rives bien définies, tantôt il s'étend en marécages et en lacunes d'eau salée ou saumâtre, ressemblant par leur étendue à des mers intérieures. Du reste, cette dernière affirmation n'est vraie que dans la saison des inondations.

Quoique l'embouchure connue du Pilcomayo soit presque à portée de canon de la capitale du Paraguay, de la première ville fondée par les Espagnols dans cette partie de l'Amérique du Sud, aucun Paraguayen n'a jamais eu l'idée de la remonter: les habitants d'Asuncion sont aussi ignorants de la région qui les entoure que le jour où Azara fit avancer sa periagua pendant une quarantaine de milles contre son rapide courant.

On n'a jamais fait d'essai de colonisation sur le Pilcomayo, excepté dans la portion tout à fait supérieure de son cours. Dans le Chaco, aucune ville n'a été bâtie par les blancs, aucune église n'a projeté l'ombre de son clocher sur les vagues encore vierges du fleuve.

Et cependant en l'année de Notre-Seigneur 18.., un voyageur remontant cette mystérieuse rivière à une dizaine de milles au-dessus du point atteint par le naturaliste espagnol, aurait pu apercevoir une maison s'élevant sur une des rives et qui n'avait certainement été bâtie que par un homme blanc, ou du moins par une personne initiée aux usages de la civilisation. La maison était simplement en bois avec des murailles de bambous et couverte en feuilles du palmier cuberto (5). Cependant, ses dimensions excédant de beaucoup celles de la hutte d'un Indien Chaco, sa verandah, ombragée par la projection du toit, et surtout les enclos qui l'entouraient, et dont l'un renfermait du bétail, tandis que l'autre était soigneusement planté de maïs, de mauves, de bananiers et de nombre d'autres produits du climat paraguayen, tout dénotait la main d'un homme de race caucasienne.

Note 5: Ainsi nommé de ce que ses rameaux servent à couvrir les maisons.

On se trouvait là en présence non pas d'une simple hutte ou toldo, mais d'une riche estancia (6). L'intérieur de la maison montrait d'une manière encore plus frappante que le propriétaire était un blanc. La plupart des meubles, bien qu'assez grossièrement fabriqués, affectaient cependant les formes données par la civilisation moderne. Des chaises et des tabourets en cana brava ou bambou sud-américain, des lits avec de blancs couvre-pieds, sur le sol des nattes faites de fibres de palmier, quelques dessins exécutés d'après nature, un petit nombre de livres et de cartes, une guitare, indiquaient des usages et une économie domestique inconnue à l'Indien.

Note 6: Toldo Nom donné à la hutte d'un berger et au wigwam de l'Indien Chaco. L'estancia a de plus hautes prétentions; c'est l'analogue de l'hacienda mexicaine et la résidence d'un propriétaire. On désigne souvent aussi sous ce nom l'ensemble de la propriété.

Mayne Reid.

(La suite prochainement.)