Le combat naval de Carthagène

Carthagène, le 13 octobre 1873.

AU DIRECTEUR

«J'ai l'honneur de vous adresser une relation détaillée du combat naval livré dans les eaux de Carthagène le 11 courant, entre l'escadre des fédéraux et celle du gouvernement central. J'accompagne cette relation d'un plan indispensable pour comprendre les différents mouvements qui ont été effectués. Je tâcherai, dans cette narration, d'éviter autant que possible les termes techniques, de façon qu'elle puisse être suivie sans difficulté par les personnes étrangères à la marine. Inutile de dire que ce récit est celui d'une personne présente à l'affaire.

«L'escadre des fédéraux était composée de la Numancia, frégate cuirassée sur laquelle s'était embarqué le général Contreras; le Tetuan, frégate cuirassée; le Mendez-Nunez, ancienne frégate en bois, cuirassée à la flottaison, avec un réduit central cuirassé comme celui de nos corvettes, et le Despertador, aviso à roues.

«L'escadre centraliste ne comptait qu'un seul cuirassé, la Victoria, qui portait le pavillon du contre-amiral Lobo. Elle se composait en outre de trois frégates en bois: Carmen, Almanza, Navas-de-Tolosa, des deux corvettes, Diana et Cadix, et de l'aviso la Prosperidad.

«Au début de l'action, les bâtiments étaient ainsi placés: L'escadre Lobo, en ligne de relèvement, le cap au nord-est, à environ 8 milles du cap Négrète, l'amiral à droite, ayant à sa gauche la Carmen, l'Almanza, las Navas-de-Tolosa, les deux corvette, et l'aviso; l'escadre fédéraliste en carré naval, la Numancia en tête, le Mendez-Nunez à gauche, le Tetuan à droite, et le Despertador en arrière.

«Les spectateurs du combat étaient: l'escadre anglaise, commandée par l'amiral Yelverton, l'Élisabeth, frégate allemande, la Thétis, corvette cuirassée française et le San-Martino, corvette cuirassée italienne.

La brise soufflait du nord-est et était à grains,

A midi cinq minutes, la Numancia ouvrit le feu sur l'amiral Lobo, à une distance d'environ 6,000 mètres. La Victoria riposta immédiatement et le combat se trouva ainsi engagés. La Numancia continua sa route de façon à contourner l'amiral Lobo, et celui-ci infléchit sa route au nord-nord-ouest. Le Tetuan piqua droit au milieu de la ligne de bataille et ouvrit bientôt le feu avec ses pièces de chasse. Le Mendez-Nunez obliqua sur bâbord (j'ignore absolument pourquoi), et enfin le Despertador après avoir hésité longtemps se borna à suivre de loin l'action, réduit du reste à ce rôle par son infériorité absolue. Le combat se trouva ainsi engagé sur toute la ligne.

«A midi cinquante minutes la Numancia avait contourné toute la ligne centraliste, échangeant ses bordées avec les différents bâtiments de l'amiral Lobo. Une des corvettes à roues, la Villa-de-Cadix ayant reçu un boulet dans ses roues se trouva paralysée, et établit sa voilure pour échapper à la Numancia qui menaçait de l'amariner. La Victoria suivant la route de la Numancia arriva pour porter secours à la corvette, et la Numancia se mit à fuir du côté de Carthagène. Un boulet d'une des frégates, entrant par un de ses sabords, avait emporté la tête à un des membres de la junte de Carthagène qui se trouvait à bord, et avait mis hors de combat une vingtaine d'hommes, ce qui démoralisa le reste de l'équipage. L'Almanza avait imité la manœuvre de l'amiral Lobo et poursuivait aussi la Numancia. Cependant la Carmen et le Tetuan, faisant tous les deux route au nord-est, se trouvèrent côte à côte pendant près d'un quart-d'heure et se canonnèrent avec la plus grande vivacité. La Carmen vint alors sur tribord pour suivre son amiral, tandis que le Tetuan venait sur bâbord, ralliait la terre et se dirigeait du côté de Carthagène en continuant la canonnade avec les frégates en bois. Pendant ce temps, le Mendez-Nunez suivait une route parallèle à la Victoria et à l'Almanza, et se canonnait vivement avec elles.

«Durant les différents mouvements, l'escadre anglaise, l'Élisabeth et le San-Martino avaient continué leur route à l'est; mais il n'en était point de même de la Thétis. Celle-ci, ayant eu une avarie de machine, avait établi sa voilure et pris le plus près du vent, tribord amures, pour serrer la côte, et regagner son mouillage d'Escombrera. Pendant ce temps, le Mendez-Nunez et le Tetuan qui, comme nous l'avons dit, serraient la côte en se dirigeant sur Carthagène, s'en rapprochaient de plus en plus, et les boulets commençaient à tomber fort près de la corvette française. Celle-ci ne pouvait rien faire pour les éviter, car virer de bord, et fuir vont arrière, c'était se jeter au plus fort de la bataille; prendre les amures de l'autre bord, n'aurait fait qu'avancer sa rencontre avec les cuirassés fédéralistes. Elle se décida donc à mettre en panne pour laisser passer ceux-ci.

LE PERCEMENT DE L'ISTHME DE PANAMA.--Une station de
l'expédition scientifique chargée d'étudier le terrain.

«A une heure un quart, la Victoria, suivie par l'Almanza, qui n'avait cessé de combattre le Mendez-Nunez à grande distance, abandonna la poursuite de la Numancia, qui était presque rendue sous le canon des forts de Carthagène, et vint sur tribord pour aller couper la route au Mendez-Nunez et au Tetuan qui, nous l'avons dit, suivaient la côte, faisant route sur Carthagène. Le Mendez-Nunez, profitant de la présence de la Thétis qui était en panne, passa entre celle-ci et la terre pour s'abriter un instant des feux de l'Almanza. Mais elle avait à peine dépassé le cuirassé français, qu'elle vit la Victoria à petite distance, se dirigeant sur elle. Un feu de mousqueterie s'échangea entre les deux bâtiments et en passant à contre-bord, la Victoria lui lâcha, à moins de 200 mètres, toute sa bordée de bâbord. Le Mendez, sans riposter, continua sa route. Le Tetuan le suivait de près, aussi la Victoria vint sur tribord pour lui présenter ses pièces qui étaient prêtes à faire feu. Les deux bâtiments se croisèrent à bout portant, et, pendant que la mousqueterie des hunes mettait bon nombre d'hommes hors de combat, se lâchèrent simultanément leurs bordées de tribord. Immédiatement après l'Almanza, qui suivait de près la Victoria, échangea avec le Tetuan un feu des mieux nourris, sans trop se préoccuper de la Thétis, où les balles pleuvaient comme grêle, et où les boulets sifflaient dans la mâture. C'est un miracle qu'il n'y ait eu personne de touché à bord du bâtiment français, car à ce moment tout l'équipage était sur le pont, à la manœuvre, et le commandant qui n'avait pas perdu son sang-froid un seul instant, faisait prendre les amures à bâbord pour sortir au plus vite de cette passe critique. La Victoria et l'Almanza, après avoir dépassé le Tetuan, virèrent cap pour cap pour lui donner la chasse, mais celui-ci parvint à rejoindre la Numancia et le Mendez-Nunez sous le canon des forts. Le combat se trouva ainsi terminé (il était 2 heures), et l'escadre de Lobo défila devant l'entrée de Carthagène en ligne de file. Pendant cette dernière phase, les bâtiments neutres qui avaient viré de bord, rejoignirent la Thétis qui avait fini de réparer son avarie, et tous rentrèrent de conserve au mouillage d'Escombrera.

«Après avoir décrit succinctement, avec fidélité, les diverses phases du combat, il serait intéressant de l'apprécier au point de vue technique. J'espère qu'une plume plus autorisée que la mienne le fera un jour, et du reste, le fait est tellement récent qu'il est difficile de trouver un juste milieu parmi les exagérations des deux partis en présence. Ainsi d'un côté, l'amiral Lobo prétend n'avoir eu ni tué, ni blessé, ce qui est complètement inadmissible, d'autant plus que plusieurs inhumations ont été faites, dit-on, à Porman, le lendemain de l'action; il dit aussi n'avoir pas éprouvé d'avaries sérieuses, et cependant, son escadre qui était de sept bâtiments, n'en montre plus que cinq. Les intransigeants, de leur côté, avouent une quarantaine d'hommes hors de combat, mais ils prétendent que la Carmen a été au milieu de l'action obligée de mettre toute son artillerie d'un bord pour éviter de couler par une voie d'eau produite du côté opposé par un obus à la flottaison; ils disent avoir abimé les œuvres-mortes de l'Almanza, ce qui reste à prouver; selon eux, la Villa-de-Cadix aurait hissé le pavillon parlementaire, pour se rendre, etc., etc. Laissons de côté toutes ces exagérations évidentes, au milieu desquelles il est difficile de discerner le vrai du faux, et examinons, en quelques mots, le combat en lui-même.

«Au premier abord, on est étonné que pas un des bâtiments n'ait tenté l'abordage. Il est cependant parfaitement démontré que la véritable force d'un bâtiment cuirassé à éperon réside dans le choc qu'il peut donner au navire ennemi et qui coulera presque toujours ce dernier. Pas un seul des bâtiments en présence, nous le répétons, n'a tenté le choc, et le combat a été exclusivement un combat d'artillerie. Ceci posé, examinons la conduite de chacun des bâtiments. La Numancia, après avoir débuté brillamment, a pris la fuite vers Carthagène. Il paraît qu'un boulet éclatant au milieu de sa batterie y avait occasionné une panique générale. Ce n'est point là une excuse valable, et la junte a pensé comme nous, car elle a destitué le capitaine de la Numancia. Le Mendez-Nunez s'est bien comporté dans son duel avec l'Almanza. Le Tetuan est celui des bâtiments intransigeants qui a été le mieux manœuvré, qui a montré le plus de courage et dont le feu a ôté le mieux nourri. L'amiral Lobo a parfaitement manœuvré sa Victoria, et a montré personnellement le plus grand calme pendant toute l'affaire. Les frégates en bois Carmen, Almanza et Navas-de-Tolosa méritent les plus grands éloges pour la résolution avec laquelle elles ont accepté le combat contre des bâtiments beaucoup plus forts qu'elles, et cuirassés.

«Nous ne parlons pas des petits bâtiments à roues, tels que le Despertador, la Villa-de-Cadix, la Diana, etc., dont nous pensons que les combattants eussent mieux fait de ne pas s'embarrasser et qui n'ont rien fait pendant l'action.

«Comme force matérielle, les bâtiments intransigeants étaient de beaucoup supérieurs aux centralistes, mais leurs armements ne pouvaient être comparés à ceux de ces derniers. Les équipages de l'amiral Lobo étaient en effet les équipages de la marine régulière, et ils ont une réputation méritée. Les navires intransigeants au contraire étaient armés de volontaires, de soldats de l'infanterie de marine et d'artilleurs qui n'avaient probablement jamais mis le pied sur un bâtiment (1). Il y avait donc à peu près compensation. Pour nous résumer, nous dirons qu'au point de vue de la tactique, il n'y en a point eu, les intransigeants ayant attaqué sans ordre bien marqué, et qu'au point de vue du courage, chacun a bien combattu, à l'exception de la Numancia.

Note 1: Inutile de dire que rien n'est plus erroné que les assertions de nombreux journaux qui prétendent que les bâtiments fédéraux sont armés avec des forçats libérés.

«E. de Montespan»