NOS GRAVURES
Le général Changarnier
Le rôle qu'a joué le général Changarnier dans l'œuvre de la fusion, le projet de prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, dont il a pris l'initiative, après le renversement de ses espérances de restauration, ont appelé en ces derniers temps trop vivement sur lui l'attention publique, pour que nous ne nous croyions pas obligés de donner son portrait.
Le général Changarnier est né à Autun, le 26 avril 1793; il est donc aujourd'hui dans sa quatre-vingtième année. Sorti de Saint-Cyr en 1815, il prit part, en 1828, comme lieutenant, à la campagne d'Espagne. La révolution de 1830 l'envoya en Afrique, où un heureux combat d'arrière-garde, en 1826, pendant la retraite de Constantine, fut le point de départ de sa fortune. Nommé lieutenant-colonel en 1837, il fut fait maréchal de camp, le 21 juin 1840, à la suite de l'expédition de Médéah, et en 1843, la réduction des tribus des environs de Tenez, qui soutenaient Abd-el-Kader, lui valut le grade de général de division.
Après la révolution de 1848, il vint offrir ses services au gouvernement provisoire dans des termes qui témoignaient de la haute estime qu'il avait de son mérite personnel. Le général Cavaignar, devenu-chef du pouvoir exécutif, lui confia le commandement de la garde nationale de Paris, qu'il garda après l'élection présidentielle, et auquel il joignit plus tard celui des troupes de Paris, qu'il perdit lorsque, à l'Assemblée législative dont il était membre, il se montra alors contraire à la politique de Louis-Napoléon. L'Assemblée, qui rêvait un coup d'État monarchique, tenta alors de donner en échange à ce Mouck en expectative, le commandement des troupes destinées à veiller à sa propre sûreté; mais la tentative ayant échoué, le général Changarnier, qui avait étendu solennellement sur la tête des conspirateurs monarchiques, dans une séance fameuse, cette même épée protectrice qu'il avait offerte au gouvernement provisoire, fut impuissant à se protéger lui-même. Arrêté le 2 décembre, il fut enfermé à Mazas comme le premier bourgeois venu et rentra dans l'ombre où il devait rester vingt ans.
On sait le reste. En 1870, il offrit ses services à l'empereur et s'enferma dans Metz avec le maréchal Bazaine, dont, à deux ans de là, en même temps qu'il attaquait le glorieux défenseur de. Belfort, il devait faire l'éloge en pleine Assemblée nationale, où il avait été envoyé par trois départements: la Gironde, le Nord et le département de Saône-et-Loire.
L. C.
Lecture du Message présidentiel par M. de Broglie à l'Assemblée nationale
Nous parlions tout à l'heure de la proposition Changarnier relative à la prorogation des pouvoirs du président actuel de la République, M. le maréchal de Mac-Mahon. Cette proposition, comme on l'a dit, a un préambule: le message présidentiel, dont M. de Broglie, vice-président du conseil, a donné lecture le 5 novembre dernier, à la séance de rentrée de l'Assemblée. C'est après le tirage des bureaux, à trois heures, devant une Chambre qui jamais n'avait vu réuni un pareil nombre de députés, en présence de tribunes garnies de toutes les notabilités, que M. le vice-président est solennellement monté à la tribune. On a remarqué que pendant toute la lecture il s'est tenu tourné du côté de l'opposition républicaine. On eut dit qu'il parlait exclusivement pour cette portion de la représentation du pays, que visait d'ailleurs le document dont il donnait communication. Son attitude était fort assurée, sa voix nette bien que faible. Il comptait certainement sur une victoire complète. La majorité des quatorze voix, réduite à treize le lendemain, l'a un peu déconcerté. Néanmoins, telle quelle, c'était une victoire, bientôt suivie, comme l'on sait, d'un échec dans les bureaux. Voilà donc M. le vice-président du conseil et les trois gauches manche à manche. Qui gagnera la belle? C'est ce qu'il nous reste à savoir et ce que nous saurons bientôt.
Incendie de l'Opéra
DÉCOUVERTE DU CORPS DU POMPIER BELLET
Le caporal des sapeurs-pompiers Bellet a déjà sa légende, que tout Paris sait par cœur; mais, comme toute légende, celle-ci s'écarte, un peu de l'histoire véritable. Nous avons assisté au dernier acte de ce lugubre drame, et nous sommes en mesure de rétablir les faits; le caporal Bellet est tombé non pas dans la salle, au milieu de la fournaise, comme on l'avait dit, mais dans un étroit espace séparé de celle-ci par toute la profondeur de la scène, et qui servait à la fois de corridor et de loge de chant; il n'a pas été brûlé vif, comme on l'avait cru, mais enterré sous les décombres, où son cadavre a été retrouvé sans une brûlure, mais avec la tête à demi-écrasée par la chute d'un pan de mur; la mort avait été instantanée. L'endroit d'où le brave sapeur est tombé était à quelques mètres seulement de celui où l'on a retrouvé son corps; c'était la loge des coryphées, où vingt-deux femmes s'habillaient; Bellet devait rester à la porte de la loge; c'est pour diriger de plus près le jet de sa lance qu'il s'est avancé sur le plancher qu'on lui avait signalé comme dangereux et dont la chute l'a entraîné; il était alors environ six heures du matin; le feu était circonscrit, et l'on se félicitait déjà de n'avoir aucune mort à enregistrer.
Les travaux de déblaiement nécessaires pour retrouver le corps ont dû être exécutés avec les plus grandes précautions pour éviter de nouveaux accidents; ils ont eu lieu sous l'habile direction de M. Panneau, inspecteur du bâtiment de l'Opéra. Notre dessin reproduit exactement l'instant où, après vingt-quatre heures de recherches, un dernier coup de pioche mit le cadavre à découvert; celui-ci était couché sur le dos; autour de lui, les décombres étaient jonchés des débris de l'appareil à lumière électrique, qui se trouvait à côté de la loge des coryphées, puis de lambeaux de soie, de mousseline et de fleurs; nous avons remarqué un mignon soulier de satin blanc encore frais comme s'il allait être chaussé pour la première fois, et taché seulement d'une goutte de sang qui avait rejailli jusque la!
L'électricité à l'Assemblée nationale
La semaine dernière, tous les journaux ont parlé du nouveau système d'allumage instantané par l'électricité des trois cent-cinquante-deux becs de gaz de l'Assemblée nationale. Voici sur ce système quelques détails que nous croyons de nature à intéresser nos lecteurs.
L'appareil que nous avons représenté avec un soin minutieux se compose d'une bobine Rhumkorff, de dimension assez modeste, de la pile, des contacts et du système de fils.
Avant de mettre la bobine en jeu, il faut relever un contact à poignée et lui donner la situation horizontale.
Le courant ne passe dans chacun des dix-huit lustres qu'au moment où l'opérateur touche le bouton correspondant dans le clavier qu'on voit à sa gauche. Il fait cette opération avec un excitateur à manche isolé qu'il tient à la main et qui conduit à la pile par une chaîne analogue à celle de la timbale des fontaines Wallace.
A chaque coup, l'opérateur tire une grosse étincelle à laquelle répondent autant de petites qu'il y a de becs dans le lustre.
Nos lecteurs, qui seront admis dans les tribunes, pourront très-aisément se rendre compte de la disposition indiquée par notre figure. En se plaçant au-dessous du lustre, ils verront facilement le circuit zigzagué des fils de platine, que le fluide parcourt tous au moment où l'opérateur touche le boulon de l'armoire.
Notre artiste a dessiné l'opérateur au moment où il donne le feu à un grand lustre de soixante-trois becs. Le circuit spécial à cet appareil aura donc soixante-trois lacunes, dans lesquelles éclateront soixante-trois étincelles.
VERSAILLES.--Le nouvel appareil d'allumage électrique
installé au palais de l'Assemblée Nationale.
TYPES ET PHYSIONOMIES D'IRLANDE.
Paysans se rendant au marché. Gardeur de porcs.
LA FRANCE PITTORESQUE.--La grotte de Royat.
Comme les deux fils d'un même bec sont à une distance d'un tiers de millimètre, le courant passe de l'un à l'autre sans étincelle, et si une poussière s'y loge le bec ne s'allume pas de toute la séance. Mais ces accidents sont rares et n'ont rien qui dépare notablement l'ordonnance réglementaire des lumières.
Ces soixante-trois lacunes d'un tiers de millimètre équivalent électriquement à un seul écart de 21 millimètres.
Quoique nos appareils d'induction soient peu comparables aux nuages orageux qui lancent des rayons d'un kilomètre, une étincelle de 21 mill. n'est qu'un jeu d'enfant pour nos bobines Rhumkorff les plus modestes.
La pile a, comme on peut le voir, des dimensions formidables. Mais il ne faut pas croire que sa force électrique réponde à ce grand déploiement de surface. Elle ne dépasse point celle de trois couples Bunsen de dimensions honnêtes.
Ces gros cylindres en terre poreuse sont bourrés de byoxide de manganèse et de charbon pilé, mélange destiné à absorber le gaz hydrogène produit par l'action d'une solution de chlorhydrate d'ammoniaque sur une lame de zinc.
En homme prudent, M. Gaiffe a installé un appareil susceptible de durer autant que l'Assemblée elle-même. On peut, sans blesser sa modestie ni son patriotisme, dire qu'il semble avoir eu surtout en vue de construire une pile définitive.
Ces premiers pas de l'électricité dans l'enceinte législative ne tarderont pas sans doute à être suivis par d'autres conquêtes.
Si les séances deviennent trop tumultueuses, nous conseillerions à M. Buffet de remplacer son impuissante sonnette par un carillon électrique. Il ferait facilement assez de bruit pour réduire au silence les individualités parlementaires les plus tapageuses.
Comme le nombre des scrutins importants semble devoir aller en grandissant de jour en jour, il ne serait pas inutile de songer à une machine à voter qui dispenserait les députés de défiler à la tribune; au lieu de laisser tomber dans l'urne l'expression de leur part de souveraineté nationale, ils l'expédieraient le long d'un fil et l'enregistreraient à distance ne varietur.
Pour en revenir au système d'allumage que nous venons de décrire, disons, en terminant, qu'il n'est pas nouveau, comme l'ont écrit tous les chroniqueurs parisiens, jusques et y compris les journalistes scientifiques, Il y a huit ans, l'allumage du grand amphithéâtre de la Sorbonne était pratiqué par M. Rhumkorff, à l'aide des mêmes procédés et avec des appareils analogues. Et depuis longtemps, on n'allume pas autrement dans les assemblées républicaines d'Amérique. C'est donc en ligne droite du Capitole de Washington qu'est venu l'allumage électrique à l'Assemblée nationale de Versailles.
W. de Fonvielle.
Royat et sa grotte
A peu de distance de la capitale de l'Auvergne, Clermont-Ferrand, se trouve la curieuse chaîne des monts Dômes, composés de soixante-dix à quatre-vingts cônes volcaniques, vastes ampoules soulevées en un jour de convulsion, à la surface du plateau qui occupe le centre de la France. Ce plateau a une élévation moyenne de 900 mètres, et les cônes ou puys, qui forment du nord au sud une bande de sept à huit lieues de largeur, le surélèvent de 150 à 200 mètres. Toutefois le Puy-de-Dôme, qui occupe à peu près le centre de cette bande, mesure par exception une hauteur de 500 mètres.
Vu de Clermont avec ses flancs verdoyants, sa belle forment, son aspect grandiose, ce mont fait songer aux sommet des Alpes et des Pyrénées, surtout l'hiver, alors qu'il est couronné de neiges, car il ne porte lui, ni neiges éternelles, ni glaciers. Aussi grâce à sa beauté a-t-il mérité de donner son nom au département.
Si Dôme était sur Dôme,
On verrait les portes de Rome,
disent les gens du pays en parlant de ce puy et de son voisin, le petit Puy-de-Dôme.
L'aspect des puys des monts Dômes est assez triste. La verdure manque généralement. Sur leurs pentes arides, l'herbe a peine à pousser et le soleil en a vite raison. Quelques-uns cependant portent une parure plus résistante. Des forêts de hêtres les enveloppent; mais on les compte. Si l'on arrivait à dix, on pourrait faire une croix.
En revanche, la plupart possèdent encore des cratères bien conservés d'où, aussi bien du côté de la Sioule que du côté de l'Allier, s'écoulèrent les laves qui barrèrent ou comblèrent différentes vallées, formèrent des lacs et détournèrent le cours des rivières. Ainsi le charmant lac d'Aydat doit sa naissance aux coulées des trois puys de la Vache, de Lassolas et de Vichatel, qui interrompirent le cours de la Veyre. Ainsi encore, au nord du puy de Dôme, la Sioule fut barrée par les laves réunies des puys de Côme et de Louchadière; et cette rivière, après avoir, elle aussi, d'abord formé un lac, finit par s'ouvrir un lit, au-dessous de Pontgibaud, où elle coule maintenant au pied d'une colonnade basaltique haute de quatorze mètres.
Ces courants de lave, qui ont conservé le nom de cheire que leur avaient donné les habitants de l'Auvergne, ont plus ou moins envahi toutes les vallées avoisinant les puys d'où ils sont sortis, quelques-uns s'étonnant même à une assez longue distance, comme, par exemple, la cheire vomie par le cratère du Pariou, qui va jusqu'à Fontmort et à Durtol.
Trois ou quatre des puys de Dôme ont plusieurs cratères. Celui de Côme en a deux; celui de la Nugère trois; celui de Montchier quatre: celui de Barne trois. Ces cratères ont une profondeur très-variable. Le plus profond de tous, et de beaucoup, le cratère du puy de Louchadière, a 160 mètres. La moyenne est d'environ 95. C'est, je crois, la profondeur du cratère du volcan de Graveneyre ou Gravenoire, qui a versé ses laves dans la fameuse vallée de Royat, voisine de Clermont.
Qui ne connaît Royat et son établissement thermal, qui ne date que d'hier pourtant? Chaque année s'y donnent rendez-vous de nombreux baigneurs qui, avec les géologues et les Clermontois ont tant contribué à populariser les singulières montagnes dont nous venons de parler.
La situation est délicieuse.
Au fond d'une gorge ombreuse couverte d'arbres superbes coule la Tiretaine, bordée de moulins et de fabriques, qu'animent les eaux de cette rivière. Une curiosité naturelle y attire les touristes: la célèbre grotte de Royat. Cette grotte est creusée dans une masse de rochers basaltiques splendides. Elle a 11m de profondeur, sur 8m de largeur et 3m 50 de hauteur maximum. Sa voûte est arrondie en coupole à ses extrémités, et les parois en sont tapissées de lichens et de mousses, aux tons verts et noirs, à reflets de velours. Le terrain, formé de lave écrasée, est rouge. De cette grotte, où l'on jouit en été de la plus agréable fraîcheur, jaillissent plusieurs sources limpides et abondantes qui laissent tomber leurs eaux dans un lavoir, d'où elles vont ensuite se mêler à celles de la Tiretaine.
Royat commence là. Ses premières maisons ont les pieds dans l'eau. Les autres grimpent le long de la montagne dans un désordre qui, pour n'être pas un effet de l'art, n'en a pas moins des charmes. On dirait un troupeau de chèvres. Certaines semblent vagabonder et rechercher de préférence les lieux escarpés. Tout en haut est l'église, qui ressemble à un château fort. C'est, pour continuer la comparaison, le bouc veillant sur le troupeau. Son sommet, au milieu des arbres, apparaît couronné de mâchicoulis appuyés sur une série d'arcs à plein cintre que supportent des consoles. Un clocher octogonal surmonte le tout. De ce point, de quelque côté que l'on regarde, on jouit de la plus magnifique vue. Ici c'est le puy de Dôme avec les puys qui lui font cortège; là c'est le Graveneyre, et dans les brumes le plateau de Gergovie; de cet autre côté, voilà la ville savante, Clermont, et, derrière, le lit de l'ancien lac, qui est aujourd'hui la riche plaine de la Limagne...
Louis Clodion.
Scènes de la vie Irlandaise
L'Irlande devrait être un grenier d'abondance, et cependant elle est pauvre. En vain sa fertilité appelle le travail des habitants, contraints la plupart du temps de le refuser. C'est que les fermiers gémissent sous l'oppression de gens d'affaires qui prennent à bail général les terres que leurs propriétaires n'osent habiter, non sans raison. La faim est mauvaise conseillère, comme en témoignait dernièrement un de nos dessins; Le meurtre d'un landlord par son fermier.
Mais aussi quelle misère!
Dans de pauvres cabanes, construites en terre et divisées en deux parties par un mur, vivent bêtes et gens; les maîtres grouillant et couchant pêle-mêle dans l'un des compartiments; dans l'autre, les bêtes domestiques; la vache et la chèvre qui donnent leur lait, le mouton sa laine, le porc sa chair, quelquefois aussi un de ces jolis petits chevaux que l'on nomme hobby. Mais ce sont les plus riches seulement qui possèdent tant d'hôtes. Beaucoup n'ont qu'une vache ou une chèvre, avec quelques porcs qu'ils ne mangent pas, mais qu'ils vendent, pour n'arriver pas, la plupart du temps, à payer le montant des redevances qui les écrasent. Leur nourriture habituelle est un pain grossier d'avoine, des pommes de terre, des œufs, du lait et quelquefois du poisson. Quant à leur habillement, on devine ce qu'il peut être, des guenilles malpropres, des loques qui pendent, effilochées, le long de leurs jambes nues. Pour les enfants, c'est à peine s'ils connaissent l'usage des vêtements.
L'excès de la souffrance a produit chez eux ces vices qu'on leur reproche: la paresse et l'ivrognerie. Car pourquoi travailler si le travail ne peut améliorer leur sort? Et nés fatalement pour le malheur, peut-être sont-ils excusables de demander au whiskey quelques instants d'oubli. Mais ces vices sont compensés par les qualités les plus rares. Les Irlandais sont courageux, patriotes, hospitaliers, fidèles à la parole donnée, affables, polis et gais malgré tout. Le dimanche est toujours pour eux un jour de fête. Leur grand plaisir de se réunir pour danser au son de la cornemuse; et si, ce jour-là, le produit du marché a quelque peu rempli leur gousset trop souvent vide, je vous laisse à penser si le whiskey circule à la ronde! Malheureusement il pousse à la querelle, et il est rare que la fête se termine sans horions.
L. C.
UN VOYAGE EN ESPAGNE
PENDANT L'INSURRECTION CARLISTE
III
Mon retour à Irun.--Caractère du peuple Basque.--Les fueros--Comment s'opère l'enrôlement carliste.--Apparition de la bande du curé Santa-Cruz.--Le gouvernement se décide à vouloir réprimer l'insurrection.--La première brigade marche contre les carlistes; la composition et mœurs de ses soldats.
Le 21 février, à dix heures du matin, je rentrai à Irun, de retour de mon excursion à Vera. Il n'était bruit, dans la ville, que de l'insurrection carliste, dont la rumeur publique exagérait l'importance. Si j'eusse dit qu'elle se bornait, pour le moment, à trois bandes seulement, composées d'environ 700 à 800 hommes assez mal armés et plus mal équipés, on m'aurait pris pour un traître ou un espion qui était payé pour déguiser la vérité. J'ai remarqué partout, et principalement en Espagne, combien il est difficile, dans les questions politiques, de faire entendre raison à des gens prévenus d'avance et qui ne veulent pas être convaincus.
Irun, petite ville d'environ 6,000 âmes, très-commerçante et située à quelques centaines de mètres de la frontière française, renferme trois casinos, qui sont les seuls endroits publics ou l'on s'occupe de politique. Selon le casino que l'on fréquente, les nouvelles du jour revêtent des nuances différentes. Dans celui de l'aristocratie de l'endroit, l'insurrection carliste faisait des progrès étonnants; les bandes, au nombre d'une vingtaine, formant un effectif au moins de huit mille hommes, parcouraient déjà les quatre provinces, dispersant devant elles les petits détachements de troupes régulières qu'elles rencontraient sur leur passage.--Dans le casino de l'ayuntamiento, dont les habitués se composent des libéraux, l'insurrection ne prenait pas, il est vrai, d'aussi grandes proportions; elle ne laissait pas néanmoins que d'inquiéter les amis de la constitution représentée par le fils d'Isabelle II.--Dans le casino popular, transformé en club par quelques radicaux socialistes et internationalistes, l'insurrection carliste n'était, au contraire, qu'un mythe, et dans le cas où elle, viendrait à se produire aux environs de la ville, les frères et amis étaient assez forts pour l'étouffer eux-mêmes. Cette appréciation de la nouvelle prise d'armes des carlistes par les divers partis était, au reste, la même dans les autres villes d'Espagne.
Il semble qu'au milieu de ces divisions de partis, et au moment où commençait à éclater la guerre civile, les haines politiques dussent être plus exaltées, et, par suite, entraîner d'horribles représailles. Il n'en était pas ainsi; les esprits sont plus calmes dans les pays basques; les passions personnelles dominent ici la passion politique.
Un mot, à ce sujet, sur le caractère du peuple basque.
Le Basque, en général, est laborieux, sobre, très-religieux, joueur et grand amateur de la danse. Les bonnes qualités priment, toutefois, ses défauts. Son activité pour le travail, soit agricole, soit industriel, est incontestable. Il suffit d'avoir parcouru la campagne et séjourné quelque temps dans les villes pour se convaincre que l'agriculture et l'industrie y sont en très-grand honneur. Des champs cultivés dans les vallées et jusque sur le penchant des montagnes, produisent trois et quatre récoltes chaque année; des usines et des manufactures établies dans les plus petits centres de population, et des mines de fer, de plomb et d'argent exploitées, en temps de paix, par des milliers d'ouvriers, témoignent partout de la réputation justement méritée d'infatigables travailleurs qu'ont acquise le Navarrais, le Guipuzcoan, le Biscayen et l'Alavais.
Quant aux sentiments religieux du Basque, ils sont peut-être quelque peu exagérés. Pour lui, l'église sur laquelle il reporte toutes ses affections est le lieu saint par excellence; le prêtre, une personne sacrée dont la parole devient, pour lui, une prescription de l'Évangile; la religion, enfin, prédomine dans tous ses actes. Ce qui explique la richesse avec laquelle sont ornées les églises, la quantité de chapelles et d'ermitages qui s'élèvent partout, et le nombre des fêtes des saints qui sont choisies dans l'année. J'ai vu dans la même semaine deux fêtes, sans compter le dimanche, scrupuleusement observées, pendant lesquelles un ouvrier quelconque n'eût pas osé prendre un outil pour effectuer le moindre travail manuel. L'influence de la religion est, en un mot, absorbante dans ces pays, où les rares incrédules eux-mêmes sont forcés de se plier à ses exigences.
J'ai dit que le Basque était joueur et grand amateur de la danse. Le jeu qu'il affectionne, le jeu national par excellence, est celui de la pelota (jeu de paume). Il n'est pas de ville, de bourg et de village où la municipalité n'ait fait élever un haut et large mur dans un espace carré destiné à satisfaire cette passion. Là, les dimanches et jours de fêtes, toute la population mâle, hommes, jeunes gens et adolescents, se réunissent pour lancer, repousser et relancer une ou plusieurs balles contre le mur, d'après des règles déterminées d'avance. L'animation des joueurs, l'habileté dont ils font preuve et les enjeux des parieurs sont une preuve de l'attrait irrésistible qu'exerce sur eux le jeu de la pelota. J'ai assisté à des parties, chose extraordinaire! où la somme des paris s'élevait jusqu'à vingt mille francs! Le juego de la pelota ne s'effectue pas seulement en plein air, devant le mur municipal destiné au public; il existe encore, dans toutes les grandes villes, des endroits particuliers où, dans l'intérieur des maisons, on a construit un jeu de pelota, comme en France on y construit des manèges. Ces sortes d'établissements sont fréquentés par les gens de l'aristocratie ou de la bourgeoisie, qui vont se livrer à l'exercice de la pelota comme nous, en France, nous allons au café ou au gymnase avant de prendre nos repas.
La passion du jeu ne le cède pas, dans le cœur du Basque, à la passion de la danse,--qui a pour corollaire celle de la musique. Si vous entrez dans un café ou casino quelconque rempli de consommateurs calmes et silencieux (car il est à remarquer que dans les établissements publics d'Espagne on n'est pas bruyant comme on l'est dans ceux de France), on n'est pas peu surpris de voir, à un moment donné, un monsieur fort bien mis qui, la guitare à la main, s'avance vers le milieu de la salle, et chante en s'accompagnant de son instrument un air basque écouté avec la plus religieuse attention. Après un quart d'heure de musique et de chant, l'amateur dépose gravement sa guitare et va reprendre tranquillement sa place, qu'il avait quitté un instant. Quelquefois c'est le piano, placé derrière le comptoir, qui fait entendre ses variations sous les doigts d'un artiste improvisé sorti du milieu de la foule des consommateurs. On attribue, au reste, cet usage de la musique à jets interrompus, dans les établissements publics, à la sobriété des habitués, qui est excessive. On consomme peu en Espagne; c'est le contraire en France.
La guitare est, au surplus, l'instrument indispensable dans tous les établissements publics; elle fait partie intégrante de leur mobilier. Vous la retrouvez dans les fondas (hôtels), les posadas (auberges) et les ventas (débits), avec cette différence que dans ces deux derniers genres d'établissements, elles ne servent pas seulement à faire de la musique, mais encore à faire danser les gens.
Vous êtes, par exemple, dans une venta; arrive un charretier ou un carabinero (douanier), ou bien un Espagnol quelconque; tout le monde est guitariste en Espagne; la première chose qu'il prend, en entrant, comme désœuvrement, est la guitare. Il la pince d'abord lentement; puis il redouble son doigté progressivement, et, s'animant tout à coup, il jette des sons et des airs rapides autour de lui, au point d'enthousiasmer non-seulement les assistants, mais encore les voisins et les passants de la rue. Tout à coup, la foule fait irruption dans l'établissement, et un bal se trouve subitement improvisé et dure souvent une grande partie de la journée.
Mais la danse de prédilection, la danse véritablement populaire et nationale du Basque est le choun-choun. Deux fifres et un tambourin composent l'orchestre, qui joue tantôt des airs lents et monotones, tantôt bruyants et précipités, sans transition aucune de la note grave à la note aigüe; et au son de ces instruments, on voit se former tout à coup sur les places publiques, et jusque sur les routes, des rondes et des chassés-croisés fantastiques, ou danseurs et danseuses s'accompagnant du claquement de leurs doigts, sautent en cadence et se trémoussent pendant des heures entières.
Ajoutez à tous ces traits de caractère du Basque espagnol qu'il est très-jaloux de son indépendance politique, et que c'est précisément pour la conserver qu'il s'insurge en faveur du principe absolu représenté par don Carlos, contre le gouvernement républicain établi, qu'il ne veut pas reconnaître. Expliquons cette apparente contradiction de sa part.
Les anciens rois d'Espagne, ancêtres du prétendant actuel, avaient accordé aux quatre provinces, en ce moment insurgées, sous le nom de fueros, des libertés, des franchises et des immunités dont elles ont toujours joui jusque sons le règne de Ferdinand VII. En vertu de ces fueros, elles s'administraient elles-mêmes et n'avaient avec le pouvoir royal ou central d'autres liens que ceux d'une subordination respectueuse. Celui-ci ne pouvait exiger de ces provinces qu'un impôt annuel librement voté qui représentait, pour chacune d'elles, une somme d'environ deux millions; et de plus qu'un contingent d'hommes limité, en cas de guerre contre l'étranger. La guerre terminée, les hommes rentraient dans leurs foyers et ne devaient au roi nul autre service militaire.
Ainsi, en dehors du pouvoir central, les quatre provinces avaient une organisation particulière représentée par l'assemblée provinciale et les assemblées municipales. Chaque province élisait, tous les deux ou trois ans, un certain nombre de députés qui, sous le nom de députes provinciaux, discutaient au chef-lieu et administraient les intérêts de la province. L'impôt provincial, la construction des routes, l'entretien d'une garde provinciale comme celle des miqueletes dans le Guipuzcoa, la nomination des juges, l'entretien des églises, le salaire des prêtres, etc., tout cela rentrait dans les attributions de la députation provinciale.
Les municipalités, de leur côté, composées de membres choisis par l'élection, s'administraient elles-mêmes, et ne dépendaient de la députation provinciale que pour les affaires générales qui se rattachaient seulement à la province, l'alcalde (maire), ses adjoints, le juge de paix, le corrégidor, etc., étaient choisis par la voie du scrutin. Il n'était pas jusqu'aux traitements des prêtres desservant l'église ou les églises de la commune qui ne fussent dans leur dépendance. Les fueros leur accordaient, en outre, de nombreuses franchises, telles que la fabrication libre du tabac, de la poudre, du sel, etc., le transport, sans payer des droits de douane, de toutes sortes de marchandises, soit à l'intérieur du royaume, soit à l'étranger. Pendant des siècles, les provinces basques jouirent ainsi paisiblement de tous ces privilèges.
Lorsque le régime constitutionnel fut établi en Espagne, il commença par restreindre une partie des droits dont jouissaient les quatre provinces. Il les soumit successivement à des obligations qu'il leur imposa forcément, telles que de contribuer, pour leur part, à l'impôt général, de fournir des hommes au contingent de l'armée, de tirer au sort (la quinta), etc.; en un mot, il tenta de leur enlever successivement une partie de leurs privilèges. De là naquit cette répulsion que les Basques ont toujours eu pour le régime constitutionnel et qu'ils manifestent encore aujourd'hui contre le régime républicain.
Pour eux, les ancêtres de don Carlos leur ayant accordé les fueros, qu'ils ont toujours respectés, et celui-ci leur ayant juré de les maintenir, ils croient qu'ils n'ont qu'à se battre pour le descendant des anciens rois contre la République, pour rentrer dans la jouissance de leurs anciens privilèges.
Tels sont les motifs qui ont provoqué l'insurrection carliste qui, si elle ne triomphe pas, est loin encore de vouloir prendre fin.
Vers le 15 de mars, c'est-à-dire trois mois après que j'avais assisté à ses débuts, elle avait déjà pris une très-grande extension. Les enrôlements se faisaient ouvertement dans les communes des quatre provinces. Dorronsoro, intendant général de don Carlos dans les provinces et son représentant, parcourait toutes les localités de la Navarre et faisait afficher ou proclamer par les alcaldes l'ordonnance du roi, qui prescrivait la levée en masse. J'ai été plusieurs fois témoin de la manière dont s'opéraient ces sortes d'enrôlements. Le dimanche, au sortir de la messe, le corrégidor ou valet de ville donnait lecture de l'ordonnance royale; le public l'écoutait religieusement, et, arrivés dans leurs maisons ou leurs caserios (fermes), hommes et jeunes gens se consultaient ensemble, et le lendemain allaient se mettre sous les ordres d'un cabecilla. En moins de quelques jours, on recrutait par ce moyen des centaines de volontaires.
A cette époque parut une bande qui devait bien faire parler d'elle et qui, tout en rendant d'abord de grands services à la cause de don Carlos, lui fit un grand tort dans la suite: c'était la bande du curé Santa-Cruz, dont j'aurai plus tard à faire connaître les exploits.
Santa-Cruz était curé d'Hernialde, petite paroisse d'environ 350 âmes, située aux environs de Tolosa. Rien dans sa personne ne pouvait faire supposer qu'il y eut en lui l'étoffe d'un cabecilla, excepté une agilité et une force physique extraordinaires dont il donnait des preuves et qui le faisaient distinguer dans sa commune. Agé de trente-deux ans, d'une taille moyenne et d'une physionomie tort peu avenante, Santa-Cruz n'avait qu'une instruction très-bornée. Les exercices du corps, tels que le jeu de la pelota, le maniement du maquilla (bâton basque), et la course, constituaient ses principales qualités, dont il usait et abusait étrangement dans sa paroisse. Je ne sais s'il fut redevable à ces qualités physiques de la confiance qu'il inspira aux insurgés de la contrée, toujours est-il que dans l'espace de quelques jours, il put réunir autour de lui une centaine de jeunes gens vigoureux et déterminés, qui se mirent à sa disposition et formèrent le noyau de sa bande. Après les avoir équipés et armés d'une manière uniforme, en leur faisant porter, comme signe de distinction, un cœur brodé en rouge sur le côté gauche de leur jaquette, il se mit à leur tête et commença la campagne avec eux.
J'aurai l'occasion plus d'une fois, dans la suite de ce récit, de faire connaître les singuliers exploits de la bande Santa-Cruz.
L'insurrection faisant de rapides progrès, le gouvernement du roi Amédée, qui jusqu'alors n'avait paru guère s'en préoccuper, jugea à propos de l'arrêter dans sa marche en envoyant des troupes contre elle. Il est de tradition, en Espagne, de n'entrevoir le danger et de ne le prévenir qu'au dernier moment. A quoi cela tient-il? Un peu à l'impéritie des hommes d'État au pouvoir et beaucoup au manque d'argent. J'ai vu le général Nouvillas, commandant en chef l'armée du Nord, arrêté à Vittoria, ne pouvant continuer la campagne parce que l'argent de la solde des soldats vint à lui manquer. Il attendit, pendant cinq jours, un million que devait lui envoyer le ministre des finances et qui n'arriva jamais. Nouvillas, déçu dans son attente, rentra à Madrid.
La première brigade envoyée contre les carlistes de la Navarre fut celle de Castanon. Je me trouvais à Pampelune lorsqu'elle y arriva, vers le milieu du mois de mars. Elle était composée de soldats de la ligne très-salement équipés, d'une quarantaine de miqueletes (soldats guipuzcoans), de cinquante soldats du génie, de vingt guardias civils (gendarmes), de trente cavaliers fort bien montés en chevaux et de deux pièces de campagne servies par une soixantaine d'artilleurs et accompagnées par autant de mulets.
Elle se dirigea sur la route de Pampelune, du côté de Vera, où les carlistes occupaient trois localités: Vera, Eychalar et Lessacca. Je la suivis dans sa marche. A l'approche de la première de ces localités, les bandes carlistes, qui n'étaient pas en nombre pour résister à une attaque de la brigade, se retirèrent dans les montagnes et allèrent prendre position sur la montagne qui domine le pont d'Anderlassa, au-dessus et tout près de la route que suivaient les troupes régulières. Arrivées auprès du pont, les carlistes, campés en face, sur le revers de la montagne, commencèrent le feu, pendant que celles-ci prenaient position pour leur riposter. Pendant cinq heures, on fit feu de part et d'autre, à une distance telle que sur cent balles, une seule, tout au plus, portait, tant du côté des insurgés que de celui des réguliers. Au bout de ce temps le combat cessa, et on releva deux morts et six blessés du côté de la brigade, et cinq blessés seulement du côté des carlistes. Je cite ce fait d'armes pour donner aux lecteurs une idée en général de la guerre de partisans, telle qu'elle se pratique en ce moment dans les provinces du nord de l'Espagne.
Dès que le combat eut cessé, les carlistes revinrent occuper les villages qu'ils avaient momentanément quittés à l'approche de la brigade Castanon, tandis que celle-ci continua sa route en avant et alla faire halte à Irun, où elle vint loger et se ravitailler. C'est là que j'ai assisté à un spectacle offert par les soldats du brigadier Castanon. Arrivés dans la ville en chantant et en apostrophant les passants, ils déposèrent les armes sur la place de l'Ayuntamiento, allèrent chercher leurs rations, qu'ils mangèrent en plein air; puis, les uns empruntant des guitares, se mirent à parcourir la ville en chantant à la façon des anciens trouvères, tandis que les autres organisèrent un bal, entre eux, où ils passèrent presque toute la nuit à danser. Le matin, l'ordre de départ étant donné, ce n'est qu'en rechignant qu'ils voulurent se mettre en route; et la brigade, de retour de sa campagne, rentra à Saint-Sébastien, sa garnison. Cette campagne avait duré huit jours.
H. Castillon (d'Aspet).
TYPES ET PHYSIONOMIES D'IRLANDE.
--Paysans irlandais se rendant au marché.