COURRIER DE PARIS

Il nous est venu des lions, en compagnie de leur dompteur. On va les voir aux bougies, salle des Folies-Bergères, S'il faut le dire, ce spectacle n'a plus d'imprévu pour nous. Il y a beau temps que les Parisiens sont blasés là-dessus. Qui ne se rappelle tour à tour quatre ou cinq Androclès en spencer rouge? Van Amburgh jouait avec une panthère de Java comme une petite dame avec son manchon, Carter s'en prenait à une lionne toujours insurgée. Il nous semble le voir encore la frappant d'une baguette de coudrier comme un valet de bonne maison bat une descente de lit afin d'en faire tomber la poussière. Hermann n'avait pas moins d'audace; il agaçait un ours blanc. C'était à l'Hippodrome. Arnault, le directeur, nous disait: «Il m'a bien semblé, l'autre soir, qu'Hermann allait servir de dîner à son ours.» En réalité, Crockett était celui dont la vue nous causait le plus d'émotion. Celui-là avait affaire à de vrais lions, à des lions de Barca. Le public pressentait qu'il finirait par être mangé. Il l'a été, en effet, non à Paris, mais à New-York, je crois. Crockett, croqué! Les faiseurs de jeux de mots ne pouvaient manquer cette assonance. C'était, du reste, un argument de plus pour démontrer la fatalité des noms.

Celui qui vient d'arriver s'appelle Delmonico un beau nom de dompteur, à mêler à un roman ou à un mélodrame. Il y a des lions et des lionnes dans une cage de fer, où il se montre, en homme résolu, n'ayant à la main qu'une cravache. On prétend qu'il cache sous sa tunique un revolver pour le cas où il aurait à soutenir avec ses pensionnaires une polémique un peu trop vive. Je dois constater que cette arme est révoquée en doute par plus d'un spectateur. A quoi pourrait servir un pistolet dont la balle ne ferait que transpercer la peau d'un des monstres et qui, par conséquent, n'aurait d'autre résultat que de lui causer un surcroît d'irritation? Pour Delmonico comme pour tous ses devanciers, le préjugé veut que la puissance magnétique du coup d'œil suffisse.--Une houssine et un œil qui fascine, dit-on: il ne faut rien de plus.

Vous rappelez-vous un jeune Américain du nom de Batty? Lui aussi passait pour n'avoir pas besoin d'un autre prestige que le feu de son regard pour subjuguer les lions. Un jour, la foule même étant là, il fut abattu d'un seul coup de griffe et broyé d'un coup de mâchoire. «C'est qu'il n'a pas su maintenir la rétine de l'œil au beau fixe», disaient les petits crevés d'alors. Messieurs les gommeux, leurs successeurs, professent naturellement l'opinion qu'il n'y a rien à craindre tant qu'on regarde fixement. On change le lion en agneau rien qu'en le lorgnant.

Au fait, la chose serait possible, si ce qu'on raconte à ce sujet est exact. Ces lions qu'on exhibe seraient assouplis dès l'âge le plus tendre par un système d'éducation assez raffiné. On leur fait suivre des cours. Pris tout petits en Afrique, on les enverrait dans un pensionnat où tout est disposé pour les préparer à faire une entrée convenable dans le monde. Saviez-vous donc qu'il existât des maisons pour l'instruction des individus de la race léonine? Le plus renommé de ces établissements est, paraît-il, situé à Madrid, ville d'une température toujours tiède (les jeunes élèves, brusquement arrivés d'Afrique, s'enrhumeraient dans une ville du Nord). A Madrid, d'ailleurs, on a toujours la viande saignante à bon marché, à raison des corridas ou courses de taureaux. Voilà pourquoi on amène de préférence les lionceaux dans la capitale des Espagnes; là, on leur enseigne la civilité puérile et honnête; on leur apprend surtout l'art de frémir à un froncement de sourcil, et, comme corollaire, la sobriété, qui consiste à ne dévorer son gardien que le moins possible. Faire des collégiens avec des lions, telle est la marche du progrès, comme vous voyez.

Les sujets de Delmonico ont-ils fait leurs classes à Madrid? Le dompteur le nie, et cela se conçoit. Encore neuf dans le métier, il y va rondement, comme un vieux routier. On raconte qu'il a fait avec un amateur un pari d'une allure assez originale. Il se serait engagé à entrer dans la cage cent jours de suite sans recevoir la moindre égratignure. En vertu de ce contrat, il ne devrait atteindre son chiffre que le 18 janvier prochain. Ce jour-là, s'il est indemne, tranchons le mot, s'il n'a pas été mangé, il recevra en bloc la somme de 120,000 francs. Delmonico est un philosophe. Au cas où il gagnerait la gageure, il s'est promis de liquider ses lions sans le moindre retard. Il placera ses fonds en 3 pour 100 et vivra honorablement de ses rentes, n'ayant pour tout animal à ses trousses qu'un griffon de la Havane à peu près gros comme le poing fermé de son maître. --Pas si bête pour un dompteur!

J'ai parlé des lettres posthumes de Prosper Mérimée, qu'on imprime en ce moment. On assure que cette correspondance ressemblera beaucoup à des mémoires intimes, méthode de Diderot. L'auteur de Colomba y raconte les principaux épisodes de sa vie. Mais combien de traits qui, par malheur, n'y trouveront pas place! Je doute, par exemple, qu'on y lise un fait-anecdote assez curieux et tout à fait inédit qui s'est passé sous Louis-Philippe, à trois cents kilomètres de Paris.

C'était en 1840.

Prosper Mérimée traversait le Berry en qualité d'inspecteur des monuments historiques. Il s'était arrêté à Saint-Amand-Mont-Rond, jolie petite ville aux environs de laquelle on veut que César ait établi son camp, à l'époque où il se mit à la poursuite de Vercingétorix; c'est, en effet, sur la route de Bourges à Clermont, ou, si vous voulez, d'Avaricum à Gergovia. Des camps de César, où n'en signale-t-on pas? Il y avait dans l'endroit un vénérable archéologue, zélateur des poteries de l'antiquité. Dans l'intérêt de la science, ce brave homme avait obtenu de faire pratiquer des fouilles au lieu même où l'on assurait que les fils de la Louve avaient campé. Et justement, ce matin-là, il accourait, effaré, plein de joie, afin de révéler un grand secret à l'auteur du Théâtre de Clara Gazul.

--Que se passe-t-il donc, cher monsieur? demanda Mérimée.

--Monsieur l'inspecteur général, un fait de la plus haute importance. Je viens de trouver un dieu.

--Un vrai dieu?

--Un Bacchus antique, couvert de la peau de tigre et ayant un thyrse à la main. Venez donc voir ça avec moi.

Il y avait à peu près une heure de chemin. On monta dans une berline et l'on partit.

Pendant la route, l'archéologue parlait de ses découvertes.

--J'avais déjà mis la main sur bien des fragments de vases antiques, disait-il; c'était un commencement de preuve. Mais un Bacchus, de hauteur d'homme, en métal romain! Un dieu, probablement fondu sous le septième consulat de Marius et apporté chez nous par les légions de Jules César! Voilà un témoignage, monsieur! Tout le monde savant va tressaillir à cette nouvelle.

Hélas! tandis qu'il tenait ce langage, il se passait du nouveau auprès des terrassiers.

Après avoir jeté leur dieu de côté, ceux-ci reprenaient leur travail lorsqu'un cri, populaire dans la contrée, leur fit tout à coup lever la tête; c'était un de ces industriels ambulants qui courent à travers les campagnes pour y refaire les batteries de cuisine.

--Rétameur! voici le rétameur!

Un des pionniers l'appela; l'homme accourut.

--Voilà un bloc de métal qui s'est trouvé sous notre pioche, dit le travailleur. Ce vieux fou de savant dit que c'est un dieu; il a dansé de joie tout autour. Si on le laisse faire, il l'emportera comme il emporte tous les tessons de vieilles bouteilles qu'il rencontre par ici. Qu'est-ce que c'est que ça au juste?

--De l'étain d'assez bonne qualité.

--A quoi ça pourrait-il servir?

--A faire des cuillers à soupe.

Des cuillers! Sur un signe qu'ils firent, le nomade se mit à la besogne; il fixa son réchaud en terre, fondit le Bacchus et en fit des cuillers.

Il en était à la dernière lorsque la berline arriva.

Exprimer la douleur du savant serait impossible. L'archéologue avait encore trois cheveux sur la tête; il se les arracha. Il pleurait de rage. Il interpellait Mérimée et, en levant les mains au ciel:

--O Jupiter! s'écriait-il, on voit bien que tu n'es plus rien là-haut! Sans quoi tu n'aurais jamais permis une telle profanation à l'endroit de celui de tes fils que tu as gardé trois mois dans une de tes cuisses!

Mario de Candia est revenu à Paris, où il amène les deux filles qu'il a eues de son mariage avec Giulia Grisi. Le temps a eu beau marcher, rien n'efface la pieuse tristesse que le ténor a ressentie en voyant mourir la célèbre et belle cantatrice dont il avait fait sa femme. Mario, dit-on, éprouve un âpre plaisir à reparaître aux lieux où sa jeunesse a été tant fêtée, il y a trente-cinq ans. Peu importe que tout y ait changé de face. A la vieille cité de pierre a succédé une ville de marbre et d'or. Il n'y avait guère que quinze cents dilettanti; on en énumère cent mille aujourd'hui, mais cent mille qui aiment à se griser de musique de cuivre, cent mille qui portent les oreilles d'âne que Voltaire montrait jadis à Grétry. Mario, renaissant, délicat, studieux, soigneux, peu bruyant, serait-il compris de ce public nouveau? On peut en douter. Mais que vous dire? Il se rappelle sans doute ce que disait Paganini: «Un artiste de talent sera toujours bien venu partout; il ne peut vivre qu'à Paris.» Pour le revenant, il y a d'ailleurs le charme irrésistible qui s'attache aux souvenirs d'une époque sans pareille et qui ne sera pas recommencée.

Beaucoup se rappellent encore les premiers jours de sa venue. C'était dans un temps où l'on ne s'occupait déjà plus de politique. La mode était d'être tout entier à l'art, à la science, au théâtre, à la peinture, à la musique, aux beaux vers. Victor Hugo faisait jouer Ruy Blas par Frédérick-Lemaitre, encore jeune; Alfred de Musset venait d'écrire les Deux Maîtresses, Stendhal, la Chartreuse de Parme; M. de Balzac, Un grand homme de province à Paris; Gérard de Nerval, les Amours de Vienne. On touchait de la veille au duel lyrique engagé entre Duprez et Adolphe Nourrit, duel funeste, puisqu'il a fini par le suicide de ce dernier; Mlle Rachel quittait le Gymnase pour s'acheminer en triomphatrice du côté du Théâtre-Français; Eugène Delacroix avait exposé la Médée au dernier Salon; Decamps continuait ses études d'Orient; David (d'Angers) plaçait le Philopémen dans le jardin des Tuileries. Un opéra, un roman, un tableau, une statue, c'était le pain quotidien d'alors. L'Athènes de Périclès n'a jamais été plus ensoleillée de vraie gloire. On n'aurait jamais pu s'imaginer qu'un jour viendrait où Paris courrait voir un Russe qui a du poil de chien sur la figure, un noir qui fouette des lions dans une cage ou une mulâtresse à deux têtes, des monstres. Et il n'y avait pas encore de Petite Bourse sur les boulevards.

En ce temps-là, le docteur Véron, si habile, gouvernait l'Opéra en autocrate; c'était pour le mieux, puisqu'il donnait sans cesse l'éveil à un chef-d'œuvre inédit ou à quelque grand artiste inconnu. Voilà qu'on apprit tout à coup l'arrivée d'un ténor. A la suite d'une escapade, un jeune officier du roi de Sardaigne, s'étant sauvé en France, avait brisé son épée pour monter sur les planches. Un chevalier! un comte! l'aventure était piquante.

Mario de Candia,--c'était lui,--fut essayé; il avait déjà une jolie voix de salon, mais il fallait développer cet organe si précieux.

--Un ténor, la coqueluche de Paris! N'épargnez rien pour en avoir un, disait à M. Véron le ministre de l'intérieur.

Quand on constatait un grand succès au théâtre, Paris et la France n'avaient plus rien à dire. La machine gouvernementale fonctionnait à l'aise. On votait le budget sans débat; on dénouait les conflits diplomatiques en se jouant; les élections se faisaient presque en chantant.

--N'épargnez rien, répétait le ministre; jetez, s'il le faut, l'argent à pleines mains.

Les naturalistes nous ont appris combien il faut de soins pour élever un rossignol. Pour un ténor de ce cycle étrange, c'était bien autre chose. Que de blandices à l'adresse du nouveau venu! Non-seulement on prodiguait autour de lui les professeurs, un maître de français, un maître d'armes, un maître de danse, un maître d'équitation, un maître de natation, un maître de piano, un maître de chant, mais encore il avait sans cesse à ses trousses un médecin en renom, chargé de veiller sur sa personne avec une vigilance de dragon mythologique.

--A-t-il bien dormi? Il ne faut pas trop d'exercice! Qu'on prenne garde aux courants d'air! Ah! s'il allait attraper un rhume!

On ne lui permettait pas de sortir par les temps de pluie, ni le soir, à l'heure du serein. À table, on ne lui servait que les meilleurs morceaux, les plus légers, de la cervelle, des crêtes de coq, du blanc de poulet, précipités, de préférence, par du bordeaux, du haut-brion ou du léoville. Pourtant il n'en fallait pas en quantité qui pût allumer trop son cœur. Pas d'amour. L'amour était sévèrement défendu, vu qu'il porte atteinte, disait-on, aux cordes tendres de la voix. Un ténor, je le répète, on faisait de l'existence d'un tel artiste une question de cabinet.--M. Thiers se flattait d'avoir fait plus de ténors que M. Guizot.

Pour en revenir au jeune et brillant chevalier sarde, au bout de neuf mois d'attente, il fut en état de se montrer sur le théâtre. Quelle salle d'élite pour le voir et pour l'entendre! Il chanta et, dès les premières notes qui sortirent de son gosier, le comte Duchâtel, ministre de l'intérieur, présent à ses débuts, s'écria:

--Allons, il a une voix charmante! La monarchie et le ministère sont sauvés!

Tout ce qu'on avait fait pour Mario a été renouvelé depuis pour Poultier, le tonnelier de Rouen.

PHILIBERT AUDEBRAND.

PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE
LES TÉMOINS

Marchal. D'Abzac. Cruzem.

Bonzella, marin de l'Inflexible. Camut. Quatre-Bœuf, quartier-maître.

Flahaut. Régnier. Arnous-Rivière.

D'après les photographies de M. Appert.

LE LACHER DU PIGEON PORTEUR DES DERNIÈRES NOUVELLES.

Mode d'attache de la dépêche.
LE SERVICE DES PIGEONS VOYAGEURS DE LA PRESSE, A VERSAILLES.

LA SŒUR PERDUE

Une histoire du Gran Chaco

(Suite)

«Il n'y a peut-être pas consenti, répliquait Cypriano. Je crois qu'il ne l'eut pas permis, il peut même l'avoir ignoré et l'ignorer encore, mais nous savons qu'en plus d'une circonstance les vieillards de la tribu ont eu à faire justice de crimes du même genre commis à leur insu par des gens de la tribu. Il y a de mauvais drôles parmi les sauvages tout comme parmi nous. Les jeunes guerriers de la tribu ont plus d'une fois épouvanté la contrée par leurs attentats contre la vie des rares voyageurs qui s'étaient hasardés à parcourir la contrée. Quelque chose me crie que tous nos malheurs ont pour cause ces Indiens maudits et que le fils du chef lui-même, Aguara, est à leur tête. Je l'ai soupçonné de méditer le projet qu'il vient d'accomplir et, quand mon oncle est parti pour cette malheureuse excursion avec Francesca, ce n'est qu'une fausse honte qui m'a retenu de lui faire part de mes inquiétudes. Je dois convenir pourtant que le misérable a dépassé dans l'exécution de son crime mes prévisions sur un point. Je ne l'aurais pas cru capable d'aller jusqu'au meurtre de l'ami même de son père pour faire réussir son dessein.»

Ludwig ramené subitement à la pensée de son double malheur demeura quelque temps sans répondre. La scène du retour de son père se représentait tout entière à son esprit. Il entendait encore le cri désespéré de sa mère à la vue de son mari inanimé. Plongé dans ce souvenir, il semblait ne pouvoir en sortir. Mais faisant enfin un effort pour s'arracher à la contemplation de ce lugubre passé, sa pensée se reporta plus vivement sur le présent et l'avenir.

«Cypriano, dit-il, il vaut mieux peut-être que les choses se soient passées comme vous le supposez.

--Mieux! pourquoi donc, Ludwig?

--Nous avons du moins une espérance, celle de retrouver Francesca. Si le vieux chef est innocent, il ne manquera pas de nous la faire rendre, quand bien même le coupable serait son propre fils.

--J'en doute, repartit tristement son cousin.

--C'est pourtant notre seul espoir, continua Ludwig. Si ce forfait a été commis par quelque autre tribu ennemie de nous autres blancs, et vous savez que toutes celles du Chaco sont dans ce cas, quelle chance avons-nous de leur reprendre ma sœur? L'enlever de force serait impossible, il y aurait folie d'y songer. Nous n'aurions d'autre alternative en le tentant que d'y perdre la vie, ou, et ce serait pis, la liberté sans profit pour elle.

--C'est vrai, dit Cypriano, je reconnais que sans l'aide de Naraguana, notre expédition est désespérée. Mais nous aurions plus de chance de succès si nous devions requérir son aide contre d'autres tribus que la sienne. Contre des Guaycurus, par exemple, ou des Mbayas, ou des Anguites, le chef Tovas pourra prendre en main notre cause. Quoique les tribus du Chaco se liguent volontiers toutes ensemble lorsqu'il s'agit d'une expédition contre les blancs, elles ont souvent de mortelles haines les unes contre les autres. Mon espoir se fonde plutôt sur cette supposition que sur toute autre chose qu'il soit en notre pouvoir d'accomplir. Si, au contraire, nous avons affaire aux Tovas!...

--Ce sont les Tovas!» interrompit Gaspardo qui, tout en chevauchant et tout en ne perdant pas de l'œil la piste de l'ennemi, n'avait pourtant pas cessé d'écouter la conversation.

Au même instant, il arrêtait brusquement sa monture et désignait quelque chose sur le sol, tout à côté de son cheval.

«Regardez, s'écria-t-il, voilà la preuve de la culpabilité des Tovas!»

Ludwig et Cypriano s'avancèrent pour examiner ce qu'il leur désignait ainsi.

C'était un objet sphérique à peu près de la dimension d'une orange, et d'une couleur brune foncée. Tous deux reconnurent une bola, pierre ronde, couverte de cuir cru, et semblable à l'une de celles qui pendaient aux arçons de leurs propres selles.

«Quelle preuve trouvez-vous là, Gaspardo, dit Cypriano? C'est une bola que quelqu'un a laissé tomber et dont la courroie s'est brisée. Mais qu'est-ce que cela prouve? Tous les Indiens Chaco ne portent-ils pas des bolas?

--Oui, mais pas de pareilles à celle-ci. Examinez-la,» dit-il en se penchant sur sa selle et ramassant la bola sans quitter les étriers; «y voyez-vous le moindre signe de rupture? Non, elle n'a jamais été attachée à une courroie. Caramba! senores, c'est une bola perdida (1)!»

Les deux jeunes gens se passèrent l'objet et n'y découvrirent rien qui pût laisser supposer qu'il appartenait à un couple de bolas. C'était une lourde pierre, entourée d'une enveloppe de peau de vache, avec laquelle on l'a recouverte quand elle était encore humide, et qui, en séchant, s'était resserrée sans laisser un seul pli. Il n'y avait aucune apparence de courroie, on ne voyait que la couture qui la fermait. Quelle que pût être son utilité, la bola était complète en elle-même.

--Une bola perdida! Je n'ai jamais entendu parler de cela, dit Ludwig.

--Ni moi non plus, ajoute Cypriano.

--J'en ai entendu parler, moi, dit le gaucho, et j'ai vu aussi ses effets. C'est une arme dont les Indiens se servent avec une adresse qui vous surprendrait. Ils la lancent à plus de 30 mètres et en frappent la tête d'un ennemi avec autant de sûreté que si elle sortait du canon d'une carabine. Maldita! J'ai vu des crânes écrasés par un pareil coup, mieux que s'ils avaient été écrasés par un bâton de quebracho (2). La bola perdida, senores! ce n'est pas un jouet d'enfant, je vous l'assure.

Note 1: Littéralement «boule perdue», la signification spéciale de ces mots résultera de l'explication du gaucho.

Note 2: Nom donné à une espèce d'arbre de la famille des acacias, à cause de la dureté de son bois. Quebracho, ou casseur, signifie qu'il briserait la hache avec laquelle on voudrait l'abattre.

--Mais quelle preuve avez-vous qu'elle ait été lancée par des Tovas?»

Cette question était faite par Ludwig.

«Ils sont les seuls Indiens qui puissent l'avoir laissée tomber, car eux seuls se servent de cette arme. Aucune autre tribu ne l'emploie. N'en doutez pas, mes enfants, elle a été perdue par un traître Tovas.»

Les deux jeunes gens firent un signe d'assentiment, et dès ce moment ils surent que la piste qu'ils suivaient alors était certainement la piste des Tovas.

Cette connaissance acquise d'une façon si inattendue affecta les voyageurs bien différemment. A Ludwig elle donna, sinon de la joie, du moins un rayon d'espérance de retrouver sa sœur, tandis que chez Cypriano elle ne produisit qu'un désespoir plus sombre encore.

«Au-dessus des Tovas, au-dessus du misérable assassin, dit-il à ses deux compagnons, il est un plus grand coupable, à qui remonte la première responsabilité de tous nos malheurs.

--Oui, répondit Ludwig, l'infâme Francia.

--Lui-même, et je ne vivrai jamais tranquille tant qu'il n'en aura pas aussi subi le châtiment.

--Dieu se chargera de le lui infliger. Quant à nous, cher cousin, que pouvons-nous contre cet homme?

--Rien pour le moment sans doute; mais plus tard nous nous verrons.»

De nouveaux incidents vinrent faire diversion à leurs pensées. L'atmosphère, après s'être graduellement assombrie, s'était épaissie presque subitement autour d'eux, au point de faire succéder presque instantanément la nuit au jour.

«Vite, vite! cria Gaspardo en mettant son cheval au grand galop; si nous n'atteignons pas la grotte, nous sommes perdus. Courez, si vous tenez à la vie!»

Les deux jeunes gens lancèrent comme lui leurs chevaux à toute vitesse.

«Nous arrivons à temps! Grâce à la Mère de Dieu, nous arrivons à temps!»

Cette exclamation sortit des lèvres de Gaspardo au moment où, suivi de ses jeunes compagnons, il faisait passer son cheval par l'ouverture d'une caverne.

Cette caverne se trouvait dans un rocher à pic, s'élevant au-dessus d'un arroyo (3) qui, un peu plus bas, se jetait dans le Pilcomayo. Son entrée donnait sur le bord du ruisseau à quelques pieds de distance seulement de l'eau courante.

«Oui, nous arrivons au bon moment», ajouta le gaucho en exhalant un soupir de soulagement. «Caramba! entendez-vous? voyez-vous? Regardez dehors!»

Il parlait encore quand un éclat de tonnerre étouffa sa voix. C'était la tempête. C'était la tormenta! dont les grondements répercutés soudain par les échos du ravin, prirent en un instant une effroyable intensité. Des nuages de poussière tourbillonnaient dans la plaine et semblaient vouloir accourir sur eux.

«Dépêchons, descendez de cheval», cria Gaspardo à ses deux compagnons, en leur donnant l'exemple. «Prenons nos ponchos, mes enfants, attachons-les ensemble, et si nous ne voulons pas être étouffés dans cet antre, bouchons-en l'entrée le mieux et le plus vite que nous pourrons.»

Les jeunes gens n'avaient pas besoin d'être mis en demeure de ne pas perdre un instant. Ce n'était pas la première fois qu'ils assistaient à une tormenta; chez eux, à Asuncion, ils en avaient vu plus d'une et en avaient remarqué les terribles effets. Ils avaient entendu les cailloux brisant les fenêtres, faisant trembler les portes sur leurs gonds; ils avaient vu la poussière passer à travers les fentes et les trous des serrures comme l'haleine furieuse de l'ouragan, ils avaient vu les arbres déracinés, brisés comme paille, les bêtes et les gens culbutés, roulés à terre par son irrésistible violence. Aussi, avant que le gaucho eût pu prononcer un autre mot, ils étaient sur pied et l'aidaient à disposer à l'intérieur leurs chevaux pour qu'ils lussent un premier obstacle, et à fermer l'ouverture de la caverne, à l'aide de leurs ponchos solidement liés ensemble et fixés dans les interstices des rochers au moyen de leurs couteaux. Ils furent à moitié aveuglés par la poussière et presque renversés par le vent avant d'avoir pu terminer cette opération.

«Maintenant, dit Gaspardo, dès qu'ils eurent achevé leur besogne, nous pouvons nous regarder comme en sûreté, et je ne vois pas de raison pour ne pas nous installer dans ce trou aussi confortablement que le permettent les circonstances. Nous serons peut-être retenus longtemps ici, trois ou quatre heures, sinon toute la nuit. Quant à moi je suis affamé comme un gallinazo(4). Cette rude course m'a fait oublier mon déjeuner, de sorte que je propose d'achever ce qui nous reste de guariba rôti. La salle à manger est sombre et nous aurons peine à faire bouillir notre théière. Cependant j'espère pouvoir faire assez de lumière pour éclairer notre repas.»

En prononçant ces mots, le gaucho se dirigea vers son cheval, et fouillant un moment sous son recado, il réussit à trouver un briquet.

Mayne Reid.

(La suite prochainement.)

Note 3: Vautour-dindon du l'Amérique Espagnole, nommé Jofilote au Mexique. Dans les autres portions du continent de l'Amérique du Sud, ou l'appelle urubu ou gallinazo. Certains voyageurs ont cru que le turkey buzzard des États-Unis et le Gallinazo Sud-Américain étaient un même oiseau. Ils sont cependant entièrement distincts; ce dernier est beaucoup plus beau que son congénère du Nord. Son plumage est plus brillant, tandis que sa tête chauve, son cou et ses pattes, au lieu d'être d'un blanc grisâtre, sont d'une couleur rouge vif. Il existe au moins quatre espèces distinctes de ces petits vautours noirs sur le continent de l'Amérique.

Note 4: L'arroyo est un ruisseau coulant entre deux berges élevées et à pic.

NOS GRAVURES

La loi de prorogation et le public

Chaque fois qu'il y a eu à l'Assemblée nationale de Versailles quelqu'une de ces grandes discussions qui mettent le pouvoir en question, le contre-coup s'en est vivement fait sentir à Paris. Alors que M. Thiers était président de la République, cela s'est produit non pas une fois seulement. On n'a pas oublié encore l'émotion qui s'était emparée de la capitale, le 24 mai: la foule agitée s'arrachant les journaux du soir sur les boulevards, assiégeant la gare Saint-Lazare pour attendre l'arrivée des trains, quêtant et commentant les nouvelles, dans un état de surexcitation difficile à décrire. Le même phénomène ne pouvait donc manquer de se reproduire le 19 septembre dernier, jour où l'on discutait à Versailles la loi de prorogation des pouvoirs de M. le maréchal de Mac-Mahon. En effet, dès la première journée de cette discussion, qui ne s'est terminée, comme on sait, que le lendemain dans une séance de nuit, la grande ville était soudainement reprise de son accès de fièvre. Dans la soirée, même émotion sur les boulevards, mêmes inquiétudes, même curiosité impatiente de savoir, même encombrement à la gare, où, comme les sergents de ville, les patrouilles étaient impuissantes à faire circuler la foule. Pour en avoir raison on crut faire merveille en la trompant, en faisant arrêter les trains avant l'entrée en gare, et l'on réussit un instant à la dérouter. Mais quelqu'un éventa la mèche, et les curieux aussitôt de se porter sur le pont de l'Europe. Il fallut bien en prendre son parti, et laisser suivre son cours normal à cette fièvre qui finalement se calma d'elle-même, sans s'être compliquée du plus léger accident.