LES THÉÂTRES
Porte-Saint-Martin. Libres! drame en huit tableaux, par M. Edmond Gondinet.--Ambigu-Comique. La falaise de Penmarck, drame en cinq actes, de M. Crisafulli.--Odéon. Le docteur Bourguibus. comédie en un acte et en vers, de M. Edmond Cottinet. --Gymnase. Monsieur Adolphe, pièce en trois actes, de M. Alexandre Dumas fils.
La pièce de M. Gondinet, Libres! m'a beaucoup plu. Je sais que les dilettanti du genre, les raffinés du mélodrame y trouveront à redire, car elle n'est pas construite et charpentée selon les règles, elle ne vous saisit pas à la gorge à un moment donné pour vous laisser pantelant et lui crier merci dans quelques scènes pleines d'émotion ou de terreur. Son scénario ne s'avance pas progressivement pour marcher à travers des péripéties les plus sombres pour arriver aux catastrophes finales; mais qu'importe que le drame échappe à l'analyse par sa trame un peu légère, qu'importe que faction un peu mince tienne en quelques lignes, si l'impression d'ensemble est allée droit à l'effet voulu, et si au sortir du théâtre le drame a laissé dans l'esprit du spectateur un souvenir, et que l'âme s'en sente encore agitée par delà la représentation. C'est ce qui arrive.
C'est peu de chose en effet que cette histoire dramatique facilement imaginée et qui se déroule autour de Lambros, le polémarque de la Selléide, avec cet amour de sa fiancée Chryseis, avec cette trahison du traître Andronicos livrant par jalousie et par haine son pays à Aly, pacha de Janina. Cette rivalité est le thème obligé de tous les mélodrames. Quelques scènes plus ou moins heureuses ajoutées à cette nomenclature du crime des traîtres ne font rien à l'affaire. Le drame n'aurait rien perdu assurément à plus de nouveauté dans cette fable romanesque. Il eût été meilleur, à coup sûr, en se privant de ce groupe de comiques propres à jeter de la gaieté, comme cela se passe dans toute pièce du boulevard. Je n'en disconviens pas; mais je le répète, le drame de M. Gondinet m'a plu par sa composition générale, par son mouvement, par cette grande histoire de liberté qu'il met en scène, par ce récit de l'affranchissement d'un peuple. Tout cela est animé, vivant, tout cela s'écoute d'un bout à l'autre avec la plus vive curiosité, au milieu de nombreux épisodes et à travers tout ce pays de la Grèce.
Il semble que M. Gondinet, qui est un esprit fin et qui a bien sa jeunesse et sa poésie, ait lu cette histoire de l'indépendance hellénique dans les livres de Fouqueville et de Fauriel, qu'il ait lu avec ardeur ces chants recueillis par M. de Marcellus, et que se souvenant de cet enthousiasme qui enflamma vers 1825 nos poètes de France et d'Angleterre pour la cause de ce peuple, il ait voulu rendre dans un drame toute cette vie d'un passé qui passionna si profondément l'Europe aux temps où elle avait plus de sympathie et plus de larmes pour les opprimés et les vaincus.
A ce drame de l'indépendance d'un pays qui eut pour alliés les poètes, M. Gondinet a laissé son caractère poétique. C'est là son côté original et piquant. Il se dégage des conventions scéniques par un souffle heureux. Il a pour lui, et que le lecteur me pardonne cette phrase du temps, il a pour lui les Muses de la patrie et de la liberté. Comme aux jours de ses premiers fils, la Grèce est encore le pays des vers. Elle chante aux noces des fiancés, aux berceaux des fils, sur la tombe des soldats, elle a des épithalames et des nénîes; ses poètes populaires sont de toutes ses fêtes. M. Gondinet les a parfois reproduits avec un rare bonheur:
Le klepte est tombé sous les halles,
Chantons les marches triomphales,
Que son nom résonne partout.
Creusez sa tombe haute et grande
Pour que son bras armé s'étende
Et pour qu'il s'y tienne debout.
Faites à la pierre une entaille
Pour que dans les jours de bataille
Il entende les combattants.
Plantez devant un laurier-rose
Pour que l'hirondelle s'y pose
Et l'avertisse du printemps.
Ainsi parle sur le cadavre du polémarque Lambros, le héros de la pièce, D'autres chantent les hymnes de liberté, et le drame s'écoule toujours soutenu par un sentiment fin et délicat qui le vivifie dans un cadre poétique, C'est la Grèce avec ses aspirations de liberté, avec ses glorieux révoltés, c'est elle avec ses kleptes, ses chkipetars, ses costumes brillants; nous la retrouvions dans sa gracieuse et pittoresque beauté, avec ce décor qui nous transporte sur la place de Variadès, au fond duquel se dessine dans le lointain les hautes montagnes et les gracieux villages attachés à leurs flancs. Nous nous sommes cru un instant sur la côte du Péloponèse, au tableau qui représente la falaise couverte d'arbres et dominant les flots bleus de la mer. C'est un chef-d'œuvre que ce décor qui représente le Grand-Souli, avec ses maisons blanches, ses cactus en fleurs, ses vignes qui grimpent jusques aux toits en tuiles rouges, avec son pont jeté sur un torrent. Il semble que M. Rubé, qui en est l'auteur, l'ait composé d'après une vue photographique rapportée du pays de Messène ou d'Argos. Cet art du décorateur, qui, je crois, n'a jamais été poussé aussi loin dans la vérité des tableaux, nous a rendu la Grèce avec la plus grande fidélité. Et c'est là un attrait de plus pour le drame de M. Gondinet, que le public a accueilli avec le plus vif succès.
L'interprétation de la pièce est excellente. M. Dumaine joue avec une sincère conviction et une réelle autorité ce rôle de Lambros, qui domine tout le drame. Taillade, c'est Aly, le pacha de Janina, un tyran bizarre et cruel qui tourne parfois à la ganache. Larcy, Charly, font retentir leurs voix vibrantes, et Laurent égaye la pièce par sa bonne humeur. Quant à Mme Dica-Petit, fort belle sous ses magnifiques costumes de femme souliote, elle a donné au personnage de Chryseis un véritable caractère de passion et de noblesse.
J'aime ce bon mélodrame du temps passé, avec tous ses trucs, ses épouvantails, ses tours, ses prisons, ses rochers, ses falaises, tout son attirail de crimes et d'horreurs, mais encore faut-il que ces horreurs soient possibles à raconter. M. Crisafulli a poussé dans la Falaise de Penmarck ce genre tellement au noir que pour ma part je ne m'y reconnais plus. Voilà une aventure, par exemple! Le commandant Pierre Lecourbe se marie; le jour même de ses noces il reçoit l'ordre de rallier l'escadre en partance! Ainsi le veut l'amiral qui ne transige pas avec la consigne. Le commandant a un frère, un ivrogne, lequel après les libations les plus regrettables, croyant entrer chez sa fiancée, se trompe de porte et pénètre chez sa belle-sœur, la femme du commandant.
Vingt ans après ce bel exploit, le commandant Lecourbe vit auprès de sa femme et entre deux filles, qu'il aime, sans soupçonner que sa fille aînée doit le jour à un horrible crime. L'affection du commandant pour cette enfant semble même plus grande que pour l'autre, à ce point qu'il dépouille sa fille cadette au bénéfice de sa sœur. La mère révoltée d'une telle injustice révèle à moitié ce terrible secret à son mari. Ce que le commandant ignore c'est le nom du coupable. Il va donc à son frère, Pierre Lecourbe, et lui confie le soin de sa vengeance en lui faisant jurer que cet homme mourra et, par le fait, il tient son serment, car honteux de lui, il se précipite du haut de la falaise de Penmarck, qui n'est là que pour fournir un titre pittoresque à la pièce. C'est à l'aide de cette fable dramatique que M. Crisafulli a obtenu une scène des plus saisissantes. Celle des deux frères, dont l'un demande vengeance à l'autre pour son honneur outragé, pour son nom souillé. Mais vraiment ces fortunes-là coûtent bien cher puisque c'est au prix de telles situations qu'on les obtient. Si ce drame nous demande au début de grands crédits pour faire marcher sa petite industrie, je suis prêt pour ma part à les lui refuser. Qu'il s'arrange, n'a-t-il pas la trahison, le meurtre, l'assassinat. S'il lui faut plus encore, il est trop exigeant; qu'il meure faute d'appui, je n'y vois pas d'inconvénient.
J'ai donc hâte de sortir de cette Falaise de Penmarck pour entrer dans une joyeuse comédie, pleine de belle humeur, d'esprit et de gaieté, et qui a pour titre le Docteur Bourguibus: elle est née de la fantaisie d'un poète, et de la première à la dernière scène elle s'en va lestement, joyeuse de ses bonnes trouvailles comiques, de ses vers plutôt improvisés qu'écrits, étincelants de saillies. Ce docteur Bourguibus qui a pour parents tous les héros de la comédie bergamasque a une toquade. Pardon du mot: aux XVIIIe siècle on aurait dit du docteur qu'il avait le timbre fêlé. Le brave homme qui a la monomanie de la pitié, s'attache particulièrement aux gredins. Que lui parlez-vous d'honnêtes gens! la belle affaire! ils ont leur conscience pour eux et le paradis au bout. Mais un criminel, un assassin, par exemple, un meurtrier que la justice, l'infâme justice a frappé, voilà ce qui tente l'âme du docteur Bourguibus. C'est une cure à faire. S'occupe-t-on des gens bien portants? Non; on soigne les malades; qu'est-ce qu'un criminel? un malade: le tout est de le guérir. Grâce à ce raisonnement, le docteur cueille au haut d'un gibet un gibier de potence qu'il arrache à main armée aux mains des valets du bourreau. Cet exploit a coûté la vie à cinq honnêtes gens: c'est pour rien. Et voilà Spalâtre installé dans le logis de docteur. On va voir ce qu'on peut obtenir avec des soins d'un gredin qu'on a dépendu. Tout est pour lui, les bons morceaux, les complaisances des domestiques, et jusqu'à la main de la nièce du docteur. Seulement il veut conduire sagement l'homme à complète guérison. Il dort, silence; il va se réveiller, qu'il ouvre les yeux aux sons d'une musique réjouissante: un murmure de menuet et le docteur et sa nièce effleurent sur la mandoline et le violon l'adorable morceau de Boccherini. Là-dessus Spalâtre qui entr'ouvre les yeux rêve de voyageur égaré et d'assassinat au coin d'un bois. Elle est charmante cette scène du bandit que la musique ramène à ses premières inclinations, le meurtre. La cure a si bien opéré que Spalâtre, non content de voler pour son propre compte, fait de la propagande et entraîne les domestiques du docteur à voler avec lui, si bien que le pauvre Bourguibus paye ses théories humanitaires de ses meubles, de sa bourse et de sa montre. Bien en a pris à l'amoureux de la nièce de se déguiser en bourreau et de venir demander Spalâtre au docteur qui le retient contre la loi, car à la vue de l'homme noir, Spalâtre s'est enfui maudissant cet imbécile de docteur qui l'expose à retomber dans les mains de la justice. Tout s'arrange; le docteur se guérit de son faible pour les gredins et de sa haine pour les gens de police, et le public applaudit chaleureusement à l'auteur et aux interprètes de cette comédie des plus originales et des plus amusantes.
Le théâtre au Gymnase a remporté hier, mercredi, un éclatant succès avec Monsieur Adolphe. Je reviendrai la semaine prochaine sur cette œuvre exquise de M. Alexandre Dumas. Je ne puis que signaler aujourd'hui l'accueil chaleureux que le public tout entier a fait à sa pièce. C'est là une des plus grandes fêtes du théâtre au Gymnase. Depuis vingt ans, depuis ces jours du Demi-monde, je ne crois pas qu'il eût été témoin d'une semblable ovation. La salle passait du rire aux larmes, de l'émotion à la gaieté. Elle a acclamé l'auteur, saluant dans son œuvre cette sûreté de talent, cette élévation dans la pensée, cette explosion de l'esprit qui font de M. Dumas fils un maître. Tout son public lui était revenu, heureux d'oublier les quelques moments de froideur qui s'était faite entre lui et l'auteur de la Femme de Claude, et comme regrettant ses sévérités passagères, on se sentait comme reconnaissant envers M. Dumas de lui rendre l'auteur aimé des jours passés.
Les interprètes de Monsieur Adolphe ont été couverts d'applaudissements, et Pujol, et Achard, et Mlle Alphonsine, cette transfuge des théâtres de féerie, qui s'est montrée merveilleuse comédienne dans le rôle de Mme Guichard.
Je donne avec plaisir une bonne nouvelle à mes lecteurs: Les concerts de M. Daubé vont reprendre leur cours, non plus au Grand-Hôtel où on les suivait autrefois, mais à la salle que M. Henri Herz a mise gracieusement à la disposition de M. Daubé.
M. Savigny.
LES ÉVÉNEMENTS DE CUBA.--Vue générale de la Havane.
L'ILE DE CUBA.--Vue prise près de la côte de Candela.
Toujours: Peau de satin! Fraises au champagne! Lèvres de Feu!! valses de J. Klein. Il n'y a donc pas autre chose?