ESPAGNE.

Les dépêches d'Espagne persistent à assurer que l'affaire du Virginius est arrangée, et l'une d'elles annonçait dernièrement que M. Castelar avait reçu la ratification des bases sur lesquelles l'arrangement avait été conclu. Mais cet accord entre les deux gouvernements ne donne pas une solution définitive. Il ne suffit pas que la convention existe, il faut encore qu'elle s'exécute et que les réparations promises soient effectuées. C'est ici que commence vraiment la difficulté. Du moment que les circonstances dans lesquelles s'est opérée la capture du bâtiment ont été clairement connues et qu'on a pu être édifié sur l'illégalité de cet acte, ainsi que de tous ceux qui l'ont suivi, le doute n'était pas possible. Le cabinet de Madrid n'avait qu'à se soumettre aux obligations que lui imposait le droit des gens. Il a franchement, loyalement accompli son devoir, mais il reste à donner une sanction à l'arrangement convenu. M. Castelar pourra-t-il se faire obéir des autorités cubaines, qui jusqu'à présent ne se sont pas signalées par une déférence exemplaire pour les instructions qu'on leur envoie de Madrid? Les planteurs de Cuba sont toujours d'accord avec la métropole tant qu'il ne s'agit que de recevoir d'elle des renforts, des munitions et des navires cuirassés; mais quand il est question de recevoir des ordres, ils n'en prennent qu'à leur guise. Croit-on que les volontaires de Santiago consentiront à livrer aux autorités américaines les auteurs et les instigateurs des meurtres juridiques dont a été victime l'équipage du Virginius? Sans doute le gouvernement espagnol payera les indemnités stipulées; mais aura-t-il la force et les moyens de contraindre les détenteurs actuels du bâtiment illégalement saisi à en faire la restitution? Il est vrai que M. Soler, ministre des colonies, se trouve actuellement à la Havane et qu'il doit y être venu avec de pleins pouvoirs de la part de ses collègues. Toutefois, on peut craindre une vive résistance. Ainsi, d'après un télégramme de New-York, les autorités cubaines auraient demandé au gouvernement de ne rien conclure avant le protocole qui démontre la légalité de la capture. Les nouvelles venues de Madrid font croire que cette prétention a été écartée, puisque l'arrangement a été ratifié. Il n'en reste pas moins avéré que la population et la presse de la Havane s'opposent énergiquement à la remise du navire, et que les préparatifs de défense sont poussés avec la plus grande activité, en vue d'une intervention des États-Unis. La question, comme on le voit, n'est donc tranchée que diplomatiquement. Elle va entrer dans une phase nouvelle plus périlleuse, celle de l'exécution. Si le gouvernement espagnol n'est pas capable de forcer la main à ses agents, il est à craindre que les États-Unis ne se chargent de la besogne, et le sort de Cuba pourrait bien être profondément changé.