Courrier de Paris
M. Paul Féval se présente aux suffrages de l'Académie française, où il y a, pour le quart-d'heure, deux fauteuils à donner. Si j'avais à broder une réclame, je ne manquerais pas de dire que le candidat est, littérairement parlant, un homme incomparable. En dix ou douze lignes bien senties, il serait démontré par A plus B qu'il enfonce le passé, qu'il domine le présent et que l'avenir ne lui viendra pas à la cheville. Croyez que je n'ai rien à tenter de semblable. Je ne veux parler de M. Paul Féval que comme un spectateur pourrait le faire d'un acteur estimé de tel théâtre qu'il voit se hasarder sur une scène nouvelle.
A coup sûr, M. Paul Féval devrait être de ceux qu'on se dispense de black-bouler. Mais l'Académie a une douane à laquelle elle tient mordicus. Vous objecterez tout ce qu'il vous plaira.--Voilà un conteur de la meilleure race. Il a fait pour la Bretagne ce que Walter Scott a fait pour l'Ecosse et George Sand pour le Berri. Uniquement préoccupé du soin de faire des loisirs à ceux qui s'ennuient, il a écrit, en trente-cinq ans, trois cents volumes encore debout en ce moment. Parmi ses livres, il en est deux qui ont fait un grand bruit, les Mystères de Londres, peinture saisissante des bas-fonds de la société anglaise, et un épisode de notre histoire, le Bossu qui, transformé en drame, a récréé Paris pendant deux cents soirées. Tout cela étant bien vu, la nomination de ce galant homme devrait passer, ce semble, comme une lettre à la poste.
Ce sera le contraire qui arrivera, je le crains, du moins. Au quai Conti, il n'y a que l'envers du juste qui ait le dessus. Quand, par hasard, on admet un homme qui écrit, c'est que ces vieux messieurs se sont fait violence. Ou bien ils ont cédé à la force de l'opinion, ou bien ils ont eu peur que leur corporation vermoulue ne soit devenue une pelote trop épinglée d'épigrammes. Il y a un troisième cas bien connu, mais qu'il faut rappeler sans cesse; ils cèdent devant la table: «A-t-il un bon cuisinier?» Voilà cinquante ans que c'est le meilleur des titres. Le laurier de la cuisine attire le laurier apollonien.
Sur les dernières années de sa vie, Théophile Gautier, candidat quatre fois congédié, rapportait le mot de l'un d'eux, pendant l'une de ses trente-neuf visites:
--Comment! monsieur, vous avez publié vingt-cinq volumes! Ah! monsieur!
La mimique du vénérable et le rythme de son reproche ne pourraient être exprimés par aucune langue humaine. Il fallait entendre l'auteur du Tricorne enchanté raconter cette scène d'un si haut comique. Vingt-cinq volumes, poèmes, romans, critique, voyages, histoire, n'était-ce pas bien fait pour effrayer l'imagination d'un vieillard qui, en sa vie entière, n'avait pu que faire des annotations et des préfaces, et tout au plus une petite plaquette où il est avancé que le mouchoir de poche n'existait pas chez les Grecs du temps de Périclès. Mais pour M. Paul Féval, ce serait bien une autre paire de manches! Il a écrit trois cents volumes. Rien qu'à cette révélation, l'immortel est capable d'en avoir un coup de sang!
Ajoutez que ces trois cents volumes sont des romans. Une belle denrée, les romans! Ces Nestors les ont tous dans une sainte horreur. On a beau leur rappeler le mot charmant de Philippe: «J'aime mieux que l'Espagne ait Don Quichotte que deux provinces de plus»; on leur citera en vain nos gloires les plus nobles et les plus pures commençant par là, comme Jean Racine, leur dieu, qui a commencé par traduire Théogène et Chariclée, et ils crieront toujours: «A la porte, le roman»; c'était l'entêtement de feu Villemain: «Si Le Sage se présentait ici, Gil Blas à la main, je prierais Le Sage de s'en retourner.»
Pour ne parier que des temps où nous sommes, voyez combien ils ont été impitoyables pour les romanciers. Non-seulement ils n'ont pas voulu entendre parler de Frédéric Soulié ni d'Eugène Sue, ces deux maîtres du genre, mais encore ils ont rejeté M. de Balzac, le prodigieux auteur de la Comédie humaine. Lorsque Prosper Mérimée s'est présenté, il a été bien entendu que c'était en vue de sa traduction de Salluste et de quelques rapports sur des inscriptions. Léon Gozlan, ce Benvenuto Cellini de la Nouvelle, Méry, qui nous a légué sur l'Inde et sur la Chine des écrits si attachants, Théophile Gautier, dont je parlais tout à l'heure, autant de noms, autant de candidats rejetés. Pour Alexandre Dumas, l'homme aux mille romans, il savait son fait d'avance; il n'a jamais eu un seul instant la pensée de se présenter à un seul d'entre eux.
Encore une fois il ne faut pas être un bien grand sorcier pour prévoir ce qui va survenir. Il existe toujours en quelque coin obscur un complaisant qui a fait jadis, pendant vingt ans, la partie de piquet d'un ancien premier ministre; c'est celui-là qu'on choisira. Il se peut encore qu'on élise un professeur fameux pour avoir mis une couverture nouvelle à Blaise Pascal ou bien au président Hénault. Au pis aller, on se rabattra sur un avocat illustre pour n'avoir jamais été imprimé. A la vérité, après l'avoir fait sortir de l'urne, on dira qu'on voudrait bien l'y remettre; c'est encore là une de leurs allures.--En tout cas, vous le verrez bien, ils condamneront M. Paul Féval à faire le pied-de-grue.--L'ombre du pauvre Philarète Chasles pourra lui tenir compagnie.
Un de ces jours, qui sait? aujourd'hui peut-être, J. Claretie, usant de son droit de critique, vous parlera d'un livre posthume, déjà fort prôné: Lettres à une Inconnue. Si je m'aventure à m'occuper de cette nouveauté, ce n'est point, bien entendu, pour marcher sur les plates-bandes du confrère. Ces deux volumes fourmillent d'anecdotes, de mots piquants, de bruits du monde; voilà pourquoi je me hasarde à leur faire quelques emprunts, toujours permis aux fureteurs de la chronique. Lettres curieuses, pas précisément édifiantes! Celle qui se présente la première est sans date; on peut conjecturer qu'elle est de 1839, peut-être de 1840. En ce temps-là, Prosper Mérimée, ne songeant pas encore à devenir un personnage, n'était rien, pas même académicien. Il n'avait pas encore terminé Colomba; il vivait sur le bruit flatteur de ses incomparables nouvelles et du Théâtre de Clara Gazul. La dernière est tout près de nous, du 23 septembre 1870; Mérimée était mourant à Cannes; il avait vu sombrer la France et tomber le second empire, auquel il s'était attaché pour des raisons tout à fait intimes. On sait, en effet, qu'un mariage secret le liait à Mme de Montijo, la mère de l'impératrice.
En vingt ans de temps, il s'était passé peu d'événements dans la vie de ce studieux sybarite, mais avec quelle verve et quel esprit dégagé il savait voir ce qui se passait chez les autres! Mais d'abord, qu'est-ce que l'Inconnue? Une marquise, une grande dame mariée; c'est tout ce qu'on en apprend et on n'en saura jamais plus. Dans l'origine, ils se traitaient en camarades; Prosper Mérimée l'appelait son «cher ami féminin». En 1842, il lui disait: «Si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six années, et, en additionnant les minutes, nous pouvons avoir passé trois ou quatre heures ensemble, dont la moitié à ne rien nous dire.» On croirait qu'il s'agit d'une aventure de bal masqué.
Il raconte tout à cette inconnue, ses ennuis, ses plaisirs, ses insomnies, surtout ses impressions de voyage. Par exemple, en parcourant la Grèce, pour affaires de son commerce, c'est à savoir pour faire de l'archéologie, il s'amuse tout le premier du style qu'on emploie sur son passeport. Il grisonne et il le dit. «Au milieu de tout cela, je suis devenu bien vieux. Mon firman me donne des cheveux de tourterelle; c'est une jolie métaphore orientale pour dire de vilaines choses. Représentez-vous votre ami tout gris.» Une autre fois, étant de retour, il raconte une soirée dans laquelle il a pu présenter Mlle Rachel, alors débutante, à Béranger; c'était chez un ministre du roi Louis-Philippe; Lamartine, Victor Hugo et M. Thiers étaient là, et, bien qu'il s'agisse de tragédie, il faut voir comme la scène devient bouffonne!
Messieurs les romanciers et les peintres de mœurs décriront le second empire tant qu'il leur plaira; on est en droit d'affirmer qu'ils n'en viendront pas autant à bout que ce railleur, donnant la description du bal de Mme la duchesse d'Albe (1er mai 1860).
«C'était splendide. Les costumes étaient très-beaux. Beaucoup de femmes très-jolies et le siècle montrant de l'audace. 1° On était décolleté d'une façon outrageuse par en haut et par en bas aussi. A cette occasion, j'ai vu un assez grand nombre de pieds charmants et beaucoup de jarretières dans la valse. 2° Croyez que, dans deux ans, les robes seront courtes, et que celles qui ont des avantages naturels se distingueront de celles qui n'en ont que d'artificiels.» Il raconte ensuite le ballet des Eléments, un des triomphes du règne. Seize dames de la cour, en courts jupons, couvertes de diamants. «Les Naïades étaient poudrées avec de l'argent, qui, tombant sur leurs épaules, ressemblait à des gouttes d'eau. Les Salamandres étaient poudrées d'or. Il y avait une Mlle E*** merveilleusement belle. La princesse M*** était en Nubienne, peinte en couleur bistre très-foncé, beaucoup trop exacte de costume. Au milieu du bal, un domino a embrassé Mme de S***, qui a poussé les hauts cris. La salle à manger avec une galerie autour, les domestiques en costume de pages du XVIe siècle, et de la lumière électrique, ressemblait au Festin de Balthazar dans le tableau de Wrowthon.»--Y a-t-il beaucoup de coups de burin qui vaillent ces coups de plume?
En bon courtisan, le sénateur parle aussi de Napoléon III, qui, en raison de son mariage avec la comtesse, était son beau-fils.
«L'empereur avait beau changer de domino, on le reconnaissait d'une lieue; l'impératrice avait un burnous blanc et un loup noir qui ne la déguisaient nullement. Beaucoup de dominos, et, en général, fort bêtes. Le duc de *** se promenait en arbre, vraiment assez bien imité.»--Ce pauvre duc! Mérimée ne le lâche pas, et je n'ose point répéter tout ce qu'il met sur son compte.
Un autre récit très-caractéristique, c'est celui de la première représentation de l'opéra de Richard Wagner, rue Le Peletier.
«Un dernier ennui, mais colossal, a été Tannhaüser. Les uns disent que la représentation à Paris a été une des conventions secrètes du traité de Villafranca; d'autres, qu'on nous a envoyé Wagner pour nous forcer d'admirer H. Berlioz. Le fait est que c'est prodigieux. Il me semble que je pourrais écrire demain quelque chose de semblable, en m'inspirant de mon chat marchant sur le clavier d'un piano. La salle était très-curieuse. La princesse de Metternich se donnait un mouvement terrible pour faire semblant de comprendre et pour faire commencer les applaudissements qui n'arrivaient pas. Tout le monde bâillait; mais, d'abord, tout le monde voulait avoir l'air de comprendre cette énigme sans mot. On disait, sous la loge de Mme de Metternich, que les Autrichiens prenaient la revanche de Solférino. On a dit encore qu'on s'ennuie aux récitatifs et qu'on se tanne aux airs.»--Un des plus illustres de l'Académie française se fendant d'un calembourg.--Allons, je n'irai pas plus loin.
Philibert Audebrand.
Le Général de Colomb, substitut. Le Général Pourcet, Commissaire du Gouvernement.
PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--L'ACCUSATION.
Maréchal Bazaine. Me Lachaud. Me Lachaud fils.
PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.-LA DÉFENSE.