HISTOIRE DE LA SEMAINE
Le cardinal Lavigerie et la République.--La déclaration formulée par le cardinal Lavigerie, dans son toast à l'état-major de l'escadre d'évolutions, a eu un tel retentissement et avait en effet une telle importance, qu'on ne saurait passer sous silence tout ce qui peut en préciser le sens et la portée. Au lendemain même de la publication de ce document, nous disions qu'il nous paraissait difficile d'admettre qu'un personnage aussi haut placé dans l'épiscopat eût pu formuler une déclaration aussi nette, sans avoir l'assurance qu'elle ne serait pas désavouée par le chef suprême de l'Église. Et, en effet, tout, depuis, est venu confirmer cette opinion, mais c'est surtout dans une lettre du cardinal Rampolla, secrétaire d'État du Saint-Siège, que l'on trouve la preuve à peu près décisive que le langage du prélat n'a encouru aucune désapprobation au Vatican.
Dans cette lettre, qui est adressée à un évêque français, le cardinal Rampolla reproduit avec complaisance les théories politiques développées par Léon XIII dans de récentes encycliques: «que l'Église catholique ne répugne à aucune forme de gouvernement; qu'elle s'élève au-dessus des querelles et des rivalités de partis; qu'elle entretient des relations avec tous les États, qu'ils soient monarchiques ou démocratiques, etc.»
Si l'on tient compte des atténuations et des réserves que commandent la prudence diplomatique et les traditions de la papauté, et si l'on considère que la lettre du cardinal Rampolla était écrite précisément à l'occasion des déclarations de l'archevêque d'Alger, on est autorisé à en conclure que celui-ci a traduit, en y apportant, il est vrai, la fougue naturelle à son tempérament, et du moins en partie, la pensée secrète du Vatican.
Le cardinal Lavigerie a d'ailleurs voulu s'en expliquer lui-même, et il vient d'adresser à son tour, dans ce but, une lettre au Bulletin des missions d'Afrique, dans laquelle il dit en propre termes:
.... «La publication récente de la lettre de S. Em. le cardinal Rampolla vous a montré, connaissant comme vous connaissez les règles de langage du Saint-Siège, la parfaite conformité, quant au fond des choses, entre les doctrines du Pape et mes actes récents, dont on a voulu faire tant de bruit.»
Ainsi donc le cardinal Lavigerie n'hésite pas à invoquer l'autorité du Saint-Père lui-même et à s'abriter derrière son approbation. Aurait-il cette imprudence, si peu conforme aux traditions de l'Église, s'il avait la moindre crainte d'être désavoué? Ce n'est pas probable. On peut donc prévoir, sans prendre parti dans cette délicate question, que l'année 1891 marquera un changement considérable dans l'attitude du parti catholique, et, par conséquent, du parti conservateur, car c'est là le point de départ d'une évolution qui peut être grosse de conséquences.
Afrique: Soudan français.--Le colonel Archinard, commandant supérieur du Soudan français, a quitté Kayes le 11 décembre, se dirigeant vers Nioro, dans le Kaarta, dernier refuge d'Ahmadou. Il est probable qu'à l'heure actuelle il a pris contact avec l'ennemi.
Nioro est situé dans le nord-est de Kayes et de Koniakary, à environ 200 kilomètres de ce dernier point. La ville est défendue par une forteresse qui forme un vaste carré de 250 pas de côté, construit régulièrement en pierres maçonnées avec de la terre. La muraille a 2 m. 50 d'épaisseur et 10 à 12 mètres de hauteur. C'est donc une place imprenable sans artillerie. Aussi le colonel Archinard a-t-il d'excellents canons et des projectiles à la mélinite.
En quittant Kayes, le commandant supérieur a donné pour instructions aux chefs de poste de surveiller avec la plus grande rigueur les Toucouleurs qui viennent faire leur soumission et qui profitent de l'accueil hospitalier qui leur est fait pour se renseigner sur nos forces et sur nos dispositions, se réservant de gagner ensuite le Fouta, le Macina ou le Dinguiray, où nous les retrouvons ensuite comme ennemis.
Tout porte à croire que le colonel Archinard va engager sous peu une action décisive.
La Mission Mizon.--On se rappelle que la mission commerciale qui remontait le Niger sous les ordres de M. Mizon avait été attaquée par les indigènes, pour ainsi dire aux portes mêmes des établissements de la Royal Niger Company, à laquelle le gouvernement anglais a délégué une sorte de souveraineté sur cette région de l'Afrique.
M. Mizon, qui avait été blessé dans cette agression, a vivement protesté et a obtenu satisfaction. Nous apprenons, en effet, que la mission dont il a repris le commandement va pouvoir poursuivre sa route vers le lac Tchad, par le Benoué. La Royal Niger Company s'est formellement engagée à sauvegarder sa marche à travers le territoire soumis à son influence.
La question irlandaise.--On attendait avec une légitime curiosité le résultat de l'élection du comté de Kilkenny, dans laquelle parnellistes et anti-parnellistes se livraient une bataille qui paraissait devoir être décisive. Personnellement, Parnell était fortement engagé, car, ayant abandonné l'action purement parlementaire à laquelle il s'était consacré jusqu'ici pour en appeler au verdict populaire, il avait en quelque sorte transformé l'élection de Kilkenny en véritable plébiscite. C'est du reste la portée qu'il avait donnée lui-même à cette élection dans une déclaration qu'il avait faite quelques jours avant la date du scrutin. Il est vrai que, depuis, il s'était ravisé et, probablement à la suite de renseignements défavorables sur les dispositions des électeurs, il a fait entendre qu'il était décidé à contester les résultats de l'élection de Kilkenny, aussi bien que ceux de toutes les autres circonscriptions nationalistes d'Irlande.
En attendant, voici un premier scrutin populaire dont M. Parnell peut nier la valeur, mais qui n'en est pas moins acquis. Sir John Pope Hennessy, le candidat nationaliste anti-parnelliste, a été élu par 2.527 suffrages, contre 1,356 donnés au candidat parnelliste, M. Vincent Scully. Parnell est donc battu à une assez forte majorité On voit que nous avions raison de prévoir que si le grand agitateur peut encore compter sur son indiscutable popularité, il aura quelque peine à déraciner de l'esprit de ses partisans la doctrine qu'il a préconisée lui-même, c'est-à-dire que la cause de l'Irlande ne pouvait triompher que par la voie de la persuasion, en d'autres termes par la voie parlementaire. Le tribun a été si éloquent dans le développement de cette thèse, que sa théorie reste victorieuse, même lorsqu'il y renonce pour son compte.
Est-ce à dire pour cela que c'en est fait de son influence? Loin de là! Battu sur un point, Parnell peut remporter sur d'autres des victoires de nature à compenser la défaite, et dans un pays ravagé par la misère et la famine on ne sait jamais quelles peuvent être les conséquences d'un soulèvement populaire, même quand, au début, il ne paraît pas avoir grande importance.
La Société des artistes français.--Lundi de la semaine dernière a été tenue au palais de l'Industrie l'assemblée générale de la Société des artistes, sous la présidence de M. Bailly.
M. Daumet a rendu compte de la situation financière de l'association, qui possède aujourd'hui un peu plus d'un million.
M. Tony Robert-Fleury a exposé ensuite le résultat des travaux du comité et des commissions. Il a parlé notamment de l'exposition de Buenos-Ayres qui fut, on le sait, un désastre. Huit cents œuvres environ d'artistes français furent saisies à la demande des créanciers de M. Delpech, l'organisateur. Or, la question est de savoir si «les œuvres d'art, prêtées par leurs auteurs pour figurer dans une exposition particulière, peuvent être saisies par des tiers, quoique n'étant pas la propriété de l'organisateur de ces expositions.»
Le tribunal de commerce s'est prononcé pour l'affirmative, mais la Société des artistes a porté l'affaire devant la cour, et espère faire modifier cette jurisprudence qui, si elle était définitivement admise, rendrait impossibles toutes les expositions particulières en France et à l'étranger.
Le samedi suivant a eu lieu l'assemblée dans laquelle il a été procédé au renouvellement du comité des 90, qui se subdivise ainsi: Peinture 50 membres; sculpture, 20 membres; architecture, 10 membres, et gravure, 10 membres.
Dans la section de peinture, MM. Bonnat, Tony Robert-Fleury, Jules Lefebvre, Benjamin Constant, J.-P. Laurens, Cormon, Henner, Bouguereau, occupent toujours la tête de liste. Parmi les membres nouveaux, on remarque les noms de MM. Raphaël Collin, Tategrain, François Flameng, Dantan, Julien Dupré, etc.
En somme la composition du comité reste ce qu'elle était et tout porte à croire que la scission qui s'est produite l'année dernière, et qui a eu pour conséquence la création du salon du Champ-de-Mars, subsistera cette année encore.
Dans les deux réunions que vient de tenir la société des artistes, il n'a nullement été question de modifier les articles des statuts concernant l'admission des œuvres et la distribution des médailles, c'est-à-dire les deux points sur lesquels portait le désaccord. Les choses restent donc en l'état et nous continuerons à avoir deux salons comme par le passé.
La Société d'encouragement et la Ville de Paris. --Une difficulté, qui ne sera pas bien sérieuse--tout porte à le croire--s'est élevée entre la Société d'encouragement et la Ville de Paris, au sujet du bail relatif à l'hipoodrome de Longchamps. D'après l'inspecteur des caisses municipales, la Société ne se serait pas strictement conformée à certaines clauses du contrat, en sorte que la Ville serait en droit de demander la résiliation du bail. Mais il est probable qu'en raison des services que rend la Société d'encouragement et des graves inconvénients que présenterait la déchéance prononcée contre elle, on n'en arrivera pas à cette extrémité, d'autant plus que tout le monde reconnaît les avantages immenses que procure à la ville l'excellente gestion de cette société.
Comme bases des nouvelles négociations, les représentants de la Société d'encouragement proposent: Prorogation du bail de 1906 à 1940; augmentation du loyer de Longchamps porté de 12,000 à 50,000 francs; versement à la caisse municipale d'une somme qui pourra s'élever jusqu'à 1% à prendre sur les 3% du produit brut des paris faits sur les hippodromes, sans toutefois que cette somme puisse dépasser 300,000 francs par an.
La somme ainsi produite sera affectée à un grand prix de Paris de 150,000 francs qui seraient ajoutés aux 50,000 francs fournis par les compagnies de chemins de fer et un prix du conseil municipal ouvert aux chevaux étrangers, jusqu'à concurrence de 100,000 francs.
La commission du budget a chargé une sous-commission, composée de MM. Binder, Caron, Despatys, Deville, Ch. Laurent, Levraud et Paul Strauss, d'étudier les propositions de la Société, qui est représentée par MM. de Kergorlay, de Salverte et de Gontaut-Biron.
Nécrologie.--Octave Feuillet, de l'Académie française.
M. Émile Richard, président du conseil municipal de Paris.
Le général de division Lecointe.
Me Durier, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats.
Émile Van Marcke, peintre animalier.
M. Ambroise Joubert, ancien député de la droite à l'Assemblée nationale.
La baronne Haussmann, femme de l'ancien préfet de la Seine.
Mme Rouher, veuve de l'ancien ministre de l'empire.
M. Albert Piollet, conseiller à la cour d'appel d'Alger.
M. Schliemann, célèbre archéologue.
M. Marc de Saint-Pierre, sénateur.