LES EXPÉRIENCES DU POLYGONE D ANNAPOLIS
On connaît la lutte acharnée qui se livre entre le canon et la cuirasse depuis l'époque ou l'on a appliqué les blindages défensifs aux constructions navales.
Dans cette lutte, l'avantage semble être du côté du canon dont on peut augmenter la puissance de pénétration jusqu'à des limites presque indéfinies, au moins théoriquement, tandis que l'on arrive assez vite aux épaisseurs extrêmes de métal que l'on peut pratiquement employer pour la protection des navires.
Aussi, dans ces derniers temps, s'est-on mis à chercher l'efficacité d'un cuirassement, non plus dans son exagération d'épaisseur, mais dans la qualité intrinsèque du métal qui le constitue. Les métallurgistes se sont mis à l'œuvre et ont donné ainsi le jour à divers produits parmi lesquels les plaques dites «Compound» de la maison Cammell et C°, ont su se faire une très bruyante notoriété. Ces plaques, constituées par un véritable placage d'acier soudé sur matelas de fer doux, ont été fort en vogue dans la marine militaire anglaise et semblaient devoir s'imposer un peu partout.
La maison Schneider du Creusot, seule parmi tous les concurrents, pouvait lutter contre l'engouement général. Maints essais comparatifs avaient déjà démontré la supériorité des plaques «tout acier» du Creusot sur les plaques Cammell. MM. Schneider et Cie n'ont pas voulu en rester là; ils ont produit la nouvelle plaque «d'acier au nickel», de beaucoup supérieure encore à leurs plaques d'acier.
Des essais comparatifs de ces divers blindages ont été récemment faits par une commission militaire des États-Unis au polygone d'Annapolis. On y a soumis au tir, dans des conditions absolument identiques, trois plaques, l'une Cammell, l'autre en acier, la troisième en acier au nickel; ces deux dernières du Creusot.
Nos dessins représentent le champ de tir et les détails du dispositif adopté pour appuyer les plaques sur un matelas en charpente adossé à un épaulement de terre.
Des trois plaques, la Cammell était la plus épaisse: 272mm, 28; celle d'acier avait 268min, 17, et celle au nickel, 261mm, 66; cette dernière se trouvait donc, de ce fait, désavantagée par rapport aux deux autres.
Les plaques étaient disposées tangentiellement à un arc de cercle dont le centre était occupé par le pivot du canon, normalement, par conséquent, à l'axe de celui-ci.
Le canon employé était une pièce de 152 millim. 4, de 35 calibres de longueur. Sa bouche se trouvait à 8 m. 53 des plaques attaquées.
La charge était de 20 kil. 158 de poudre brune prismatique: le projectile, un obus de rupture Holtzer de 45 kil. 300; la vitesse initiale était, dans ces conditions, de 632 mètres 40, et l'énergie au choc de 1,375,222 kilogrammètres.
On commença par tirer quatre coups de canon sur chaque plaque, dans la bissectrice des coins; puis le canon de 152 mill. fut remplacé par une pièce de 208 mill. lançant des projectiles Firth de 95 kil. 130, avec une énergie au choc de 2,295,716 kilogrammètres.
Chacune des plaques reçut alors, en son centre, un dernier coup de ce projectile, et notre dessin représente l'état des plaques après ce «coup de la fin.»
Il n'est pas besoin d'être grand clerc dans les questions d'artillerie pour reconnaître de quel côté se trouve la supériorité, et pour voir que la plaque Cammell, presque complètement émiettée, est absolument incapable de protection, alors que ses deux concurrentes sont encore en état de résister.
On voit aussi, sur un de nos dessins, l'état des obus après chacun des trois derniers coups.
La commission a aussitôt, et à l'unanimité, classé les trois plaques dans l'ordre de supériorité suivant: 1° acier-nickel; 2° tout acier; 3° compound.
Ce triomphe de l'industrie française mérite d'autant plus d'être signalé, qu'il a été remporté dans une suite d'expériences faites à l'étranger, c'est-à-dire dans des conditions d'impartialité indiscutables.