LES THÉÂTRES

Opéra-Comique: l'Amour vengé, deux actes, de M. Augé de Lassus, musique de M. de Meaupou.

A la dernière soirée de l'an de grâce 1890, la direction de l'Opéra-Comique a payé sa dette envers M. Crescent, lequel, vous ne l'ignorez pas, a fondé un prix et pour les auteurs dramatiques, et pour les musiciens. Aux termes de l'acte de donation, le poésie et la partition couronnés doivent être représentés dans l'année. Le théâtre reçoit dix mille francs du ministère à la condition que l'ouvrage sera joué dix fois. Commercialement parlant, l'affaire est rémunératrice, et pourtant, on ne peut croire quelles difficultés elle rencontre dans son exécution. Il semble, à voir les résistances de l'administration, que ce soit là une des clauses les plus pénibles de son cahier des charges. A bien prendre la chose, le théâtre a le plus grand intérêt à ce concours dont le but est de lui révéler des auteurs inconnus. Les manuscrits arrivent en quantité invraisemblable. Par centaines. Les partitions sont moins nombreuses, mais les juges ont encore à décider entre une vingtaine d'ouvrages. Jusqu'à ce jour, les grandes espérances dans l'inconnu ont été déçues; les révélations subites ne se sont pas manifestées; mais qui sait? les surprises viendront peut-être; en tout cas, cette fois encore, la tentative n'a pas été sans succès, et le public a accueilli avec une grande faveur les deux actes de M. Augé de Lassus dont M. de Meaupou a écrit la musique.

La pièce a pour titre: l'Amour vengé.

Les méfaits commis par l'Amour contre les hommes et contre les dieux sont en si grand nombre que Jupiter, dans un accès de justice et de morale, fait prendre Éros, et l'attache à un arbre avec des chaînes de roses. Le captif fait retentir les bois de ses gémissements et de ses lamentations à ce point que le bon Silène, appelé par ses cris, s'approche du malheureux, et touché de ses larmes consent à le délivrer. Silène met pourtant une condition à cet acte généreux: il veut être aimé par la toute-puissance d'Éros. La chose est d'autant plus facile que l'Amour trouve un double bénéfice à cet acte: il paye sa dette de reconnaissance envers Silène d'abord, et il se venge ensuite du maître des dieux, qui a abusé de sa puissance envers lui, simple immortel. Éros inspire donc une folle passion pour Silène à la belle Antiope, que Jupiter poursuit. Aussi, quand le roi de l'Olympe déclare sa flamme à la belle, celle-ci lui répond-elle, avec tout le respect du à son rang, quelle le vénère, mais quelle aime Silène: le coup a porté, et l'amour-propre de Jupiter s'indigne d'un tel choix et d'une telle préférence.

La vengeance d'Éros va plus loin encore: le dieu malin montre au dieu puissant le groupe amoureux dans la joie de leurs ébats; Jupiter ne se possède plus, et, pendant qu'Antiope va cherche des fruits pour déjeuner sur l'herbe en compagnie de Silène, Jupiter se saisit du maître ivrogne et lui ordonne de renoncer à l'amour d'Antiope, sinon il deviendra plus affreux encore que par le passé. Silène se le tient pour dit et, à son retour, Antiope, étonnée, ne trouve plus qu'un amoureux transi qui se refuse à ses caresses. L'humiliation est entrée au cœur de la femme dédaignée. Au fond, Éros est bon diable, et, à la prière de Jupiter, il se laisse toucher. Il parle à Antiope en faveur du maître des dieux, et elle oublie rapidement Silène qui, du reste, aura le vin pour se consoler.

Sur ce poème mythologique M. de Meaupou a écrit une fort agréable partition, dont l'originalité peut être discutée, mais dont l'élégance et le goût, ne sauraient être mis en question. Il y a là un musicien des plus délicats et des plus distingués. Il serait fâcheux que le talent de M. de Meaupou ne fût pas mis une seconde fois à l'épreuve. Le succès me semble assuré d'avance après cette première expérience de la scène, j'en ai pour garant et les couplets de Silène, et les duos d'amour de Silène et de Jupiter avec Antiope, et le quartetto très scénique qui a eu les honneurs de la soirée.

C'est M. Fugère qui tient le rôle difficile de Silène. M. Fugère est à coup sûr un des meilleurs chanteurs et un des meilleurs comédiens qu'ait eu, et depuis longtemps, l'Opéra-Comique. Chaque création nouvelle affirme son autorité. Il est parfait sous les traits de ce dieu des buveurs qui, avec un comédien moins sûr de lui-même, pouvait facilement tourner à la caricature. La majesté de Jupiter se perd dans le jeu hésitant de M. Carbone; mais la voix de ténor de ce chanteur ne manque ni d'accent ni de chaleur. Une gracieuse personne, Mme Bernaërt, joue agréablement le rôle d'Antiope. Quant à Éros, il est représenté par Mlle Chevalier qui est une chanteuse de talent et une comédienne des plus intelligentes; mais ces qualités de l'art auraient été insuffisantes, dans le rôle déshabillé de l'Amour, si la nature ne s'était chargée de parfaire le personnage. C'est complet.
M. Savigny.