N° 16.--Paris et Province.

Quels sont les Avantages et les Inconvénients de la Vie de Paris et de la Vie de province?

(14 Juin 1890.)

Le Comble de la Curiosité: Un jeune homme oisif a passé des nuits d'hiver dans une diligence qui stationne sur la place en étoile, pour le seul plaisir de savoir où allaient les gens qui sortaient de chez eux et qui rentraient tard.--Un Rural.

En Province, on connaît le passé, le présent et l'avenir, comme la sorcière qui dit la bonne aventure aux autres et qui ne connaît pas la sienne; on est au courant de ce que vous faites, de ce que vous dites et de ce que vous pensez; de votre position, de votre fortune et de vos relations. On compte les visites de Madame, ses sorties et ses entrées; on tient note du nombre exact de ses robes et de ses chapeaux, et combien elle les a mis de fois dans l'année. On sait quel journal reçoit Monsieur, le menu des repas par les achats au marché, les acquisitions dans les magasins et les boutiques. On voit tout, on entend tout, on sait tout; ce qu'on ne voit pas, on le devine; on invente ce qui peut exister et même ce qui n'existe pas. On a beau murer sa vie privée, c'est comme si on habitait une maison de verre, ou si les voisins possédaient l'Anneau de Gygès. --Une Abeille de la ruche.

Et comment s'en défendre? On chatouille, on pince, on griffe, on mord, on déchire à belles dents. Personne n'échappe à la sagacité malveillante, personne ne trouve grâce devant la jalousie haineuse, nul n'est épargné; tout le monde en fait autant, du haut en bas, et partout c'est la même chose. Le prédicateur fulmine en chaire dans ses sermons à personnalités sur la médisance; les belles Madames vont à la grand'messe en musique comme à l'Opéra, aux places réservées et en toilettes à tout éteindre, pour voir et pour être vues. Le menu fretin des ouailles ne donne pas sa part au chat en sortant de l'église; si les gros mangent les petits, les petits les piquent: il y a des arêtes.--Colombe noircie.

Il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'échapper longtemps à la curiosité active et pénétrante d'un microcosme où domine l'élément féminin. Toutes les personnes qui le composent se connaissent à fond, et elles n'ont guère d'autre sujet d'entretien, d'étude et d'observation, que les menus événements d'une existence fermée, oisive, monotone et insignifiante. La conversation languit souvent, faute d'aliments substantiels, et tourne dans le cercle vicieux du serpent qui se mord la queue.--Pigeonne.

On n'a pas tous les jours une nouvelle proie à se mettre sous la dent. C'est une manne tombée du ciel que la découverte d'une flirtation platonique. On comprend qu'une intrigue, même la plus innocente, sur un théâtre aussi vide et aussi exigu, soit le point de mire de tous les regards, le sujet favori de tous les papotages. On s'y cramponne, on le retourne dans tous les sens et sous toutes les faces. L'œil attentif devient alors un microscope qui voit une poutre dans la paille du voisin, d'un fil on fait un câble, qui se tresse en filet de Vulcain, et les actes les plus banals sont pesés dans des balances en toile d'araignée. Par exemple, comme renseignements, c'est complet; aucune police de l'Europe n'est comparable à l'ingéniosité des gens d'une Petite ville, c'est une justice à leur rendre.--Le Père Spicace.

Il y a des êtres, et ils ne sont pas assez rares, à qui le bonheur ou le plaisir des autres cause une véritable souffrance, et qui se crèveraient un œil pour aveugler le voisin. Il semble qu'être heureux, ou seulement le paraître, est une injure qu'on leur fait, et cette espèce, qui se rencontre à tous les degrés de l'échelle, a cette perspicacité instinctive particulière aux animaux malfaisants. Un esprit vulgaire n'a pas assez d'étoffe pour être bon; là où il y a une intelligence étroite et bornée, il n'y a pas de ressource, et on peut affirmer ce principe, que toutes les bêtes sont méchantes. L'envie est la maladie nationale de la Province; elle se révèle par la joie secrète qu'inspire le malheur des autres.

C'est ici que fleurit l'engeance des plaigneurs qui, sous prétexte de consolations, avec des phrases doucereuses et perfides, sous lesquelles percent la sécheresse du cœur et la fausseté du caractère, ravivent la blessure et retournent le fer dans la plaie.--Vinaigriot.

Un Provincial n'a pas l'habitude de raconter ses projets et de prendre l'avis du conseil de la commune pour les exécuter, ce qui fait que les gens en sont parfois réduits aux suppositions. A défaut de la réalité, l'imagination travaille, les langues vont bon train, chacun s'ingénie à deviner; mais, comme on dit, où il n'y a rien le roi perd ses droits; à la fin de tous les bavardages, chacun en est pour ses frais et l'appétit de curiosité n'est pas calmé, faute d'aliment solide. Comme on connaît les saints, on les honore, dit un autre proverbe, et quand on est du pays, on n'élève pas les commérages à la hauteur de la calomnie. On garde ses secrets, et on en est quitte pour répondre d'un air bon enfant aux questionneurs indiscrets: «Vous voulez tout savoir et ne rien payer.»--Codex.

Pont-à-Mousson n'est qu'une toute petite ville, monsieur, moins grande que Carcassonne, moins connue que Brives-la-Gaillarde et moins célèbre que Landerneau; eh bien, on pourrait en faire le tour, sans y rencontrer une personne aussi curieuse qu'un journaliste.--Jean Suie.

Le monde le plus raffiné ne supporte pas volontiers le spectacle du bonheur, le vulgaire ne pardonne même pas le plaisir des fêtes dont il a sa part. C'est l'éternelle histoire du Chien du jardinier, qui ne mange pas de pommes, et qui ne permet pas aux autres d'y toucher.

Est-ce qu'on laisse tranquilles deux êtres qui s'aiment, dans un salon de Paris? Est-ce qu'un garçon de charrue peut aimer en paix une fille de ferme, dans un village? A Paris on se dérobe, au hameau on se cache; en Province, c'est impossible, sous le feu de mille paires d'yeux d'Argus. Si on traverse une rue: «Tiens, où va-t-il? Qu'est-ce qu'il va faire par là?» Si vous fréquentez une maison, c'est qu'il y a anguille sous roche et on cherche la femme; si les visites sont régulières, on la trouve, et si elles continuent, on la nomme.--Lucrèce.--E. Teignoir.

La grande différence de Paris et d'une Petite ville, c'est que le Parisien voit tout à travers le journal, tandis que le Provincial voit tout par ses yeux, et examine avec une profonde attention ce qui se passe dans sa ville. Le plus petit événement, le moindre changement, tout est un sujet de curiosité et de conversation, tout se remarque et se discute, une maison qu'on bâtit, un arbre abattu sur la promenade, le départ et l'arrivée du train, le passage d'une voiture, la présence d'un étranger ou d'un commis-voyageur. Toute la Province se résume en deux mots: «Voir et Savoir.»--Argus.

A Paris, le voisin n'existe pas; quand on veut s'amuser de son prochain et rire des choses comiques, il faut aller au Palais-Royal ou aux Variétés. Ici, on a le plaisir du spectacle journalier, chez soi, chez les autres, à l'église, au marché, à la promenade, dans la rue, partout. Il est vrai que lorsqu'on a la comédie sous les yeux, on est à la fois spectateur et acteur, et les autres s'amusent de moi comme je me divertis d'eux. Riez les uns des autres, et faites à autrui ce qu'on vous fait; c'est le libre-échange, un prêté pour un rendu avec des intérêts sémitiques. Cela ne tire pas à conséquence et n'empêche pas les sentiments, au contraire. On a besoin des voisins, aussi bien pour s'entraider que pour se distraire. Il faut se connaître, s'aimer et se servir depuis longtemps, pour s'éplucher avec délices et se rendre service à l'occasion.--Mère Michel.

A Paris, on reste rarement chez soi, en famille; on se mêle au mouvement de la vie générale, on appartient à tout le monde; on est sceptique, égoïste, indifférent, mais on n'est pas haineux. On ne peut haïr des inconnus; ceux qu'on connaît sont nombreux, et on les voit rarement, rapidement, sans intimité.

La jalousie, l'envie, la haine, l'espionnage, la malveillance, la calomnie, exigent des loisirs et de l'activité. En dehors du Travail et du Plaisir, on n'a le temps de rien, les heures sont dévorées, et on les dépense autrement qu'à s'occuper des autres et de leurs affaires. A part les concierges, les domestiques et les fournisseurs, gens intéressés à savoir, les locataires d'une maison ne se connaissent pas même de nom, et le deuxième étage ignore ce qui se passe au-dessus de sa tête et sous ses pieds. Le commérage est circonscrit et localisé dans un cercle très restreint, la maison et les abords; pour les maisons voisines, on est un inconnu; aux extrémités de la rue, on serait un étranger; quand on change de quartier, c'est absolument comme si on changeait de pays. Mais les hommes sont partout les mêmes, on est aussi curieux dans les capitales que dans les petites villes; seulement, en province, on patauge dans une mare; à Paris, on glisse sur un lac, et quand on potine ensemble, c'est à la manière des cygnes qui acceptent le voisinage des canards.--Loque à terre.

Paris a une capacité d'attention, c'est trois jours; les nouvelles ne durent jamais plus longtemps, et les absents vont vite. Toutefois, ce serait une erreur de croire et il serait inexact de dire que le monde oublie; le monde n'oublie rien. Ce qui est vrai, c'est que son attention étant toujours sollicitée par des sujets nouveaux, il ne s'occupe pas longtemps de la même chose; mais il revient volontiers, et le moindre incident remet sur le tapis une histoire qu'on croyait bien enterrée ou passée à l'état légendaire. Enfin, s'il juge trop souvent d'après les on-dit et sur les apparences, c'est qu'il ne connaît pas les personnes, ne peut vérifier les faits et aller au fond des choses.--Un Stendhalien.

On passerait vingt ans à Paris sans connaître la France. Le fond de tous les récits est vague et incertain; ce qui passe pour avéré le jour est souvent démenti le soir; on n'est jamais absolument sûr de rien. En province, il est facile de voir, d'écouter, de se renseigner, et d'acquérir une certitude suffisante sur les gens et les choses.--Félix qui pottit.
Charles Joliet.

(A suivre)

L'HIVER DE 1890-91.--Les bateaux de pêche couverts de glace