UN LABADENS

Je ne sais si vous éprouvez quelque plaisir à prendre part à ces agapes périodiques que les associations amicales d'anciens Labadens ont mises depuis plusieurs années déjà à la mode. Pour ma part, je les exècre, attendu que rien, mieux quelles, ne me fait plus durement sentir l'outrage des années qui s'accumulent, la fâcheuse décrépitude qui menace, et ne me montre la profondeur des rides que la patine du temps creuse au front de mes contemporains, sans pour cela épargner le mien.

On s'était connu jeune, ardent, rose, joufflu, ruisselant de cheveux et d'illusions: on se retrouve alourdi, glabre, chauve, bedonnant et sceptique. On s'abreuve de mauvais champagne et de vieux souvenirs; mais ceux-ci, on les regrette, et celui-là fait mal à l'estomac. On se bat les flancs pour trouver drôles un tas de vieux anas que leur parfum classique impose, et on est forcé de feindre l'enthousiasme pour les mérites transcendants d'un jeune élève, lauréat de l'association, dont le folio, exhibé par M. le proviseur ému jusqu'aux larmes, est blanc de retenues et de vers à copier! C'est odieux!

Ajoutez à cela que si, rebelle parfois aux tendres soins que l'Université, alma parens, prodigue à ses nourrissons, vous avez dû, pendant les dix années de vos études, traîner vos fonds de culottes un peu partout; si votre caractère, trop peu apprécié par les uns, vous a forcé à aller demander à d'autres le complément d'une instruction interrompue par la catastrophe d'une exclusion fatale, vous risquez d'être impuissant à suffire à l'afflux de banquets qui vous attend, et de condamner votre estomac à un régime qu'il n'a plus la force de subir. On ne peut pas faire de jaloux, n'est-ce pas? et alors, gare à la gastrite!!!

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Hélas! bien que je me sois souvent fait ces réflexions si sages et que j'aie longtemps lutté courageusement contre les invites que m'envoyaient chaque année, avec une persistance aussi touchante qu'intéressée, les «chers camarades» des divers lycées où j'ai passé, j'ai dû céder à la fin... Et moi aussi, maintenant, je fais partie d'une association de Labadens! Et moi aussi, je mange une fois par an le saumon sauce verte, qu'accompagne le filet madère, et qu'arrose le champagne officinal. Moi aussi j'entends des discours, j'en fais même! Et je distribue des médailles en vermeil à de jeunes potaches qui partagent leur temps entre les chagrins d'Ulysse et les matchs du lendit! Voilà ce qu'on gagne de plus clair à la notoriété.

J'étais donc, certain samedi de la présente année, entré vers sept heures du soir chez le grand Véfour, où se passent d'ordinaire ces assemblées spéciales, et je déposais mon pardessus au vestiaire, quand je m'entendis interpeller par une voix inconnue, tandis que je recevais sur le ventre une tape qui voulait être amicale, mais que je jugeai parfaitement incongrue.

--Eh bien! donc, on ne reconnaît pas les vieux copains? Allons! dis vite bonjour! espèce d'homme de lettres.

Je regardai un peu ahuri. J'avais devant moi un gros homme, tout court, tout rond, dont le crâne en poire émergeait de quelques cheveux grisonnants, prolongés de chaque côté des joues par deux favoris filasse. Cette silhouette rappelait bien plutôt une praline dans de l'étoupe que la physionomie de quelqu'un que j'aie jamais connu.

--Désolé, mon cher, balbutiai-je... je ne vois pas très bien... et puis on change, tu sais... tout le monde change...

--Eh! parbleu, si on change!! Mais quand on a été voisin d'étude, que diable! on se reconnaît. Je t'ai bien reconnu tout de suite, moi. Poteau, je suis Poteau... Tu ne te rappelles pas?...

--Ah! parfaitement! Poteau... ah! très bien! Et... qu'est-ce que tu fais?

--Je ne fais rien! Je vis de mes rentes... J'ai été avoué en province, j'ai fait mes affaires, vendu ma charge, et maintenant je me repose... Dis donc, je m'asseois à côté de toi: nous causerons du vieux temps, hein? quand nous faisions enrager les pions... Et puis, tu sais, puisque je te retrouve, toi qui es dans les journaux, tu me donneras des billets de théâtre... Allons, viens!...

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J'allai, et nous nous assîmes. Poteau se mit en devoir de faire repasser une à une devant moi toutes nos aventures de collège, qu'il me racontait, la bouche pleine, avec des gestes exubérants, et un gros rire épais. Il y avait celle de notre vaguemestre, un brave Alsacien, ancien tambour de la garde royale, qui venait crier les lettres dans la cour et aboyait: «Monsir Botot!» Or, comme nous avions un autre camarade réellement nommé Botot, nous nous faisions un malin plaisir de prendre la lettre, de la donner à celui des deux à qui elle n'était pas destinée, et d'envoyer celui-ci protester auprès du vaguemestre.

--Ce n'est pas pour moi cette lettre, vieux prétorien!

Ce mot de prétorien, que le pauvre homme ne comprenait évidemment pas, avait la propriété de l'exaspérer.

--Ch'ai bas tit Botot, ch'ai tit Podot, criait-il la face injectée et la moustache raidie. Fous êtes tous des calobins!

Il y avait aussi l'histoire du roman, que le camarade Poteau se remémorait avec délices.

--Tu te rappelles bien le jour où j'ai été si bien refait sur les quais?

--Non, pas du tout.

--Mais si, nous étions en promenade, à la queue leu-leu, et nous longions les boutiques de bouquinistes. Moi, tu sais, j'ai toujours aimé la littérature, et j'étais constamment puni parce qu'on me confisquait des livres défendus. Voilà que, tout à coup, je vois s'étaler dans un éventaire un livre superbe, sur le dos duquel je lis le mot «roman». Au-dessus, était une étiquette portant en gros caractères la mention «50 centimes». Vite, je tire dix sous de ma poche, je les lance dans l'éventaire, et je saisis le bouquin que je cache sous mon caban. Nous rentrions au lycée: je jette sur mon acquisition un regard curieux et rapide, et qu'est-ce que je lis... «Roman history...» une histoire romaine... et en anglais encore, moi qui ne savais pas un traître mot de cette langue, et qui suivais le cours d'allemand!

Cette fois, je ne pus m'empêcher de rire en voyant l'air déconfit que prenait encore la figure de mon gros voisin, au souvenir si lointain pourtant de sa mésaventure.

--Et... tu as conservé ton goût pour les lettres? lui dis-je.

--Naturellement. Seulement, tu comprends, quand on est avoué, on n'a pas beaucoup le temps... mais le théâtre, par exemple, je l'adore, et je compte bien...

Le président réclamait le silence. L'heure solennelle des toasts arrivait: je les écoutai tous sans faiblir; puis je lus le rapport dont j'avais été chargé sur les prix d'application et de bonne conduite, et je m'enfuis à l'anglaise, prétextant une affaire pressante au journal. Poteau m'avait accompagné jusqu'à la porte et en m'aidant à mettre mon pardessus:

--Tu sais, je compte sur toi... et quand on te jouera une pièce, ne m'oublie pas pour la première, au moins.

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Je ne pensais plus depuis longtemps déjà ni à Poteau, ni au vaguemestre, ni à l'histoire romaine, ni aux Labadens que je retrouverai seulement l'année prochaine, quand l'autre jour le hasard m'a remis, pour une heure, en présence de mon ex-voisin d'étude et de banquet.

C'était à Versailles, sur la glace. J'étais allé patiner là-bas, dans le cadre féérique des hautes futaies blanches de givre, au pied du château désert, abri mystérieux de tant de grandeurs déchues et de tant de grâces oubliées, sur ce canal immense dont il semble qu'on ne doive jamais atteindre le bout. Dans le parc, on chassait, et les coups de feu de chaque trac nous arrivaient, répercutés par l'écho, avec le crépitement pareil à une mousqueterie de bataille. Et, tout en me laissant emporter à travers l'espace, je m'isolais dans le passé qui revit ici dans chaque bosquet, dans chaque statue, dans chaque arbre. Il me semblait que la brume tombant sur les pelouses allait se déchirer, que j'allais voir tout-à-coup, des fourrés, surgir des seigneurs poudrés faisant escorte à un homme de haute mine, qu'ils salueraient du nom de maître et de roi, tandis que des valets à grande perruque viendraient, un genou en terre, déposer devant lui faisans et chevreuils encore sanglants. Puis, de l'autre côté, je voyais un cortège de femmes exquises, dont les pelisses de renard bleu flottaient sur leurs larges paniers, descendre lentement le grand escalier de la terrasse, s'asseoir dans des traîneaux de laque et d'or, et venir jusqu'à moi, glisser en des courbes gracieuses, tandis que des Sylvains moqueurs les regardaient. Mes yeux, métamorphosés par la magique influence du cadre, ne voyaient plus les grotesques chapeaux ronds, les jaquettes quadrillées, les êtres barbus et mal vêtus qui s'agitaient autour de moi. Ils n'avaient plus devant eux qu'un tableau de Watteau ou de Laneret, enveloppé dans la buée d'or d'un horizon immense, où le soleil se couchait dans un crépuscule flamboyant.

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Je fus tiré de ma rêverie par une voix étranglée qui disait mon nom, et par une main qui me saisit le bras brusquement, au risque de me faire tomber sur la glace.

--Ah! c'est toi! me dit l'affreux Poteau. Ah! je bénis le ciel, par exemple! Ah! tu vas m'aider!

J'allais certainement envoyer l'intrus à tous les diables, et l'accueillir comme on fait d'ordinaire à un chien qui apparaît au milieu d'un jeu de quilles... mais je me trouvais en face d'une figure tellement déconfite, tellement ravagée, tellement risible, que je me contins.

--A quoi faire? répondis-je quand j'eus repris mon équilibre.

--A trouver ma femme et à tuer son séducteur.

--Diable! Tu n'y vas pas de main morte.

--Non certes! je veux le tuer, tu entends, le tuer! C'est affreux, vois-tu, épouvantable!... Ah! il me le faut!... Le lâche! le misérable!... la coquine!... la coquine!...

--Voyons! du calme... Tiens! regarde, tout le monde rit en passant...

--Qu'est-ce que ça me fait!... je le tuerai! te dis-je, ou il me tuera...

--Eh bien! c'est dit. Mais qui est-ce?

--Eh! je n'en sais rien, parbleu! C'est un officier, voilà tout. J'ai reçu une lettre anonyme: «Si vous voulez trouver Mme Poteau, allez à Versailles, sur le canal. Vous la verrez patinant avec un officier de la garnison.» Voilà!

--Eh bien! repris-je, quel mal y a-t-il à cela?

--Comment? quel mal? Ah! par exemple! tu me la bailles belle, toi! Mais, parbleu! si elle patine avec ce môssieu, elle... bon! tiens, tu me feras dire quelque bêtise... Allons! viens! cherchons-la.

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Nous partîmes, moi très ennuyé, Poteau trébuchant à chaque pas, allant dévisager sous le nez d'un air effaré tous les couples, grognant, ronchonnant, maugréant, maudissant l'armée française, le ministre qui ne fait pas travailler les officiers, les femmes qui aiment l'uniforme, les villes de garnison qui ne sont pas à cent lieues de Paris.

Je suivais, moitié colère, quand je voyais les gens rire de mon compagnon, moitié riant moi-même quand je le regardais. Enfin la nuit vint, tombant presque tout d'un coup, comme il arrive en ces courtes journées d'hiver. Force était de quitter les lieux et d'abandonner nos recherches... Je conduisis Poteau à la gare, malgré ses protestations et son acharnement à vouloir rester quand même... jusqu'à ce qu'il ait trouvé. Enfin je réussis à le fourrer de gré ou de force dans un compartiment, où je pris place à côté de lui.

Quand le train fut en marche:

--Voyons! lui dis-je, montre-moi un peu cette lettre.

Il la tira de sa poche et me la tendit, de l'air aimable avec lequel on jette un os à un chien.

--Mais, imbécile, m'écriai-je, cette lettre n'est pas pour toi!

--Comment, pas pour moi!

Eh non, tu vois bien que ce n'est pas ton nom qui est sur l'adresse. La rue est bien la tienne, mais la poste s'est trompée... Tu peux dormir tranquille, Mme Poteau n'est pas coupable, et tu n'as besoin de tuer personne!...

Mon labadens voulait me sauter au cou. Je dus modérer ses transports.

--C'est encore comme mon aventure du quai, fit-il avec un rire bruyant. Seulement, cette fois, j'ai failli prendre le roman pour de l'histoire! Tiens! fais une pièce avec cela, et tu m'enverras des billets pour la première...
Djallil.