ANDRÉ THEURIET

Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Suite et fin.--Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.

Mania, flattée d'avoir accaparé l'attention du prince, agitait lentement son éventail et ses instincts de coquetterie se réveillaient peu à peu, tandis qu'elle savourait les compliments de Gregoriew.

--Oui, répondit-elle en ébauchant sa moue moqueuse, nous sommes toutes charmantes ici... c'est convenu; mais revenons aux Asiatiques... En avez-vous trouvé de particulièrement intéressantes?

--Oui, une... à Damas; une Anglaise sur laquelle on contait des choses étranges...

--Vraiment... Quel âge?

--Soixante-dix ans... Mais elle n'en paraissait que vingt-cinq, et là-bas on prétendait qu'elle possédait le secret de l'éternelle jeunesse.

--C'est merveilleux!... Vous a-t-elle communiqué sa recette?

--Oui... Vous désirez la connaître?

--Comment donc?... Naturellement.

--Eh bien, je vous la donnerai quand vous serez septuagénaire... Jusque-là, vous n'en avez pas besoin.

--Vous vous moquez de moi, ce n'est pas gentil! s'écria-t-elle en riant;--puis tout-à-coup sa figure mobile se rembrunit et exprima l'agacement. Elle venait d'apercevoir Jacques qui rôdait autour de la table, les traits contractés et le regard furibond.

--Pardon, prince, dit-elle, je suis obligée de vous fausser compagnie... Je n'ai encore salué personne et je manque à tous mes devoirs...

Elle se leva, se mêla un moment aux groupes épars et finit par retrouver le peintre.

--Vous voilà enfin! s'exclama-t-elle, en lui tendant sa main qu'il ne sembla pas voir, d'où sortez-vous?

--Vous le sauriez, répondit-il avec une irritation à peine contenue, si, depuis votre arrivée, vous aviez eu des regards pour d'autres que M. Gregoriew.

Elle le dévisagea d'un air très calme et, connaissant ses emportements, elle s'empressa de lui prendre le bras. Elle l'emmena dans le salon contigu, dont la porte-fenêtre était ouverte sur les jardins. Quand ils furent seuls, au milieu de l'une des terrasses, elle murmura avec impatience:

--Pourquoi ce mauvais visage? qu'avez-vous contre moi?

--Vous le demandez? riposta-t-il, les dents serrées, croyez-vous qu'il me soit agréable de vous voir fleureter avec ce prince russe?

--Vous êtes jaloux du prince... un étranger que je connais à peine?

--Et auquel vous permettez de vous baiser la joue!

--Le baiser de Pâques... C'est une formalité banale, qui ne tire pas à conséquence.

--Et cette rencontre avec lui chez Mme Nicolaïdès, c'est sans conséquence aussi, n'est-ce pas?

--Pouvais-je prévoir que je l'y rencontrerais?

--Pourquoi aviez-vous eu soin alors de me cacher que vous alliez à cette soirée?

Elle fronça le sourcil, et d'un ton hautain:

--Assez!... Vous devriez mieux me connaître et savoir que je n'ai l'habitude de rien cacher... Et, puisque nous sommes sur ce chapitre, laissez-moi vous dire que si j'étais tentée de vous moins aimer, vous prenez, en ce moment, le plus sûr moyen de m'induire à la tentation... Ne jouez pas de la jalousie, c'est un vilain jeu et un jeu de vilains.

--Comment ne serais-je pas jaloux, s'écria-t-il, quand vos coquetteries avec ce monsieur défrayent déjà les conversations de vos amis?... On en parlait tout à l'heure hautement dans le salon de Mme Koloubine.

--Puis-je empêcher les gens de bavarder, et comment osez-vous prêter attention à de pareilles niaiseries?... Oui, j'ai été aimable avec le prince, quel mal y voyez-vous?... Dans notre monde, mon cher, ces galanteries de salon sont une sorte de monnaie courante, sans valeur, et c'est manquer d'usage que de s'en formaliser...

Elle vit qu'il souffrait réellement, et, lui serrant plus étroitement le bras, elle leva vers lui ses beaux yeux changeants:

--Jacques, continua-t-elle, d'une voix attendrie, je ne sais pas mentir... Le jour où je ne vous aimerai plus, je vous le dirai franchement et honnêtement... mais, rassurez-vous, ce jour-là n'est pas arrivé et, s'il ne dépend que de moi, il arrivera le plus tard possible.

Jacques, encore tourmenté par un reste d'inquiétude, la regardait, puis détournait les yeux vers le jardin où le vent du nord courbait les arbres. Par-dessus les verdures agitées, on apercevait la mer d'un bleu sombre. C'était ce même paysage qu'il avait contemplé pour la première fois avec Mania, et, comme jadis, les captivantes prunelles slaves fondirent sa colère.

--Que ce jour-là n'arrive jamais, Mania, soupira-t-il en la serrant contre lui avec une fougue passionnée, car je vous aime trop pour supporter de vous perdre!

--Quel sauvage vous faites! murmura-t-elle en riant; maintenant, rentrons; mais venez dîner ce soir à la maison... Je ne recevrai personne que vous, monsieur!