LÉO DELIBES

La mort est, cet hiver, impitoyable. Elle vient d'enlever à l'art français un de ses représentants les plus brillants, les plus aimés. Léo Delibes, l'auteur de tant de partitions si aimables, si charmantes, a succombé vendredi dernier après une agonie douloureuse. Il souffrait depuis longtemps d'une albuminerie assez grave; soudain un transport au cerveau s'est déclaré. En quelques heures, la mort achevait son œuvre.

Léo Delibes avait cinquante-cinq ans. Né d'une famille peu aisée, à Saint-Germain-du-Val, près du Mans, en 1836, il montra de bonne heure de grandes dispositions et une passion très vive pour la musique. A peine âgé de douze ans, il remportait le prix de solfège au Conservatoire. On le recherchait, dans les églises, comme enfant de chœur. Après avoir appris le piano avec Le Couppey, l'orgue avec Bazin, la composition dans la classe d'Adolphe Adam, il devint accompagnateur au Théâtre-Lyrique. Il commençait déjà à composer des fantaisies comme les Deux vieilles gardes, des opérettes, comme le Serpent à plumes, l'Omette à le Follembuche, etc., pour les Bouffes, Maître Griffard et le Jardinier et son seigneur pour le Théâtre-Lyrique.

En 1862, Delibes passe à l'Opéra, comme second chef des chœurs. M. Émile Perrin lui confie la musique du ballet la Source, qui réussit, et dès lors, Delibes, après un court retour à l'opérette l'Écossais de Chatou, la Cour du roi Pétaud marche de succès en succès... C'est d'abord Coppelia, le chef-d'œuvre des ballets, dont la faveur dure encore et durera longtemps. Puis viennent successivement: à l'Opéra Comique, Le roi l'a dit, ouvrage plein de bonne humeur et d'esprit; à l'Opéra, Sylvia: à l'Opéra-Comique, Jean de Nivelle, qui dépassa la centième représentation, et enfin Lakmé, cette œuvre si tendre, si poétique. Il venait de terminer une nouvelle œuvre, Cassia, où il avait voulu se mettre tout entier, et qui, assure-t-on, était encore plus large, plus complète que ce qu'il avait écrit jusqu'ici... Hélas! il ne sera pas là pour l'entendre!...

Officier de la Légion d'honneur, il était membre de l'Académie des beaux-arts depuis 1881 et aussi professeur de composition au Conservatoire.

Il s'en va, sincèrement pleuré par tous ceux qui, le connaissant, avaient apprécié sa bonne grâce et la délicatesse de son âme. Les Maîtres qui ont parlé sur sa tombe, après avoir célébré son talent, ont rendu hommage à son caractère... Quelle est sa place, au juste, dans l'école française? Un des orateurs qui ont prononcé son éloge funèbre, le directeur des Beaux-Arts, l'a ainsi déterminée: «Léo Delibes, a-t-il dit, se rattachait directement à cette lignée de musiciens français, qui, au milieu du dernier siècle, créèrent, l'opéra-comique, et, malgré les influences étrangères, lui conservèrent jusqu'à nos jours cette marque d'esprit et de gaieté, de sentiment et de poésie familière, pour laquelle nous sommes ingrats dans nos heures d'injustice, mais à laquelle nous revenons toujours, car elle est notre fidèle image.»
Adolphe Aderer.