LES CURIOSITÉS DU FROID

Carte thermométrique du 17 janvier 1891.

C'est sur des curiosités d'un ordre tout à fait scientifique que nous voulons aujourd'hui appeler l'attention de nos lecteurs, car autrement le titre de cet article pourrait paraître assez mal inspiré devant la persistance d'un froid rigoureux qui prend les proportions d'une calamité générale. Les pouvoirs publics s'en sont émus. On cherche de tous côtés à soulager d'effroyables misères, et d'un commun accord le gouvernement, les municipalités, la presse et les particuliers se sont trouvés spontanément réunis pour réparer, autant qu'il sera possible, les conséquences déjà si tragiques de ce long hiver, et pour préserver la grande armée des pauvres des souffrances dont les cruelles nuits de ce mois terrible nous menacent encore. Lundi dernier la Chambre a voté un premier crédit de deux millions pour venir en aide aux misères actuelles. Le conseil municipal de Paris a pris de son côté les mesures que l'on connaît. La philanthropie fait de toutes parts ses meilleurs efforts pour atténuer les rigueurs d'une nature bien impitoyable.

Au point de vue purement scientifique, l'étude de la distribution des températures met en évidence un fait extrêmement curieux et qui pourra étonner plus d'un lecteur.

Lorsque nous éprouvons en France des froids comme ceux qui sévissent sur nos contrées depuis le 26 novembre dernier, il est bien remarquable que la température ne va pas en s'abaissant du sud au nord à partir du centre de la France, mais au contraire en s'élevant, et qu'il y a dans nos régions, sur l'Europe, un minimum thermométrique autour duquel au nord, à l'ouest et au sud, les courbes isothermiques montrent un accroissement graduel de température.

Si l'on réunit par une même ligne les lieux qui ont la même température, ces lignes de 0°, 5°, 10°, plus ou moins espacées, ne vont pas de l'ouest à l'est, c'est-à-dire que la température ne va pas en diminuant du sud au nord: elles présentent, au contraire, les inflexions les plus curieuses et peuvent être verticales aussi bien qu'horizontales. Que l'on en juge, du reste, par la carte thermométrique du 17 janvier dernier, que nous avons reproduite en tête de cet exposé.

Considérez par exemple, sur cette carte, la ligne de 0° marquée d'un trait un peu plus fort que les autres, vous remarquerez que la ligne de 0° passe par Charkow en Russie, descend sur Odessa, traverse la Serbie au sud de Belgrade, atteint l'Adriatique jusqu'à Naples, remonte à Nice, redescend par la Méditerranée jusqu'à Barcelone, pour aller passer non loin de Lisbonne et remonter au Nord par Brest, Édimbourg, les îles Shetland et la mer du Nord. Il y avait donc, ce jour-là, la même température à Naples qu'à Édimbourg et au nord de la Norwège.

On remarque deux régions de minima, l'une de -20° sur Dantzig, l'autre de -27° sur Hammerfest.

Déjà nous avons signalé cette remarquable distribution des températures à propos du fameux minimum du grand hiver de 1879-1880. (Voyez notre ouvrage l'Atmosphère, p. 432). Nous en reproduisons plus loin, à la fin de cet article, la carte thermométrique, non moins curieuse que la précédente, et plus remarquable encore, les courbes étant formées à l'est et la température allant également en augmentant sous cette direction. On se souvient que le minimum était sur la France:-25° à Paris, -28° à Soissons,-30° à Langres. Ces courbes isothermes sont fermées, et la température allait en s'élevant au nord comme au sud, à l'est comme à l'ouest. Nice était au même degré que Christiania.

Les deux cartes thermométriques que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs et qui représentent, non les isothermes de la température moyenne de chaque lieu, mais seulement celle des jours considérés, à 7 heures du matin, mettent en évidence les allures de ces courbes pendant les périodes de froid. Elles sont toujours à peu près les mêmes sur nos contrées, tous les hivers, pendant ces périodes.

Cette curieuse répartition des températures est évidemment due à l'influence de la mer et du gulf-stream. Sans la mer, la courbe de 0°, par exemple, se continuerait horizontalement, avec quelques sinuosités, vers l'ouest, au lieu de se replier presque à angle droit, et de remonter, comme elle le fait, vers le nord.

Ces minima thermométriques stationnaires sur l'Europe correspondent à des maxima barométriques persistants. Quand la pression barométrique reste approchée de 770mm, les froids ont une tendance à durer: c'est le régime qui domine depuis le 26 novembre dernier. Les hautes pressions, qui ont régné sur toute l'Europe à la fin de novembre, ont subsisté pendant les mois suivants; il s'est établi ce que les météorologistes nomment un régime anticyclonique. Et nous n'en avons jamais vu un exemple plus remarquable ni plus persistant. Qu'est-ce que le régime cyclonique et qu'est-ce que le régime anticyclonique? Le premier est celui des dépressions barométriques qui amènent le mauvais temps, lorsque le baromètre descend au-dessous de 760mm, et généralement un vent de sud-ouest plus ou moins fort, tempêtes, orages, temps pluvieux, irrégulier, nuages bas, air humide. Pendant le régime anticyclonique au contraire, le baromètre est élevé, les vents du nord et de l'est dominent l'atmosphère, forment comme une couche plus lourde et plus épaisse, quoique plus transparente, qui reste longtemps en état d'équilibre. Les hautes pressions constituent un état plus stable que les basses pressions; le temps une fois établi se maintient, comme si l'atmosphère, si mobile qu'elle soit, refusait de se mouvoir autrement que très lentement. Quand le régime des hautes pressions régit l'hiver, il faut s'attendre à le voir durer; les cyclones venus de l'Atlantique sont comme refoulés par la masse froide qui pèse sur l'Europe. A peine peuvent-ils un instant la modifier partiellement. Le vent du nord-est domine, et si le ciel est pur, les rigueurs du froid s'accroissent encore.

La journée du 19 janvier a été l'une des plus froides de l'année pour l'ensemble de l'Europe. Si l'on examine la carte thermométrique, (qu'il serait superflu de reproduire ici: elle est l'exagération de celle du 17) on constate que la courbe de 0°, au lieu de passer en France comme d'habitude, traverse l'Italie et la Sardaigne pour atteindre l'Algérie à Oran et Nemours, puis traverse le Maroc, remonte le long de l'Atlantique à l'ouest du Portugal pour s'élever vers l'Angleterre, l'Écosse et la mer du Nord. La courbe de -5° passe à Marseille, au pied des Pyrénées, et remonte par Rochefort pour traverser la Manche entre Cherbourg et le Havre. C'est là une caractéristique d'un froid extrêmement rare.

Nous devons cependant remarquer que dans cette zone de froid qui enveloppe Florence, Nice, Toulon et l'Espagne, quelques petites oasis semblent des golfes printaniers encadrés dans la glace: telle par exemple la petite baie si privilégiée de Monaco, où le docteur Guérard vient d'installer un observatoire météorologique muni d'instruments d'une précision absolue, et où le 19 janvier au matin ses thermomètres marquaient 3° au-dessus de 0, tandis qu'à l'Observatoire de Nice la température était de 3° au-dessous. (L'observatoire de Nice est, il est vrai, sur la montagne et est un peu plus froid que la ville; mais de toute la Corniche, c'est la baie de Monaco qui est certainement la moins froide en hiver.) Ce jour-là le minimum des observations en correspondance avec le Bureau central météorologique était à Besançon: 16° 4 au-dessous de zéro. Il y avait alors à l'est de la France un pôle de froid analogue (quoique moins rigoureux) à celui que nous remarquons sur la carte du 19 décembre 1879.

Voici les minima les plus forts qui aient été observés pendant ces derniers jours. Nous regrettons d'offrir à nos lecteurs une collection de chiffres, qui est toujours un peu froide (sans jeu de mots), mais il n'y a rien d'aussi précis que les chiffres, pour constater l'état réel de la température.

Épinal le 19 janvier -26°.
Neuchâteau le 17 -26°.
Vesoul le 17 -25°.
Sainte-Menehould le 18 -24°.

Saint-Etienne, Périgueux, Lons-le-Saunier, Montluçon, le 18, -20°; Troyes, Reims, Lyon, Nevers, Le Puy, Verdun, Vichy, Hambourg, le 18, -18°; Dijon, le 19, -17°.

Des régions, plus aimées du soleil, ont été également très éprouvées:

Toulon le 19, -8°;
Marseille, le 19, -9°;
Perpignan, le 18, -11°;
Cette, le 18, -12°;
Sétif (Algérie), le 18, -12º;
Padoue (Italie), le 17, -13°;
Turin et Vittoria (Espagne), le 18, -15°.

A Toulon, le vieux port a été bloqué un instant; dans l'arsenal de la marine, toutes les issues des darses communiquant avec la rade étaient barrées par des îlots de glace. Des chaloupes à vapeur sortant du port ont été obligées de redoubler de vitesse pour pouvoir manœuvrer. Les bassins de Castigneau et de Vauban étaient complètement gelés.

Marseille avait pris les allures d'une véritable Sibérie. Le canal de la Durance, qui alimente la ville, était pris sur tout son parcours; les étangs de Carante et de Berre étaient gelés: la glace avait 75 kilomètres de circuit.

A la Rochelle, le vieux port a été gelé en partie, ce qui n'était pas arrivé depuis soixante ans.

A Genève, le port est gelé, et la glace s'étend jusqu'à 200 mètres de distance; une foule énorme le traverse.

Lac de Constance: le lac est gelé aussi loin que porte la vue; les bateaux à vapeur sont bloqués par les glaces.

Ostende, Blankenberghe, Anvers: la mer est gelée et les bateaux ne peuvent plus entrer dans les ports.

Hambourg: l'amoncellement des glaces à l'embouchure de l'Elbe ferme l'entrée du port.

Carte thermométrique du grand froid du
19 décembre 1879.

Nous signalons ces derniers faits en particulier, parce que la congélation de la mer est ce qu'il y a de plus rare au monde. Nous pourrions leur ajouter les rapports de Naples, de Rome, d'Espagne et d'Algérie, signalant partout la glace et la neige, ainsi que les énormes chutes de neige tombées depuis huit jours sur le centre et l'est de la France. Aux portes de Paris même, l'embâcle de la Seine, à Conflans, rappelle les fameuses banquises polaires que nous avons observées à Saumur en 1879. Rien n'a manqué au tableau de ce grand hiver. Plus de cinquante personnes sont mortes de froid en France seulement, sans compter les victimes indirectes. Les loups, les oies sauvages, les cygnes, sont arrivés au centre de la France. Tous ces faits présentent l'hiver actuel comme l'un des plus longs et des plus rudes qui aient existé. Il sera inscrit immédiatement après ceux de 1829-30 et de 1879-80. Encore ce dernier a-t-il été moins rigoureux à cause de son passage assez rapide.
Camille Flammarion.