LES JARDINS BRODÉS DE CHICAGO

Les Américains ont adopté depuis quelque temps pour leurs jardins publics un mode de décoration qui n'est pas sans originalité, bien qu'il ne soit au demeurant que l'amplification en quelque sorte de ce que l'on fait couramment chez nous.

On sait, en effet, qu'au moyen de plantes au feuillage diversement coloré, plantées à côté les unes des autres, nos horticulteurs obtiennent des effets de tapis très curieux.

On dessine, de cette façon, sur le fond vert d'une prairie, des étoiles, des massifs, on simule des animaux, des signatures d'homme célèbre, et l'on peut écrire des distiques entiers.

Il est inutile d'insister sur ces fantaisies que tout le monde connaît.

Les Américains ont appelé cela les jardins brodés, et, sous ce rapport, les parcs de Chicago renferment les chef-d'œuvre du genre. Nous en donnons ici deux échantillons dont l'un représente le Cadran solaire, l'autre, la Boule du Monde. Ils sont constitués simplement par une carcasse métallique de fer, dessinant l'objet que l'on veut représenter, charpente qui est solidement encastrée dans le sol ou dans un socle si l'objet, comme la boule du monde, par exemple, doit tenir en l'air ou faire relief sur le sol. Dans les intervalles calculés de cette charpente sont alignés ou intercalés des pots de fleurs contenant des plantes grasses de diverses couleurs. C'est d'un effet très original.

CHICAGO.--Les jardins brodés: le Cadran solaire.

La semaine parlementaire.--La Chambre a procédé à l'élection de son bureau.

M. Floquet n'avait pas de concurrent pour la présidence. Il a été élu par 282 voix sur 333 votants; il y a eu 43 bulletins blancs.

Ont été élus vice-présidents: M. Casimir Périer, 244 voix; M. Peytral, 234; M. de Mahy, 233, et M. Spuller, 148.

Les secrétaires sont: MM. Lavertujon, Pichon, Philipon, Rabier, Boissy-d'Anglas. Jumel, de Montalembert et d'Espeuilles. Ces deux derniers secrétaires, qui représentent la droite dans le bureau, remplacent MM. de Kergorlay et Amédée Dufaure, qui n'étaient plus candidats.

Ont été nommés questeurs: MM. Royer, Bizarelli et Guillaumou.

Suivant une habitude à peu près constante, la session a commencé par un certain nombre d'interpellations. D'abord celle de M. Ernest Roche sur l'emploi des fonds provenant du pari mutuel. Le ministre de l'intérieur a répondu en déposant sur le bureau de la Chambre une proposition de loi sur cette question, et en demandant l'ajournement de la discussion à un mois. Cet ajournement est voté par la Chambre.

Une interpellation de M. Le Veillé sur le cumul exercé par le procureur de la République à Limoges, lequel donne à l'école primaire supérieure de cette ville des leçons de législation usuelle, aboutit à l'ordre du jour pur et simple, voté par la Chambre sur la demande du ministre de la justice, par 319 voix contre 80.

L'interpellation de M. Francis Laur, «sur les mesures que le ministre des finances compte prendre pour empêcher le drainage de l'or sur les marchés étrangers, a donné lieu à un débat plus animé.

La thèse de M. Laur était que le gouvernement, bien loin de consentir, comme il l'a fait récemment, à un prêt de 75 millions à la Banque d'Angleterre par la Banque de France, devait, au contraire, imiter les gouvernements voisins qui s'opposent, par des mesures économiques et financières, à l'exportation de l'or monnayé.

Un membre de l'opposition, M. le comte de Lanjuinais, est intervenu dans la discussion pour soutenir en cette circonstance le gouvernement. Il a félicité le ministre d'avoir autorisé le prêt à la Banque d'Angleterre, et déclaré que, sans cela, le taux de l'escompte aurait été subitement élevé en France au détriment du commerce national, par contre-coup de la crise financière qui aurait sévi avec plus de rigueur encore dans le pays voisin.

M. Rouvier a pris ensuite la parole pour justifier la conduite du gouvernement et la Chambre lui a donné gain de cause en repoussant par 428 voix contre 29 l'ordre du jour de blâme déposé par M. Francis Laur.

M. Dumay a interpellé le ministre de la justice à propos de la fermeture d'une usine à Revin, de l'expulsion d'un certain nombre d'ouvriers belges pour faits de grèves et de l'attitude prise en cette circonstance par le patron de l'usine en question, M. Martin, sujet belge lui aussi, attitude que M. Dumay a déclaré provocatrice à l'égard des ouvriers en même temps que contraire à la loi. Sur la proposition de M. Calvinhac, l'examen des faits signalés par M. Dumay a été renvoyé par 250 voix contre 140 au ministre de la justice.

Une question qui ne pouvait manquer d'arriver en discussion devant la Chambre est celle qui concerne les misères sans nombre et sans nom produites par la longue période de froid que nous venons de traverser. M. le ministre de l'intérieur a présenté une demande de crédit de deux millions destiné à secourir les malheureux des villes, sans préjudice du crédit spécial sera affecté aux populations rurales tout aussi cruellement atteintes, sinon davantage.

La Chambre a déclaré l'urgence et voté la discussion immédiate.

M. Dumay a demandé un prélèvement de 50,000 francs pour l'appropriation des postes-casernes et leur chauffage en faveur des indigents.

M. Gauthier a proposé le dégagement des objets de literie déposés au Mont-de-Piété, mais M. Constans a rappelé que toutes les fois qu'on a voulu prendre une mesure de ce genre, on s'est heurté à cet inconvénient que les trois quarts des reconnaissances étaient aux mains de spéculateurs, en sorte qu'au lieu de secourir des indigents, on favorisait des usuriers. Le ministre a ajouté que l'administration avait tous les éléments nécessaires pour faire équitablement et rapidement la répartition des secours. Le projet de loi a été voté à l'unanimité de 532 votants.

A la séance de lundi dernier est venue l'interpellation de M. Bourgeois (du Jura) relativement à la dénonciation des traités de commerce. C'était de beaucoup la plus importante, car elle était en quelque sorte le prélude de la discussion qui doit s'engager cette année sur l'ensemble de notre régime économique. Protectionniste à outrance, M. Bourgeois demandait la dénonciation de tous les traités de commerce indistinctement. M. Ribot, qui lui a répondu, a formellement déclaré «que la France ne devait pas s'isoler dans le monde et s'entourer de barrières, qu'elle entendait seulement réviser et élever ses tarifs dans la mesure de ce qui est juste et utile à ses intérêts». Le ministre a été applaudi sur tous les bancs de la Chambre. La doctrine, qui tient le juste milieu entre le protectionnisme exagéré et la liberté absolue, a été approuvé à gauche comme à droite, car on a vu, chose rare, un député monarchiste, M. Paul de Cassagnac, et un député boulangiste, M. Déroulède, monter à la tribune pour s'associer à la politique économique du gouvernement. Enfin, M. Méline étant venu à son tour lui donner son appui, on pouvait s'attendre à un vote à peu près unanime en faveur du ministère. Et, en effet, un ordre du jour de confiance a été voté par 458 voix contre 11. C'est la plus forte majorité que le gouvernement ait obtenue sur une question économique.

--L'élection du bureau du Sénat a donné les résultats suivants:

Président, M. Le Royer, 168 voix.

Vice-présidents, MM. Bardoux, 158 voix: Challemel-Lacour, 153; Merlin, 146; Demole, 143.

Secrétaires, MM. Hugot, 158 voix; Cabanes, 156; Franck. Chauveau, 155; Dusolier, 154; marquis de Carné, 148, Morellet, 140.

Questeurs, MM. l'amiral Peyron, 156 voix; Guyot, 154; Cazot, 143.

La charge de Sedan: M. de Beauffremont et M. de Galliffet.--A-t-il émis un paradoxe, celui qui a prétendu que seuls les romans sont vrais et que l'histoire est fausse d'un bout à l'autre? C'est une question qu'on peut se poser quand on voit quelle peine on éprouve à établir l'authenticité d'un fait contemporain, alors qu'on peut compter sur l'absolue sincérité des témoins.

Toute la semaine a été remplie par les polémiques des journaux sur ce point d'histoire: Qui a commandé la charge de Sedan? Le prince de Beauffremont, qui était à ce moment le plus ancien colonel, en revendique l'honneur, mais le marquis de Galliffet soutient de son côté, que nommé général de brigade à la date du 30 août, lui seul avait le droit de commander cette fameuse charge, qui fut une gloire au milieu de nos ruines. La question est de savoir si le décret qu'invoque le marquis de Galliffet, et qui existe en effet dans les archives de la guerre à la date du 30 août, a été bien réellement signé ce jour-là par l'empereur. C'est ce que mettent en doute les adversaires de M. de Galliffet. Le maréchal de Mac-Mahon a déclaré en effet que ce décret est resté sur la table de l'empereur, qui ne l'a jamais signé, et d'autre part le général Ducrot a proclamé hautement que la charge fameuse a été commandée en sa présence et sur son ordre par le général de Galliffet.

Comment se prononcer? En attendant qu'une communication officielle tranche ce débat une fois pour toutes, le pays ne peut que partager sa reconnaissance entre les deux héros qui méritaient tous deux de commander ces «braves gens» qu'admiraient nos ennemis.

La fuite de Padlewski.--Nous avons eu quelque raison, quand nous avons analysé l'étonnant récit de M. de Labruyère sur l'évasion de Padlewski, de nous borner à résumer ce récit, en laissant à la justice le soin de se reconnaître dans cet imbroglio et de décider quel pouvait être le texte de loi applicable à ce délit d'un nouveau genre, si audacieusement raconté. La justice semble avoir été aussi embarrassée que nous. En effet, poursuivi devant le tribunal correctionnel, M. de Labruyère a été condamné à treize mois de prison. M. Grégoire et Mme Duc-Quercy, qui ont également coopéré à l'évasion, ont été condamnés, le premier à quatre mois, la seconde à six mois d'emprisonnement.

Mais M. de Labruyère a interjeté appel, et devant la Cour les choses ont changé d'aspect. Les magistrats n'ont plus été aussi convaincus que l'individu conduit au-delà de la frontière sous le nom de Wolf fût réellement Padlewski, et ils ont purement et simplement acquitté le prévenu.

Cet arrêt rendait impossible l'incarcération de M. Grégoire et de Mme Duc-Quercy, qui ont été mis en liberté provisoire, en attendant, soit une révision du procès provoquée par le ministère public, soit une mesure gracieuse du président de la République.

Mais où est Padlewski? un instant on a cru le tenir pour tout de bon, en Espagne. Un individu arrêté à Olot a catégoriquement déclaré qu'il était le meurtrier du général Seliverstof; mais il a été reconnu qu'il prenait là «une fausse qualité» et on suppose qu'il a voulu dépister la police et détourner l'attention de façon à permettre au véritable meurtrier de gagner l'Amérique du Sud.

Saura-t-on jamais le fin mot de cette histoire invraisemblablement étrange? Il faut l'espérer, car il serait dommage que cette affaire, intéressante comme un roman, n'eût pas le dénouement qui termine tout roman qui se respecte.

Les événements du Chili.--Depuis trente ans le Chili, faisant exception au milieu des nations latines du Nouveau-Monde, échappait au fléau des révolutions et des pronunciamientos, et cette sagesse lui avait assuré une prospérité que les républiques voisines pouvaient lui envier. Malheureusement cette situation privilégiée vient de prendre fin. Des événements, que l'on peut juger très graves malgré les réticences du télégraphe, se sont produits, et on ne sait où s'arrêtera ce mouvement qui a séparé, du premier coup, l'armée et la marine, les troupes de terre étant restées fidèles au gouvernement et les forces navales s'étant mises en partie au service des révoltés.

Depuis quelque temps déjà l'agitation existait dans les esprits, sinon dans la rue. Le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif étaient en état de lutte constant. Dans les deux chambres, l'opposition contre le président Balmaceda comptait une majorité sérieuse et elle avait réussi à faire voter deux lois: l'une sur la réforme électorale, l'autre donnant aux chambres le droit de se réunir sur la simple convocation de leur bureau. Le Président refusa sa ratification à ces deux lois. De là le conflit à l'état aigu.

En dernier lieu, les chambres ont refusé de voter le budget.

Au 1er janvier, le président adressa un manifeste au pays, rejetant sur le congrès la responsabilité des embarras créés par l'absence des lois de finances et réglant de sa propre autorité les dépenses de l'État, ainsi que la fixation des contingents de l'armée et de la marine.

Les présidents des deux chambres prirent alors la résolution de quitter la capitale, en lançant à leur tour un manifeste dans lequel ils dénonçaient les violations de la Constitution commises par M. Balmaceda, et ils se réfugiaient à bord d'un navire de la flotte.

Aux dernières nouvelles, le mouvement insurrectionnel prenait de l'extension.

Amérique du Nord.--La mer de Behring.--Le conflit pendant entre l'Angleterre et les États-Unis, au sujet des pêcheries de la mer de Behring, entre dans une phase nouvelle. L'affaire a été portée par les représentants du Dominion, d'accord avec l'Angleterre, devant la Cour suprême des États-Unis, à laquelle les intéressés demandent d'annuler la saisie du bâtiment de pêche, W. P. Hayward, opérée, en 1887, par les agents du gouvernement de Washington. L'Attorney général, n'ayant pas reçu d'instruction, a demandé une remise de quinze jours pour formuler ses conclusions.

On ne peut prévoir ce que décidera la Cour suprême, mais si elle ne prononce pas un déclinatoire d'incompétence, la diplomatie se trouvera dessaisie de la question.

On sait quel est le rôle de la Cour suprême aux États-Unis. Gardienne du pacte constitutionnel, elle se meut dans une sphère supérieure, non seulement à celle des États particuliers, mais même à celle du gouvernement fédéral. Elle a le droit--qu'elle a déjà exercé--d'annuler les lois contraires à la lettre, ou même à l'esprit de la Constitution. Il sera curieux de voir la solution que ce tribunal, qui n'a pas d'analogue dans le monde entier, apportera à cette grosse question internationale.

Les Indiens sioux. Comme il était facile de le prévoir, les Indiens, cernés de toutes parts, épuisés par le manque de vivres, en sont réduits à faire leur soumission. Toutefois, plusieurs villes limitrophes des réserves sont encore visitées par des bandes de Peaux-Rouges, et l'on craint des collisions sanglantes.

Le général Miles a eu une conférence avec Eagle Pipe, l'un des principaux chefs indiens, afin d'établir les bases d'un arrangement mettant un terme au conflit. Toutefois l'insurrection, mal éteinte, reste menaçante sur différents points.

Nécrologie.--Le compositeur Léo Delibes.

M. Godart, conseiller à la Cour d'appel de Paris.

M, Coquille, rédacteur au journal l'Univers depuis 1845.

Mme Benoit Fould.

M. George Bancroft, célèbre historien et homme politique américain.

M. Alonzo Martinez, président de la Chambre des députés en Espagne.

M. Macé de Lépinay, doyen honoraire le la faculté des lettres de Grenoble.

Le sculpteur Aimé Millet.

M. Émile Barlatier, directeur du Sémaphore de Marseille.

M. Carle, rédacteur du même journal.

M. Laisné, architecte, membre de la Commission des monuments historiques.

M. François Thiery, grand négociant français établi à Bruxelles, qui montra un dévouement sans bornes en faveur de nos soldats réfugiés en Belgique en 1870.

M. Philippe Lockroy, auteur dramatique, père de l'ancien ministre.

Théâtre-Français, Odéon.--L'anniversaire de Molière.

Le Théâtre-Français et l'Odéon ont fêté l'un et l'autre, le 15 janvier, avec le Tartuffe, l'anniversaire de Molière. Voilà un chef-d'œuvre, le public s'entendrait à merveille, si les critiques et les conférenciers n'avaient pas la prétention de le lui démontrer. Mais, par le temps qui court, où une série de beaux esprits et d'érudits accaparent Molière pour le professer, chacun d'eux à son système à son sujet et sa théorie: chacun a son idée à propos de telle pièce ou de telle autre. Ce n'est pas toujours celle de Molière, et l'auteur et le commentateur sont quelquefois en complète contradiction, ce qui ne laisse pas d'étonner un tant soit peu le public.

J'assistais il y a quelques mois à une conférence d'un homme d'esprit sur le Tartuffe. La conférence précédait comme toujours la comédie. Pendant plus d'une heure, nous écoutâmes avec le plus grand intérêt cette causerie charmante, facile, improvisée pour être imprimée plus tard, pleine d'aperçus les plus ingénieux, et explicative du génie de Molière, l'homme et l'œuvre à la fois, avec une abondance de procédés de critique et de psychologie merveilleuse. On joua la pièce ensuite. La salle étonnée ne s'y retrouvait plus. Le texte détruisait le commentaire, mais là, de fond en comble.

Faut-il s'en étonner? Le génie de Molière n'a pas tant de complications, tant d'habiletés, et est tout entier dans sa simplicité même, et je ne sache pas d'œuvre plus claire que ce merveilleux Tartuffe. Notez qu'en dehors de la comédie qui suffit à s'expliquer elle-même en ses cinq actes incomparables, nous possédons sur l'Imposteur une lettre qui pourrait bien être de Molière lui-même et qui est un compte rendu de sa répétition générale, compte rendu très fidèle puisqu'il parle de quelques scènes supprimées à la première représentation. Le feuilleton est fait de main de maître; c'est un décalque exact de la comédie. Donc sur le Tartuffe, pas un doute, pas un point d'interrogation: même dans les plus petits détails. Les caractères sont d'une franchise absolue, les personnages se dessinent par des lignes nettement arrêtées: c'était affaire au temps de déranger tout cela et de donner par endroits une autre version que celle du poète.

Tartuffe, selon l'indication de Molière lui-même, paraît sous l'ajustement, d'un homme du monde, avec le petit chapeau, les grands cheveux, le grand collet, l'épée et les dentelles sur tout l'habit. Nous le voulons maintenant sous l'accoutrement d'un homme d'église. Je regrette, pour ma part, que M. Got ait donné en cela dans les travers du temps. Je l'écoutais, l'autre soir, dans ce terrible rôle. Il est impossible de pousser plus loin l'art de la comédie. Si j'avais un conseil à donner à un jeune comédien à ses débuts, je lui dirais: «Allez voir ce maître des maîtres; pas un mot, pas un regard, pas un geste qui n'ait son accent, sa vérité, sa puissance. C'est la perfection même; jamais il ne vous sera donné de retrouver un ensemble aussi complet. Mais pourquoi M. Got a-t-il diminué l'importance de ce personnage en le réduisant au rôle d'un amoureux de sacristie? Oui, certes, Tartuffe convoite la femme d'Orgon, mais il veut sa fille aussi, mais il veut la fortune de cet imbécile. C'est un fier gueux que ce Tartuffe! et c'est vraiment lui faire du tort que de s'arrêter à la bagatelle de ses désirs effrontés et de ne pas lui donner tous ses vices.

Mon avis est donc que M. Got a fait erreur sur ce Tartuffe, qui en a trompé bien d'autres du reste, Boileau un des premiers; oui, Boileau, l'ami de Molière. Jugez, dès lors, si on est pardonné de s'égarer à ce sujet.

Il existe à la Bibliothèque un manuscrit de la main de Brossette. Ce sont des notes; elles ont été publiées il y a une trentaine d'années, à la suite de la correspondance de Brossette avec Boileau; elles sont peu connues, et pourtant elles sont des plus curieuses. Brossette, avocat au parlement de Lyon, avait une grande admiration pour Boileau; il était jeune et il rendait souvent visite au poète déjà vieux, qui le recevait dans sa maison d'Auteuil, et lui parlait du grand siècle et de ses amis, de Racine et de Molière surtout, pour lequel il avait une admiration toute particulière. Il le plaçait au-dessus de Racine et de Corneille, mais il le critiquait pour l'irrégularité des dénouements de la plupart de ses pièces.

Ce dénouement du Tartuffe lui paraissait particulièrement mauvais. Il l'avait dit à Molière, en lui en proposant un meilleur et de sa façon à lui. C'était bien simple. Plus de cassette et de papiers d'état compromettants, plus d'exempt armé de l'autorité du roi et conduisant Tartuffe en prison: après la découverte de l'imposture du Tartuffe, la famille d'Orgon, siégeant en cour de justice, délibérait sur ce qu'il y avait à faire souffrir à ce coquin. Chacun, jusqu'à Dorine, disait son mot: le frère d'Orgon opinait qu'il fallait mépriser la conduite d'un tel homme: on devait le chasser en ajoutant «une série de coups de bâton donnés méthodiquement», Mme Pernelle qui survenait alors aurait fait le diable à quatre pour soutenir l'homme et la vertu de son cher Tartuffe. La scène aurait été belle; on aurait pu lui faire dire bien des choses sur lesquelles le parterre aurait éclaté de rire: Mme Pernelle aurait querellé le parterre et se serait retirée en grondant, ce qui aurait agréablement fini la comédie, au lieu que, de la manière qu'elle est disposée, elle laisse le spectateur dans le tragique.»

Justement dans le tragique. C'était le but que visait le poète. Le Tartuffe est et veut être un drame. Molière écouta Boileau dans ses observations et laissa les choses telles qu'elles étaient, avec le superbe, le terrible cinquième acte, le plus beau à coup sur de tout son œuvre.
M. Savigny.