XVII

La maison de Mme Moret, à Rochetaillée, était l'une des dernières du village, la plus voisine du pont qui relie les deux versants de la gorge étroite où l'Aujon s'est frayé un passage entre deux parois de rocher. Les fenêtres de la façade postérieure s'ouvraient sur les terrasses d'un jardin aménagé dans les assises de la roche et suspendu comme un balcon au-dessus de la rivière. De là, on voyait, sur le versant opposé, le vieux château, masse grise flanquée d'une tourelle en éteignoir, qui se dressait isolément à mi-côte, puis le regard suivant les sinuosités du cours de l'Aujon s'arrêtait, en amont, à un fouillis d'arbres d'où surgissaient les toits de tuile et les colombiers du Prieuré.

On était au mois d'août; dans la clarté du matin, ce coin de vallée, enserré de tous côtés par des pâtis montueux aux cimes boisées, donnait une impression de sauvage et pacifique solitude. Parmi les arbres des vergers et les aunaies humides qui se croisaient au-dessus de la rivière çà et là ensoleillée; dans l'immobilité assoupie des bois qui fermaient l'horizon, l'on se sentait bien loin du tapage des grandes villes, à cent lieues des agitations de la vie mondaine. Les rares bruits que percevait l'oreille: martellements sur l'enclume d'un maréchal-ferrant, ronflements de batteuses, roucoulements de pigeons ramiers, s'harmonisaient avec l'intimité de ce frais paysage et n'en troublaient point la quiétude. Seul, à la tête du pont, dans la direction de la route d'Arc-en-Barrois, un break attelé de deux postiers ornés de grelots et sur les panneaux duquel on lisait: «Correspondance du chemin de fer,» suggérait l'idée d'une relation possible entre ce pays perdu et le monde civilisé, et jetait une note discordante dans le calme du village et de la forêt.

La porte du logis Moret s'entr'ouvrit et laissa voir la silhouette affairée de la petite mère, escortant jusqu'au milieu de la rue Francis Lechantre et le docteur Langlois. Le médecin, gros et court, coiffé d'un feutre gris et portant son pardessus sur le bras, serra la main de Mme Moret en lui murmurant de minutieuses recommandations, puis la petite mère rentra chez elle tandis que les deux hommes se dirigeaient vers le break, autour duquel des gamins stationnaient curieusement.

--Hé bien, docteur, que pensez-vous de Jacques? demanda Lechantre, quand ils furent seuls.

Les lèvres de Langlois se plissèrent en une moue mécontente.

--Il est très gravement touché, répondit-il, et je vous ai prié de m'accompagner pour vous poser certaines questions que je ne pouvais formuler là-haut, sous peine d'alarmer cette brave femme... En rentrant à Paris, j'ai trouvé votre carte avec un mot, puis avant-hier j'ai reçu votre télégramme et je suis accouru; mais j'ignore ce qui s'est passé à Nice et j'ai besoin d'être renseigné sur les débuts de la maladie... Au lieu de se reposer là-bas, je suppose que Jacques a mené une vie de bâton de chaise... Des veilles réitérées, des émotions trop excitantes et les petites dames brochant sur le tout, hein?...

--Vous avez deviné juste.... Il y a dans son affaire une satanée créature qui l'a brouillé avec sa femme et dont il s'est absurdement amouraché... Ah! elle l'a mené bon train!...

Rapidement, Lechantre raconta la séparation des deux époux, le départ de Thérèse, l'affolement de Jacques et ses amours avec Mme Liebling.

--Souffrait-il depuis longtemps?

--Oui, mais il n'en convenait pas et je n'en aurais rien su, si, devant moi, après une scène avec sa maîtresse, il n'avait été brusquement terrassé par une syncope. Je l'ai ramené chez lui, j'ai appelé un médecin qui l'a soigné tant bien que mal et a ordonné un changement de climat. Dès qu'il a été transportable, je l'ai conduit à Paris où je comptais vous trouver, mais vous étiez allé à je ne sais quel congrès... Il y a eu d'abord un mieux relatif, puis les crises ont reparu et, sur les conseils d'un de vos confrères, nous sommes partis pour Rochetaillée. Nous espérions que l'air natal le guérirait... Un leurre! Depuis son retour, il a eu déjà deux accès, et quand il est dans cet état, c'est navrant à voir.

--Je vous crois... Il devient très pâle, n'est-ce pas? sa figure exprime la terreur, il suffoque, puis la syncope arrive?...

--C'est cela, et, à chaque nouvelle crise, la douleur semble s'étendre; il se plaint maintenant de souffrances intolérables dans le cou et le long du bras gauche.

--Parfaitement... Il arrivera même que le désordre gagnera les nerfs gastriques et alors nausées, vomissements...

--Mais enfin, qu'est-ce que cette sacrée maladie? s'exclama Lechantre en croisant les bras et en se posant en face du docteur.

Celui-ci haussa les épaules, leva les yeux au ciel et répliqua lentement:

--Cher monsieur, l'état général est mauvais et il y a des complications... J'avais d'abord traité notre ami pour une hyperkinésie cardiaque...

--Hyperkinésie! interrompit Francis, parlez-moi hébreu tout de suite... Qu'entendez-vous par là?

--C'est, reprit Langlois en souriant, un trouble de l'innervation, la maladie des gens qui ont abusé des travaux intellectuels ou des plaisirs de l'amour, et quelquefois de tous les deux.

--Et c'est grave?

--Quelquefois; mais on en guérit à condition de mener une vie régulière et de s'abstenir de tout excès... Seulement Jacques a fait tout le contraire, à ce qu'il semble, et maintenant je crains une autre affection plus dangereuse et plus mystérieuse... Les symptômes que j'ai observés me font redouter une angine de poitrine.

--Ah! mon Dieu, soupira le pauvre Lechantre effaré; enfin, ça peut se guérir aussi, n'est-ce pas, docteur?

--Hum! repartit Langlois, les cas de guérison sont très rares... et je ne dois pas vous dissimuler que la mort subite peut survenir au milieu d'un accès.

--C'est impossible!... Vous ne pouvez pas laisser mourir comme un chien un artiste de la valeur de Jacques!... Il y a certainement un remède et vous, qui êtes un maître, vous devez le trouver!

--Mon cher monsieur, nous ne faisons pas de miracles... J'ai prescrit un traitement de morphine et d'aconit qui réussit quelquefois... et, comme le malade est jeune, il y a des chances pour que nous parvenions à éloigner un dénouement fatal... Mais il faudrait une hygiène sévère, un repos absolu, des soins donnés avec intelligence et amour... Autant qu'il m'est permis d'en juger, on ne peut guère compter sur Mlle Christine, et la maman Moret est trop âgée pour suffire à la peine... Une seule personne serait capable d'opérer le miracle que vous demandez: la jeune Mme Moret... Elle est ici, n'est-ce pas?

--Je vais l'aller voir en vous quittant.

--Croyez-vous qu'elle consente à retourner près de son mari?

--Je l'espère... Jacques a eu de grands torts, mais Thérèse est un bon cœur, elle oubliera ses griefs... Si le gamin peut être sauvé, elle le sauvera!

Ils étaient arrivés près du break, Langlois y monta.

--Adieu, dit-il en consultant sa montre, je n'ai plus que le temps juste d'atteindre Latrecey avant le passage du train... Je compte sur vous... Avant tout, il s'agit de prévenir le retour des accès. S'il y avait urgence, un télégramme, et je reviendrai... Bon courage, monsieur Lechantre!...

Le conducteur toucha les chevaux qui prirent le trot, et avec un résonnant bruit de grelots, le break fila dans la direction d'Arc. Quand il eut disparu au milieu du lumineux poudroiement de la route, Lechantre poussa un soupir, puis, traversant le pont, descendit vers l'étroit sentier qui longeait l'Aujon et conduisait au Prieuré.

Francis glissait sur le sol humide de cette sente herbeuse où les menthes foulées exhalaient leur odeur poivrée et, tout en se hâtant, il songeait à Thérèse:--En quelles dispositions allait-il la retrouver et que lui dirait-il pour la décider? Depuis que Jacques était rentré à Rochetaillée, il n'avait pas une fois fait allusion à sa femme; quand l'angoisse qui le poignait lui laissait un peu de liberté d'esprit, il ne parlait que de Nice ou de sa peinture. Lechantre ne se sentait guère autorisé à transmettre des propositions de réconciliation qui, d'ailleurs, seraient peut-être repoussées par la jeune femme, et cependant il était convaincu que la présence de Thérèse pouvait seule exercer une influence salutaire sur la sauté du malade.--Après un quart d'heure de marche, il vit les bâtiments du Prieuré se dresser au sommet du tertre gazonneux qui surplombait au-dessus de l'Aujon et son cœur battit violemment lorsqu'il pénétra dans la cour de la ferme.

La porte de la vaste pièce servant de cuisine et de parloir était ouverte et il y entra résolument. Au bruit de son pas, une forme vaguement entrevue s'agita dans la pénombre, puis s'avança en pleine lumière et le paysagiste reconnut Thérèse.

Elle portait des vêtements de couleur foncée et était simplement coiffée de ses bandeaux plats; cette toilette sombre faisait plus vivement ressortir la pâleur mate de sa figure ainsi que la lueur attristée de ses grands yeux cernés. Elle tressaillit à l'aspect de Lechantre et lui tendit la main.

--Bonjour, Thérèse! dit Francis très ému, je suis content de vous revoir.

--Et moi, de vous recevoir au Prieuré, répondit-elle avec un calme voulu; y a-t-il longtemps que vous êtes dans notre pays?

--Cinq jours seulement.--Il prit profondément sa respiration et ajouta:--Thérèse, je ne suis pas venu seul... Jacques est ici...

Il avait à peine articulé ces mots que d'un geste énergique la jeune femme l'interrompit:

--M. Lechantre, ne continuez pas... La personne dont vous voulez parler m'est devenue étrangère; j'ai défendu que son nom soit prononcé ici, j'ai rompu avec tous ceux qui pouvaient me le rappeler... Je désire ne plus rien savoir; afin de mieux oublier... Oh! oui, oublier surtout!... et vous me désobligeriez en insistant.

--J'insisterai cependant, répliqua bravement Francis, je parlerai et vous me mettrez à la porte après si vous voulez... Je sais mieux que tout autre Thérèse, ce que vous avez supporté et combien vous avez lieu d'être irritée; mais il y a des circonstances où les cœurs les plus rancuniers doivent se montrer généreux.

--Quelles circonstances? demanda-t-elle, interdite.

--Lorsque le coupable a été si durement frappé qu'il a droit à la pitié de ceux même qu'il a le plus offensés.

Elle pensa que l'insinuation de Lechantre visait sans doute quelque trahison de la femme qui avait été sa rivale et elle repartit d'un ton âpre:

--S'il souffre à son tour, ce n'est que justice!

--Vous êtes dure, Thérèse! riposta le paysagiste en s'échauffant; ah! parbleu, s'il ne s'agissait que d'une souffrance morale, je dirais: «Elle a raison, ce sera pour Jacques une expiation et il en sortira retrempé.» Mais c'est le corps qui est malade, et d'une maladie qui est encore plus implacable que vous...

La jeune femme s'efforçait de rester impassible, mais ses lèvres étaient remuées par un involontaire tremblement qui n'échappa point à l'attention de Lechantre.

--Je l'ai ramené, poursuivit-il, dans un état presque désespéré... Il est faible comme un enfant, amaigri, méconnaissable... Langlois, qui sort d'ici, parle d'une angine de poitrine et déclare que des soins assidus, intelligents, peuvent seuls empêcher la maladie de devenir mortelle... Il s'agit de le sauver et il n'y a que vous qui soyez capable d'opérer ce miracle.--Sacrebleu! on ne peut pourtant pas laisser le peintre de la Rentrée des avoines mourir comme le premier venu!

Thérèse demeurait impénétrable: néanmoins on sentait qu'elle luttait contre elle-même; ses sourcils se fronçaient, ses yeux avaient un éclat humide.

--Pardon, murmura-t-elle, je... je ne peux pas vous donner en ce moment une réponse... J'ai peur que ce que vous demandez ne soit réellement au-dessus de mes forces... J'ai besoin d'être seule et de réfléchir à ce que je dois faire... Excusez-moi!

Elle le quitta précipitamment et courut s'enfermer dans sa chambre.

Resté seul, le paysagiste sortit de la ferme. Il était encore incertain du résultat de sa démarche, et cependant il emportait une lueur d'espoir. «Telle que je connais Thérèse, se disait-il, il est impossible qu'elle ne se laisse point attendrir... elle viendra.»

Il rentra plus rassuré chez les Moret et trouva la petite mère très affairée dans sa cuisine. La pauvre femme, encore agitée par la visite du médecin, était assise, les coudes sur le dressoir, la figure penchée sur un livre qu'elle compulsait laborieusement.

--Ah! M. Lechantre, s'écria-t-elle en relevant la tête, je vous attendais avec impatience. Vous avez reconduit le docteur et il s'est sans doute montré' moins réservé avec vous?... A-t-il réellement de l'espoir?

--Oui, maman Moret, tranquillisez-vous! Langlois assure qu'avec un régime sévère et en suivant de point en point ses ordonnances, nous parviendrons à enrayer le mal... Comment est Jacques?

--Toujours le même: soucieux, ne parlant point et passant son temps à crayonner... Je le trouve si affaibli et je voudrais tant le voir manger, M. Lechantre!... Ce matin, il a eu une fantaisie et il m'a demandé de lui accommoder un plat qu'on lui servait à Nice... Il appelle cela un risotto et je suis en train de me creuser la tête pour voir si je pourrai venir a bout de cuisiner ça à son idée.

--Un risotto, s'écria Francis en se trémoussant pour paraître gai, ça me connaît, madame Moret, et je puis vous donner un coup de main... D'abord, vous allez faire un roux, vous y mettrez votre riz, que vous nourrirez avec du bouillon et du jus de viande... Quand il sera à point, nous le lierons avec du parmesan râpé et nous aurons un risotto onctueux, à se lécher les doigts jusqu'au coude...

Comme il achevait, Christine rentra de l'église. En entendant Lechantre et sa mère discuter gravement cette question de cuisine, elle haussa épaules, et, comme le paysagiste l'invitait à mettre aussi la main à la pâte elle insinua aigrement qu'on s'occupait trop de la nourriture du corps et trop peu de celle de l'âme. Elle plaignit ceux qui avaient des yeux pour ne point voir.--Quant à elle, loin de s'abuser, elle trouvait Jacques dangereusement malade et n'attendait plus de secours que d'en haut.--Ce sermon eut pour résultat de faire pleurer Mme Moret et Lechantre furieux s'emporta:

--Mademoiselle Christine, répliqua-t-il vertement, il se peut que vous ayez raison et que, comme Marie de Magdala, vous ayez choisi la meilleur part; mais Marthe aussi avait du bon et sans elle Notre Seigneur n'eût pas soupé... C'est pourquoi, si vous m'en croyez, vous aiderez votre mère à confectionner son risotto... Moi, je vais causer avec Jacques... Madame Morel, n'oubliez pas de m'appeler dès que le riz sera cuit...

Il gagna la chambre de son ami. Le malade, recroquevillé sous des couvertures, s'était blotti dans un large fauteuil près de la fenêtre ouverte. Bien que la matinée fût chaude, il grelottait dans son plaid. Ainsi que Lechantre l'avait déclaré à Thérèse, il était effrayamment changé: son corps amaigri flottait dans ses vêtements; ses cheveux et sa barbe semblaient n'avoir plus de vie, ses joues creuses étaient blafardes; au fond de leur orbite ses yeux noirs renfoncés se mouvaient sans cesse, avec cette inquiète expression questionneuse des malades, qui cherchent à lire sur la figure des gens ce que ceux-ci pensent de leur état. Il tenait un album sur ses genoux et ses doigts émaciés y crayonnaient un paysage.

--Bravo, petit! Tu t'es remis à la besogne, c'est bon signe, dit Lechantre en se penchant pour examiner le croquis.

Il croyait y retrouver le site qui s'étendait en face de la fenêtre, mais il s'aperçut que Jacques avait dessiné de souvenir la rade de Villefranche vue de la route de Beaulieu.

--Tiens, continua-t-il, pour un croqueton fait de chic, c'est gentil!

--Non, soupira tristement Jacques en fermant l'album, ça ne vaut rien. Ça manque de chaleur... Il me faudrait la lumière de là-bas... Ah! les couchers de soleil de la villa Endymion!... Les collines d'oliviers et de pins s'enlevant sur un fond d'or, où brillait clair comme argent un mince croissant de lune!... Voilà ce qu'il me faudrait pour me redonner du ton!.. Ici le paysage est gris et le soleil ne réchauffe pas... Et puis il y a cette angoisse, cette peur d'étouffer qui me paralyse les doigts. Non, voyez-vous, je ne pourrai plus peindre, je suis fini!... Entre nous, M. Lechantre, poursuivit-il en fouillant avidement les yeux de son interlocuteur, que pense Langlois?

--Langlois! répondit Lechantre en affectant un air enjoué, il déclare que fil as tort de te tracasser, qu'avec un bon régime et des soins, avant l'hiver tu pourras reprendre tes travaux.

--Ah! si c'était vrai! soupira Jacques avec découragement... Tenez, si l'on me disait: «On va te couper les deux jambes, mais tu pourras de nouveau peindre», j'en ferais volontiers le sacrifice... Je retournerais à Nice et, cette fois, je suis sûr que j'y exécuterais un beau tableau. Vous n'avez pas idée comme ce pays-là me hante! Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir en pleine lumière les gens et les choses. Je sens d'ici l'odeur des eucalyptus et je suis obsédé, la nuit, par un air qu'on jouait à la redoute... Vous savez, quand nous avons vu venir à nous Mania, avec sa robe blanche semée de pavots rouges!

--Il y pense toujours! se dit Lechantre qui avait la langue levée pour parler de sa visite à Thérèse et qui s'arrêta, jugeant le moment inopportun.

Ils furent interrompus par Christine qui venait dresser le couvert de son frère sur une petite table, et par Mme Moret qui appelait le paysagiste du fond de sa cuisine.

--Attends, s'écria celui-ci, je vais revenir... C'est pour une surprise que nous t'avons ménagée, un plat niçois qui te remettra en appétit...

Cinq minutes après il rentrait avec la petite mère apportant entre deux assiettes le risotto qui dégageait une affriolante odeur.

--Voilà, s'exclama comiquement Lechantre, le risotto demandé... Nous y avons même insinué quelques truffes de Bourgogne... Ah! dame, elles ne valent pas celles du Piémont, mais on fait ce qu'on peut... goûte-moi ça!

Tout en plaisantant, il servait le malade, tandis que la petite mère, réjouie à l'idée que son Benjamin allait enfin manger, versait allègrement dans un verre à pied un doigt de vin de Bordeaux et coupait des tranches de pain.

Jacques, à l'aspect du plat qu'il avait désiré, eut d'abord dans les yeux un sourire enfantin. Il avala quelques bouchées du fameux risotto, les mastiqua péniblement, puis d'un air de mauvaise humeur rejeta sa fourchette sur la nappe et repoussa son assiette.

--Comment! tu ne le trouves pas à ton goût? demanda Mme Moret consternée.

--Non, murmura-t-il, ce n'est pas ça... Pour que ce fût bon, il faudrait le manger là-bas, apprêté par les gens du pays, servi en face des citronniers de Beaulieu... Emportez cette pâtée de riz... Elle me répugne et je n'ai plus faim.

Christine pinça ses lèvres ironiquement et débarrassa la table, tandis que la pauvre Mme Moret s'enfuyait pour pleurer à son aise dans sa cuisine. Le peintre et son ancien maître restèrent de nouveau seuls dans la chambre, par la fenêtre de laquelle montaient faiblement les rumeurs du village.

--Sacrebleu! gronda Francis, tu désoles ta bonne femme de mère!... Il faudrait pourtant voir à te nourrir, si tu veux reprendre des forces!...

--Je ne me rétablirai jamais ici, repartit tristement Jacques... Je vous rends justice à tous, vous me soignez admirablement et maman se met en quatre pour moi, mais c'est peine perdue... L'air de Rochetaillée ne me vaut rien et je n'y respire pas... Voyez-vous, le charme de Nice m'a empoigné et il ne me lâchera pas... Ah! les Niçois ont raison de prendre pour symbole une hirondelle avec cette devise: «Je reviendrai!» Quand on a une fois vécu dans cette lumière, on ne vit plus ailleurs. Mon corps ne peut se guérir ici, parce que mon cœur est resté au bord de la mer bleue... Je ne vous parle plus de Mania, et vous vous imaginez peut-être que je l'ai oubliée; mais non, je ne songe qu'à elle; dans mes nuits d'insomnie, je la vois constamment; elle reste attachée à ma chair et à ma pensée... Soyez franc avec moi, Lechantre, avez-vous entendu parler d'elle depuis notre départ?

--Oui, répondit évasivement le paysagiste, elle a quitté Nice et n'y reviendra plus.

--Détrompez-vous, protesta Jacques avec exaltation, elle y retournera! Elle a subi le charme, elle aussi... Elle y reviendra, et s'étonnera de ne pas m'y voir... Il n'est pas possible qu'elle ne m'aime plus! Je suis sûr que si elle me savait en danger, elle accourrait me chercher ici...

--Eh! riposta Francis impatienté, elle a connu ta maladie et n'a pas bougé.

--Vous la calomniez... J'ai été grossier avec elle et elle m'en a gardé rancune, mais, au fond du cœur, elle le regrette... Tenez, ajouta-t-il avec l'obstination des malades, promettez-moi une chose, mon bon Lechantre!...

--Quoi, entêté gamin?

--Promettez-moi d'écrire à Mania où je suis et à quel point je souffre... Une lettre de vous la convaincra davantage... Si vous voulez que j'aie l'esprit en repos et que je me soigne sérieusement, jurez-moi que vous écrirez... aujourd'hui!

--Oui, oui... balbutia Lechantre, effrayé de l'expression anxieuse des traits de Jacques et craignant qu'un refus n'amenât le retour d'une des crises qui mettaient chaque fois la vie du malade en péril.

--Merci... Vous êtes un brave camarade... Ecrivez vite!... Si votre lettre est achevée à temps, elle pourra partir par le courrier de ce soir... Dites-lui bien tout... et que je l'adore... Allez!

Avec un geste d'enfant gâté, il le pressait pour qu'il montât immédiatement dans sa chambre. Lechantre s'exécuta.--Comme il traversait le couloir, il fut arrêté par la maman Moret, très émue, qui s'élançait vers lui, le prenait par le bras et l'entraînait dans une pièce voisine:

--Venez, venez, M. Lechantre!

Il entra et tressaillit; Thérèse était devant lui.

--M. Lechantre, dit d'un ton ferme la jeune femme, j'ai réfléchi depuis ce matin, j'ai vu plus clairement où était mon devoir et je suis venue... Croyez-vous que ma présence puisse sérieusement être bonne à votre ami?

Après la conversation qu'il avait eue avec Jacques, l'instant d'avant, le brave Francis hésitait à répondre affirmativement, mais la petite mère ne lui laissa pas le temps de parler, et avec pétulance:

--Si elle lui sera bonne? s'écria-t-elle, les yeux pleins de larmes, ah! Thérèse, ma fille, peux-tu en douter?... Elle lui vaudra mieux que tous les remèdes des médecins... Je n'osais pas te demander de venir chez nous... Je craignais... Mais, n'est-ce pas? tout est oublié?... Tu es la meilleure des créatures, tu es un ange du bon Dieu!

En même temps, emportée par la surprise, l'émotion et la joie, elle saisissait les mains de sa bru et, malgré celle-ci, elle les baisait dévotement. A la fin Thérèse se jeta à son cou et les deux femmes s'embrassèrent en sanglotant.

--Je vais prévenir Jacques, hasarda Francis qui se sentait inquiet.

--Non, non, repartit impétueusement la petite mère, laissez-moi le plaisir de lui annoncer moi-même la bonne nouvelle... Attendez-moi un moment dans le couloir; ce ne sera pas long!

Elle se précipita vers la chambre de son garçon, tandis que Lechantre et Thérèse la suivaient à quelques pas de distance. Dans son empressement, la bonne femme oublia de refermer la porte et s'avança à pas discrets, les yeux brillants, l'air joyeusement mystérieux, vers Jacques enfoncé dans sa songerie.

--Mon fi, commença-t-elle, tu ne te plaindras plus de ta solitude... M. Langlois est à peine parti qu'il t'arrive une nouvelle visite...

--Une visite? murmura le peintre en rouvrant ses yeux assoupis.

--Quelqu'un que tu n'as pas vu depuis longtemps... une dame...

--Une dame?...

Dans l'esprit de Jacques, uniquement occupé de Nice et des souvenirs de l'hiver, l'idée que cette visiteuse était peut-être Mania surgit brusquement.

--Oui, une dame qui t'aime bien et que nous aimons tous... Seulement, promets-moi de ne pas t'agiter!

Jacques ouvrait des yeux effarés et ne comprenait plus très bien. Pourtant, il s'était levé sur ses jambes chancelantes, et, pris d'un soudain retour de coquetterie, il se débarrassait de son plaid, rajustait sa cravate, boutonnait son veston.

--Fais-la entrer, balbutia-t-il d'une voix tremblante.

--Allons, chuchota Lechantre à Thérèse, du courage!

Il l'entraîna vers la chambre, en la poussant doucement devant lui. Jacques, les yeux ravivés par une chimérique espérance, avait fait quelques pas. Il reconnut sa femme et s'arrêta:

--Thérèse!...

Sa figure exprima un vague désappointement; la flamme de ses yeux s'était éteinte et il s'appuyait au dossier de son fauteuil d'un air décontenancé. Ce brusque changement de physionomie n'échappa point au regard perspicace de Thérèse; elle pressentit que ce n'était pas elle que Jacques attendait, et cette pensée mortifiante rouvrit douloureusement ses blessures. Une pression suppliante de la main de Francis lui rappela qu'elle était venue pour remplir un devoir, et, comprimant une dernière révolte, imposant silence à ses rancunes réveillées, elle s'avança vers Jacques qui osait à peine la regarder.

Dans la chambre du malade il y eut un moment d'anxieuse attente. Mme Moret essuyait furtivement ses paupières mouillées et Lechantre, très tourmenté, se demandait ce qui allait résulter de cette périlleuse entrevue. Thérèse posa doucement la main sur l'épaule de son mari.

--Jacques, dit-elle, j'ai appris que tu étais souffrant et je suis venue... Oublions le passé... Il ne faut plus songer qu'à te soigner et à te guérir.

Il leva vers elle un regard timide, un regard d'enfant peureux et encore mal rassuré, puis des larmes lui montèrent aux yeux. Le mot de «passé» évoquait en lui tant de sentiments poignants et contraires!...

--Merci, murmura-t-il dans un sanglot.

Ces larmes et ce sanglot remuèrent profondément la jeune femme. Elle vit Jacques si lamentablement transformé par la maladie, si faible, si hâve et amaigri, que la compassion étouffa son ressentiment. Elle eut pitié de ce malheureux que quelques mois de souffrances avaient réduit à cet état d'amoindrissement. Elle ne se souvint plus que des jours heureux et la tendresse d'autrefois lui amollit le cœur. Sur un signe qu'elle leur fit, la petite mère et Lechantre se retirèrent. Le mari infidèle et la femme abandonnée se retrouvèrent seuls dans la chambre close.

Alors, avec une sollicitude attendrie, Thérèse força Jacques à s'étendre dans son fauteuil; elle s'assit sur un tabouret à ses pieds et lui prit les mains:

--Jacques, commença-t-elle, aie confiance en moi!... Je reviens à toi comme au temps où nous étions encore au Prieuré et où nous vivions si heureux... Je ne me rappelle que ces moments-là, les moments où tu m'aimais et où j'étais si fière de ton amour!... J'ai oublié le reste comme un mauvais rêve. Cet heureux temps d'autrefois, si tu veux, nous le retrouverons tout entier. Dès que ta santé sera meilleure, nous retournerons au Prieuré, tu verras que rien n'y est changé et que le bonheur t'y attend comme jadis...

Doucement, maternellement, comme on parle à un enfant endolori, elle lui remémorait les menus détails de leurs souvenirs de jeunesse et le renseignait sur les choses et les gens qui l'avaient intéressé autrefois:--les quoichiers du verger donnaient toujours leurs exquises prunes violettes; les couchers de soleil étaient toujours aussi beaux sur l'Aujon; l'ancien berger, le Rat d'eau, prenait de l'âge, mais il se maintenait très vert, pêchait toujours avec la même ardeur et demandait souvent des nouvelles de Jacques...

Tout en remontant ce lointain courant des communes souvenances, elle relevait de temps en temps ses profonds yeux noirs vers le malade; soudain elle s'aperçut qu'il ne semblait pas l'entendre... Le regard du peintre se fixait distraitement sur une petite étude pendue au mur, en face du fauteuil, et, en examinant cette toile qui détournait l'attention de Jacques, Thérèse reconnut qu'elle représentait un coin du petit port de Saint-Jean. De nouveau, cette inconsciente marque d'insensibilité lui perça le cœur et elle s'interrompit avec un geste douloureux.

Le geste désolé de la jeune femme tira Jacques de la rêverie où son esprit s'égarait; une rougeur lui monta aux joues et, confus comme un écolier pris en faute, il balbutia:

--Pardon!... Je suis indigne!...

Puis l'émotion, la honte et les regrets qui l'agitaient provoquèrent fatalement une de ces terribles crises qui se manifestaient avec une soudaineté fulgurante. Sa respiration s'embarrassa, son visage eut cette farouche expression d'angoisse qui annonçait l'approche du paroxysme. Il portait avec un geste désespéré ses mains à sa poitrine et suppliait qu'on lui donnât de l'air. Une pâleur de cendre envahit sa figure et la syncope arriva.

Quand il sortit de son évanouissement, il retrouva autour de lui sa mère, Thérèse et Lechantre terrifiés. Il agita la tête pour les remercier de leurs soins et retomba dans son mutisme habituel.

A partir de ce moment les accès se renouvelèrent à des intervalles plus rapprochés. Il ne pouvait plus supporter le lit. La nuit, l'appréhension d'une crise le tenait en éveil et il se traînait péniblement de fauteuil en fauteuil. Thérèse, Mme Moret, Christine et Francis le veillaient alternativement. Quand venait le tour de ce dernier, Jacques lui répétait dès qu'ils se trouvaient seuls:

--Vous avez écrit, n'est-ce pas?

--Oui, répondait complaisamment le paysagiste, auquel les mensonges ne coûtaient plus.

--Bien... Il faudra aussi télégraphier à Langlois... Je veux qu'il me prolonge jusqu'à l'arrivée de Mania... car elle viendra; elle ne peut pas ne point venir!--Et, ajouta-t-il, avec un égoïsme féroce, quand elle sera ici, vous trouverez un prétexte pour éloigner Thérèse...

Cette chimérique attente de Mme Liebling semblait seule le soutenir contre la violence de plus en plus terrassante des paroxysmes. Néanmoins, ses forces diminuaient, il mangeait à peine et la faiblesse physique amenait peu à peu l'amoindrissement de l'intelligence. La fièvre ne le quittait plus guère et son cerveau était continuellement hanté par une sorte de délire lucide. Sa taciturnité des premiers jours avait fait place à une verbosité nerveuse. Il se montrait plus tendrement expansif, mais cette expansion était pour Thérèse une source d'affliction et de nouveaux navrements de cœur. Le milieu de Rochetaillée ne semblait plus exister pour lui; c'était toujours Nice qu'il avait maintenant devant les yeux et dont il parlait avec exaltation.

Jusque dans les affres de la suffocation le charme invincible des sirènes de la côte d'azur persistait. Il s'incarnait dans l'ensorcelante image de Mania, dont l'arrivée sans cesse attendue obsédait le malade.--Après avoir subi à Nice les tortures de la jalousie, Thérèse souffrait encore de l'infidélité conjugale pendant les tristes et suprêmes veillées où elle prodiguait ses soins au moribond.

Jacques, même en sa présence, rappelait avec une intarissable loquacité tous les incidents du précédent hiver. Pour les peindre en paroles, il retrouvait cette justesse de la vision, cette vivacité de coloration, qui lui avaient manqué à Nice. Il revoyait la promenade des Anglais avec sa perspective de montagnes veloutées d'un bleu tendre, et son va-et-vient de promeneurs, heureux de vivre au soleil. Il avait l'hallucination des verdures du jardin public à l'heure où la foule circule autour du kiosque des musiciens, et où les glycines robustes enlacent les pins jusqu'à la cime pour retomber de toutes parts en grappes d'un mauve attendri.--Et toujours, dans ces évocations de soleil et de fleurs, revenait l'apparition de Mania, se détachant sur la mer azurée dans sa toilette blanche, et marchant d'un pas rythmé par la cadence d'une musique imaginaire...

Thérèse sentait ses dernières rancunes s'évanouir à la vue de ce malheureux frôlé chaque jour de plus près par l'aile de la mort. Elle songeait qu'il pouvait brusquement disparaître dans l'une de ces crises toujours plus rapprochées, et, reprise d'une tendresse mêlée de pitié pour le bien-aimé d'autrefois, elle poussait l'abnégation jusqu'à se faire la complice de ses chimères, jusqu'à le bercer en des espérances qui pourtant, elle le savait bien, avaient toutes pour objectif une rivale mortellement haïe.

--Oui, murmurait-elle le cœur meurtri, je te le promets, nous retournerons à Nice... Dès que tu seras moins faible nous partirons. Nous passerons l'hiver là-bas... Tu y retrouveras les citronniers, la mer bleue, le soleil et... et tout ce que tu aimes. Calme-toi seulement, ne t'agite plus... Ne pense en ce moment qu'à regagner des forces pour le voyage...

Jacques étonné, presque méfiant, regardait d'abord Thérèse d'un air craintif, puis ses yeux s'illuminaient, et il s'absorbait égoïstement dans ces fiévreuses visions--oubliant celle qui les lui avait suggérées, et à qui elles étaient cruellement odieuses...

Une nuit, où l'on attendait le docteur Langlois mandé en toute hâte, et où Jacques, haletant dans son fauteuil, interrogeait fiévreusement Lechantre, l'hallucination devint plus aiguë. Le malade affirmait avec véhémence que Mme Liebling arriverait certainement cette nuit-là, et pressait son ami d'ouvrir la fenêtre pour épier s'il n'entendrait pas un roulement de voiture.--Vers les premières blancheurs de l'aube, un tintement de grelots résonna soudain sur la route.

--C'est elle! c'est Mania! s'écria le malheureux visionnaire; Lechantre, descendez vite... plus vite donc!

Puis, comme cette émotion était trop forte pour son organisme épuisé, ses traits se contractèrent, il porta ses mains à sa poitrine et, déjà suffoquant:

--Trop tard! soupira-t-il en écoutant la voiture qui s'arrêtait devant la porte.

Lechantre, effrayé, appelait Thérèse, puis courait ouvrir à Langlois. Quand il rentra avec le médecin, il était trop tard en effet. La mort arrivait avec une vélocité d'oiseau de proie.--Les rougeurs du soleil levant glissaient par la fenêtre entrebâillée: au dehors le village se réveillait; le pâtre de Rochetaillée, le Rat d'eau, toujours robuste et alerte, soufflait vigoureusement dans sa corne pour rassembler son troupeau, et, aux sons de la trompe du vieux berger de son enfance, le peintre de la Rentrée des avoines s'éteignait, les yeux encore pleins de la décevante et ensorcelante vision de Nice.
André Theuriet.

FIN