L'ÉDUCATION DES PEAUX-ROUGES

EUT-on civiliser les Indiens nomades de la Prairie américaine?

Entre New-York et San-Francisco, cette question indiscrète m'a valu les drôles de réponses suivantes:

--Faire la toilette de ces bêtes puantes! s'est récriée en minaudant une suave miss de Boston. Voilà bien de vos idées françaises!

--Enseigner la Bible aux brutes rouges! Mais, monsieur, nous y perdons nos peines sans nul profit, m'a dit un fameux pasteur de Chicago.

--Civiliser les diables rouges! Pourquoi pas? Eux comme les autres!

Et le riche débitant de whiskey de Cheyenne-City me fit voir un malheureux Chochône titubant ainsi qu'un ilote, au mépris de la loi qui défend de vendre de «l'eau-de-feu» aux Pupilles de la République.

--Regardez! me dit mister Smith, notable épicier de Denver. Les voilà qui commencent à mordre à la réclame!

Son doigt pointait vers l'étiquette: Cirage de Smith, collée au dos d'un guerrier sioux, dégénéré, sans le savoir, en homme-sandwich, la risée des gamins.

--Civiliser! A quoi bon? avoua cyniquement un sénateur de Washington. Cela ne paie pas.

De l'Atlantique au Pacifique, 49 millions de citoyens, composant la nation américaine, ont trouvé commode cette dernière opinion, formulée par les aventuriers, spéculateurs en terres et rôdeurs de frontières:

--Une corde, une branche de sapin dans un coin de la Sierra. C'est assez. Les cartouches sont chères...

Aussi, des poétiques héros de la légende de Cooper et de Chateaubriand, il ne va bientôt plus rester aux États-Unis que ces statuettes en bois polychromes, qui remplacent dans les grandes villes nos civettes parisiennes, à l'entrée des débits de tabac...

Pour l'honneur de ses compatriotes, un brave soldat de l'armée américaine, le capitaine Pratt, est en train de démontrer qu'il y avait quelque chose de mieux à faire des Indiens que de les détruire.

Pris d'admiration pour l'héroïsme des Cheyennes qu'il avait la consigne d'exterminer, le capitaine Pratt obtint qu'une douzaine de jeunes prisonniers, échappés au carnage, seraient admis à l'institution de Hampton, en Virginie, où l'on donne une éducation sommaire aux fils des affranchis noirs.

J'ai visité Hampton. C'est de l'obligeance du capitaine Pratt que je tiens ces notes.

En quel état ils arrivèrent, les prisonniers cheyennes! Mains liées, ignorants du sort qui les attendait, désespérés, prêts à la révolte ou au suicide...

En trois mois ils furent méconnaissables; soumis, disciplinés, calmes, confiants. On voulut, au bout d'un an, les renvoyer à leur tribu; presque tous demandèrent comme faveur de rester. Le capitaine Pratt recueillit de modestes souscriptions qui suffirent au maigre budget de ses protégés. Puis il demanda une enquête d'où sortit une petite subvention du département de la guerre.

L'œuvre était fondée. Un soir, les Cheyennes de Hampton entendirent avec étonnement le cri de leur tribu. Un parti d'indiens pacifiques s'abattit sur l'institution. C'étaient des Cheyennes de l'agence Saint-Augustin. On les reçut avec du thé, du café, des rafraîchissements. On les habilla, on les dégrossit, on les distribua dans les ateliers. Ce nouvel essai réussit assez bien pour qu'on fit venir un troisième convoi de 49 garçons Sioux Criss, Maudans et Gros Ventre, avec 9 fillettes de 9 à 18 ans.

Très curieuse la rencontre des nouveaux avec les anciens. Les uns, déguenillés, farouches, silencieux, défiants. Les autres à demi civilisés déjà; propres, bien vêtus, qui commencèrent les compliments et félicitations de bienvenue avec l'emphase de la prairie. Les défiances tombèrent. Un ancien dit à un nouveau: «Viens, mon frère, je te montrerai le chemin.» Et ce fut fini.

Les débuts se firent à tâtons. De livre point; rien que de la musique, de la marche en cadence, des soins de propreté, les premiers exercices de la règle scolaire. On passa aux «leçons de choses», à l'enseignement par la vue, le toucher; tableau noir et craie, dessins, croquis, cartes, peintures, reliefs en bois: en plâtre, etc. Ces intelligences sauvages s'éclairèrent de lueurs inconnues, qui, pénétrant doucement les crânes épais, réveillaient les cerveaux engourdis, portaient le jour dans les ténèbres de leur pauvre esprit, stupéfait d'abord, bientôt amusé à des notions des sensations nouvelles.

Mais la découverte charmante, exquise, merveilleuse pour le jeune Indien des deux sexes fut la page écrite ou imprimée, «le papier qui parle.» L'imagination, don atavique de la race prenant son essor, l'étude devint une passion chez les petits Peaux-Rouges. «Si je ne savais pas lire et écrire quand je retournerai à la tribu, disait un jeune brave, mon peuple se rirait de moi.»

On leur apprit à lire dans les histoires illustrées: Robinson Crusoé et autres. «Quelle émotion! me dit le capitaine. Quel religieux silence pendant les commentaires!» Avec une subtilité admirable, nos petits sauvages comprenaient tout--et devinaient le reste; même le sens abstrait et moral des choses. Pendant ma visite, les enfants se mirent à causer trop haut dans la classe. Le professeur demanda: «Qui parle ainsi?» Chaque élève désigna son voisin. Le professeur alors expliqua la laideur du mensonge, citant l'exemple de Washington enfant qui ne pouvait se résoudre à mentir. Puis, brusquement: «Qui de vous veut être George Washington?» Deux garçons se levèrent aussitôt et dirent à la fois: «C'est moi qui ai parlé.»

Moins aisé fut, pour les petites filles, de saisir le sens figuré d'un verset d'hymne méthodiste:

«Résistez à la tentation: chaque victoire vous fera plus forte pour une autre victoire.»

Deux heures après avoir chanté ces paroles, la petite Fleur-de-Fraise courut à la maîtresse. Et d'un air triomphant:» Moi, victoire! moi, victoire! Louisa Tête-de-Taureau fâchée.--Elle grande tentation. Alors, moi je tape. Moi victoire!»

Au jardin de l'institution, des collégiens yankees, rencontrant un jour les petites Indiennes, leur posèrent mille questions saugrenues: «Comment t'appelles-tu? Sais-tu parler américain? Es-tu sauvage?»

Impatientée, la petite Feuille-Verte regarda dans les yeux l'un des auteurs de cette inconvenance: «Je ne parle pas américain, et je suis très sauvage.»

Dès le troisième mois d'école, ce petit monde est déjà sensible à tout ce qui rappelle sa condition. La petite Grâce entend une exclamation échappée à un visiteur. Elle court à la maîtresse: «Le gentleman a dit nous sommes de pauvres êtres. Est-ce que nous sommes si pauvres que cela, dites!»

Dès le troisième mois aussi, les petites filles parlent «américain» à leurs poupées. Peut-être, pour elles, sont-ce des «bébés pâles,» qui ne comprennent pas l'indien; ou encore se trouvent-elles enhardies, la poupée ne relevant pas leurs fautes de grammaire.

Pour consacrer le succès de son œuvre, le capitaine Pratt obtint de convoquer à Hampton une assemblée des principaux chefs. Ils arrivèrent des «réserves», sous la conduite des agents. J'ai eu le rare spectacle de cette cérémonie touchante.

Qu'on se figure une vingtaine de chefs, superbes sous leurs costumes de guerre, les mocassins ornés de scalps yankees, coiffes de plumes d'aigle, chargés de fétiches et de peintures de guerre--tout l'attirail enfin du répertoire romantique. Et pour les recevoir, rangée en ordre, la petite troupe de leurs enfants, transformés en misses et gentlemen américains. Le contraste était saisissant.

Pauvre Loup, chef des Gros-Ventre, trouva le fils de son propre frère, Corne-Dure, dans l'atelier de peinture, affublé d'un tablier de toile et badigeonnant de rouge vif des seaux de bois.

Le triomphe muet de l'artiste n'avait d'égal que l'orgueilleuse admiration du chef et de ses compagnons, dignes et silencieux.

Fils de l'Étoile se fit conduire vers sa fille, la considéra quelques secondes sans une parole. Puis, tirant de dessous la couverture écarlate qui le drapait une petite cordelette, il l'agita sous les yeux de la fillette avec deux minuscules mocassins, et traça en l'air des zigzags hiéroglyphiques. L'enfant poussa deux ou trois éclats de rire joyeux et fondit en larmes attendries.

L'interprète nous expliqua cette pantomime qui donnait à l'élève de Hampton des nouvelles de sa petite sœur, encore au berceau quand son aîné avait quitté le wigwam paternel, et aujourd'hui grande de deux pieds,--longueur de la corde.

Après un séjour de vingt-quatre heures les chefs partirent, enchantés de leur visite, et allèrent conter à leurs «gens» les merveilles dont ils avaient été les témoins.

Le résultat de cette heureuse tentative fut un vote du Congrès créant à Carlisle, Pennsylvanie, un second collège indien dans les baraques d'un vieux fort dressé sur l'emplacement où Benjamin Francklin, et avant lui William Penn, conclurent des «traités d'amitié» avec les peaux Rouges.

Carlisle devint en peu de temps un second Hampton où l'on élève des enfants pris dans toutes les tribus américaines.

On y compte, en ce moment, 190 élèves dont 57 filles. Toutes les professions industrielles, tous les métiers manuels, l'agriculture, ont dans ces enfants des apprentis studieux qui deviennent d'habiles ouvriers. Les filles tissent la laine, font les habits. Virginia, fille de l'Ours-qui-grogne, chef de Kiowas, envoya l'hiver dernier à son père une chemise de toile qu'elle avait taillée, cousue, lavée et repassée. Des petites Sioux l'ont imitée dernièrement. Un jeune cordonnier a, de même, envoyé à son père une paire de bottes de sa façon.

Enfin, Samuel, jeune Paunie, publie le Journal de l'École qu'il écrit et compose lui-même, tandis que deux autres font la copie du Radle-Keatah-Toh, Etoile du Matin, organe mensuel de Carlisle. Rien de curieux, pour un chroniqueur parisien, comme le spectacle des confrères à peau-rouge corrigeant leurs épreuves, avant de tirer le journal qui est très soigneusement rédigé, me dit le capitaine, et aussi habilement imprimé que bien des feuilles de chez nous.

Détail intéressant: les caractères employés sont ceux de l'alphabet inventé par l'Indien Sequoyah, fils d'une Chérokie et du fameux trappeur français, Louis Gueste.

L'expérience de Hampton et de Carlisle prouve que l'Indien est capable d'éducation.

Les enfants indiens sont pareils aux nôtres, quelques-uns d'une intelligence très vive, d'autres à l'entendement épais. La moyenne pourtant est des plus remarquables. Le goût des arts mécaniques, celui du dessin, leur sont naturels. Toutes les qualités supérieures de la race sont respectées par l'éducation. Les petits Indiens sont courageux au physique et au moral, généreux, fiers, sensibles, pleins d'observation, de finesse et de sentiments délicats. Mais ils restent ombrageux, d'une timidité invétérée avec les blancs.

Quant à l'impression causée dans les tribus indiennes par la visite des chefs à Hampton et Carlisle, une lettre, entre des centaines que possède le capitaine Pratt, en donnera l'idée.

«Ma chère fille.--Je t'envoie mon portrait. Tu vois que je porte mon habit de guerre. Mais je vais porter celui des hommes pâles. Je veux essayer de vivre comme un blanc. Ainsi tu n'as rien à craindre de moi. Je veux que tu apprennes et que tu sois bonne fille. Nous sommes fiers de toi; mais ce sera plus encore quand tu reviendras.

L'agent m'a dit que j'irais te voir. Je veux t'acheter une chaîne d'or et avoir ta face en porcelaine (photographie). Tout notre peuple bâtit des maisons et va cultiver des fermes. Je t'ai toujours aimée; cela me rend heureux de savoir que tu apprends. Je fais écrire mon frère, la Grande-Étoile, pour moi. Si je pouvais lire et écrire, je serais bien heureux. Ton père: L'Aigle-Noir.»

«P. S.--Pourquoi me demandes-tu des mocassins? Je t'ai envoyée là-bas pour être comme une fille pâle et porter des souliers.»

Nous voilà loin de la réponse faite par le sachem Saponi, il y a cent ans, au commissaire anglais. Celui-ci offrait au chef indien d'emmener son fils et sa fille pour les faire élever en Angleterre: «Leur enseignerez-vous mieux que moi, dit-il, à tanner le daim, à scalper un ennemi? Donnez-moi plutôt vos fils, je les élèverai dans mon wigwam, et j'en ferai des hommes.»

Un grand chef Sioux, Queue Tachetée, avait à Hampton plusieurs enfants. Il vint les voir, et trouva que son fils aîné n'avait plus besoin d'interprète auprès des Américains. Il prit peur et emmena tous ses enfants avec lui. Dans sa tribu on voulut le déposer. «Si l'école est mauvaise, pourquoi y as-tu laissé nos enfants?» demandèrent-ils. Quand ils surent le motif de son action, un chef dit: «La Queue-Tachetée va si souvent dans la tente du Grand-Père (le président à la Maison Blanche) qu'il a appris à parler double, comme les Yankee, pour mentir comme eux.»

Les meilleurs élèves de Hampton et de Carlisle sont renvoyés dans les tribus pour y faire de la propagande, mais la plupart préfèrent revenir habiter auprès de l'école pour exercer leur métier. Et peu à peu, par la fréquentation des deux sexes, on voit, à l'âge de la puberté, sous l'influence de l'éducation, s'éveiller au cœur des jeunes sauvages les premières tendresses naïves de l'amour civilisé.

Le capitaine Pratt m'a donné à lire la confidence qu'il avait reçue d'un amoureux comanche.

«Longtemps passé dans Territoire Indien, moi chasser, moi faire la guerre. Moi, pas penser aux filles. Alors, toi, capitaine, tu me conduis à Hampton. J'apprends parler «américain». Tout le monde bon pour moi. Moi j'étudie, moi j'apprends! travailler. Là beaucoup de filles belles et bonnes.

Mais moi, pas penser aux filles. Alors moi je tâche faire bien. Je travaille fort. Tu m'envoies territoire indien chercher filles et garçons indiens.

J'ai amené quinze. Je vois tout mon peuple, tous mes vieux amis. Mais moi, pas penser aux filles.

Mais Laura, elle, pense. Elle me dit elle sera une femme pour moi. Je l'amène vers toi à Carlisle.

Elle apprend parler «américain». Elle étudie, elle coud. Maintenant le père de Laura parti aux terres de chasse du Grand-Esprit (mort). Moi, je! pense, je pense tout le jour, je pense toute la nuit: qui va prendre soin de Laura? Et après, je pense: moi je travaillerai à Carlisle. Je travaillerai fort et je prendrai soin de Laura.»

Laura! Une comanche du nom de Laura! N'est-ce pas la fin de tout?

Voici maintenant un Pétrarque peau-rouge, tel qu'il se peint lui-même dans une lettre d'amour(!) tombée aux mains d'un surveillant d'atelier.

«Miss... j'ai dit: je t'aime. J'ai besoin t'écrire.

Quand je te donne une lettre, j'ai besoin tu répondes vite. Cela fait mon cœur joyeux, ma sœur en l'école. Quand je parle, je ne dis pas un mensonge.

Mon cœur est vrai. Toujours je t'aime d'amitié, toujours je t'aime d'amour. Je suis sincère. Ma pensée est droite. J'ai besoin toujours nous rions l'un à l'autre. Quand nous sommes ensemble toujours nous vivons heureux. Je pense; c'est bien comme cela. Toi penses, toute seule, et après, dis-moi ta pensée. Je veux te dire encore une chose: ne parle pas au Renard Gris. Cela me fait triste. Encore une chose; quand j'écris pour toi, ne dis rien. Si on voit la lettre, on m'emmène loin. Je ne te vois plus. Je suis triste, triste dans mon cœur. Ne montre rien.

Je veux te dire une seule chose: toujours je t'aime d'amitié, toujours je t'aime d'amour. Mon cœur donne une poignée de mains avec toi. »

Après cette lettre, qui osera dire qu'on ne peut civiliser les Indiens?

Mais l'Américain préfère les tuer...
Jehan Soudan.