FANTAISIE MILITAIRE PAR SHARP, DESSINS DE JOB

Dans une ample chemise de papier bulle à deux faveurs vertes coquettement nouées, le travail d'hiver du capitaine d'habillement Bourgeron portait le double titre suivant, tracé en large ronde de la main habile d'un scribe:

Des inconvénients du port de la barbe, au point de vue de l'usure prématurée des écussons de capote.

Des inconvénients du mode d'attache de la jugulaire réglementaire au point de vue de la strangulation possible de l'homme s'élançant à l'assaut de la position, par un grand vent.

Et ce n'était point, messieurs, le classique brouta bâclé par un sous-lieutenant pour s'affranchir de la corvée et reprendre la fête; compilation gauche des revues militaires à la mode et des cours de l'École de guerre. Non pas! C'était l'œuvre bien personnelle de Bourgeron lui-même, lentement mûrie dans l'atmosphère favorable du magasin d'habillement embaumée de pirètre, parmi les casiers de draps, de capotes, de képis emboîtés en couronnes, de bidons, de gibernes, de cartouchières, etc.

Le style avait cette fermeté dégagée de toutes parenthèses qui caractérise les œuvres de conviction. Jugez-en par ces passages:

«Que l'on entre donc franchement dans la voie des réformes utiles et que l'on place un écusson à 0m04 au-dessus du milieu de la martingale de capote et deux autres écussons sur les deux plastrons du vêtement, à 0m06 au-dessus de la ceinture.

«Mais pourquoi, me direz-vous, deux écussons par devant?--Parce que l'on boutonne à droite pendant la première quinzaine et à gauche pendant la seconde.»

Et il répondait ainsi d'avance à toutes les objections par des arguments irréfutables.

Enfin, l'inventeur couronnait son exposé de réformes en baptisant sa découverte d'une appellation logique agrémentée d'adverbes latins, ce qui lui conférait un caractère à la fois scientifique et littéraire: c'était le triple ante-post-écusson du capitaine Bourgeron, dont il offrait généreusement la conception à son pays.

Au ministre maintenant de comprendre qu'une distinction honorifique serait la faible récompense de ses services et de son désintéressement de soldat!

Sur la question de la jugulaire, Bourgeron n'était pas moins catégorique:

«La jugulaire réglementaire, disait-il, de trop faible largeur, peut stranguler l'homme lorsque, par un grand vent contraire, il s'élance à l'assaut de la position ennemie. D'autre part, elle exerce une tension excessive sur le bourdaloue au grand détriment de la coiffure et par suite au grand dam des deniers de l'État.

«Il conviendrait de remplacer cette jugulaire par une large jarretière tricolore élastique qui, en dehors du besoin, s'enroulerait en macaron au sommet de la coiffure et concourrait ainsi à la rendre plus belle, plus imposante.»

Quelques semaines avant l'inspection, le colonel mit au rapport une note ainsi conçue:

«Le colonel est heureux d'adresser au capitaine d'habillement ses félicitations pour son remarquable travail d'inspection. Ce travail est déposé à la bibliothèque du régiment et messieurs les officiers sont invités à le lire attentivement.

«Dans sa double invention, la jugulaire-jarretière-macaron et le triple-ante-post-écusson, le capitaine Bourgeron ne se contente pas d'envisager le seul point de vue de l'habillement; il étudie, en outre, la question du combat et prouve ainsi qu'il joint aux modestes et sérieuses qualités d'officier de bureau le coup d'œil de l'officier de guerre.»

Bourgeron, acclamé à la pension, dut offrir «le champagne». Bourgeron était bien, bien heureux!...

Le général inspecteur Tardemol débarqua un matin à l'hôtel du Soleil d'Or accompagné de son aide-de-camp, le capitaine Modeste Des Aiguilles, fraîchement sorti de l'École de guerre. Ce couple formait le contraste le plus curieux, réunissant les deux extrêmes du vieux jeu, de la légendaire culotte de peau, d'une part, et du triple extrait de science militaire moderne de l'autre.

Le général Tardemol, ventru, congestionné, de bonne humeur après ses repas, aimait à passer à cheval, au pas, devant de belles troupes bien cirées, luisantes au soleil. Il aimait à parcourir paternellement le casernement et les cuisines, goûtant la soupe franchement, non pas d'un bout de lèvre dédaigneux, mais à pleine cuillerée. En revanche, il ne s'attardait pas volontiers aux registres de mobilisation; et pas davantage ne poussait-il des colles astucieuses sur les conséquences tactiques de la nouvelle poudre sans fumée.

Des Aiguilles, au contraire, avait le front chauve et l'œil myope du stratège fin de siècle. Son long corps sec était un beau modèle d'entraînement ou l'abdomen formait un creux, tandis que les cuisses se perdaient dans une large culotte Saumur qui semblait positivement vide. C'était un de ces sujets que se disputent les états-majors, auxquels on peut, à brûle-pourpoint, entre la poire et le fromage, poser des questions comme celle-ci:

--Combien de mètres de bickford y a-t-il dans le coffret d'arrière du deuxième caisson à dynamite d'un parc du Génie d'Armée?

Et Des Aiguilles eût répondu tout de suite:

--Douze mètres cinquante!

L'Inspection commença tout doucement, au train-train bon enfant de la méthode Tardemol. Vers le troisième jour, après déjeuner, le général, tout en retirant ses bottes pour faire un peu de sieste, dit familièrement à son aide de camp:

--Tenez, Des Aiguilles, voyez donc ces travaux «d'hiver.» Votre affaire, ça! officier savant, travailleur?--mettez quelques notes, hein?

En une nuit, une seule, Des Aiguilles absorba le mémoire de Bourgeron d'abord; puis, le ballot imposant des élucubrations similaires de tous les officiers du 201e de ligne. Et le lendemain, toutes ces œuvres retournaient chez le colonel raturées sans pitié à l'encre rouge, annotées, critiquées, dépiotées, réduites à rien.

«Le général a le regret de ne pouvoir soumettre au ministre la double invention du capitaine Bourgeron qui présente plusieurs graves inconvénients.

«1° La jugulaire-jarretière-macaron servirait de point de mire à l'ennemi par ses couleurs éclatantes et exercerait sur la tête de l'homme une pression dangereuse, surtout pendant les grandes chaleurs.

«2° Le chef serait obligé de baisser les yeux pour apercevoir les Triple-ante-post-écussons et prendrait ainsi une attitude anti-réglementaire et peu martiale.

«3° Le Triple-ante-post-écusson du rein serait masqué à la vue du chef par le talon droit dans la position du tireur à genou.

«4° Enfin, aucun des Triple-ante-post-écussons de l'homme ne pourrait être aperçu lorsqu'il se présenterait de flanc.»

Bourgeron souffrait!...

Pourtant, le dernier jour d'inspection arriva, avec le dîner de clôture traditionnel. Bourgeron était au nombre des invités, en sa qualité de chef de service.

Entre le général et ses hôtes une aimable cordialité s'établit dès le potage, favorisée par les crus généreux et le menu fort alléchant du Soleil d'or, vieille hôtellerie fameuse dans la région pour ses traditions gargantuesques. Le général parla de son jeune temps, de ses campagnes, de ses amours enlevées à la baïonnette... toute une bousculade de souvenirs où se mêlaient les cadavres des guérillas mexicaines avec les neiges de Sébastopol et les yeux de jais des Milanaises en délire, s'offrant aux culottes rouges dans une pluie de fleurs...

Chacun parla d'ailleurs à son tour, car le père Tardemol savait recevoir et diriger l'attention sur tous les convives successivement, comme il convient, proportionnellement au grade.

Seul, Bourgeron restait sombre, abîmé dans son idée fixe.

On passa prendre le café dans un salon annexe. Des groupes se formèrent. Le colonel et le général causaient un peu à l'écart, adossés à la cheminée. Tardemol hochait la tête pendant que le colonel, à voix basse, avec une vivacité corrigée de respect, exposait sans doute des mécomptes d'avancement.

Le colonel s'éloigna un instant pour déposer sa tasse à café sur un guéridon; et ce fut à ce moment précis, l'espace de quelques secondes à peine, que Bourgeron ruina son avenir et celui de son colonel.

D'un pas chancelant, il s'approche du général, et d'une voix rendue rauque par l'émotion:

--Mon général, quoi qu'il en soit, j'estime que le triple-ante-post-écusson et la jugulaire-jarretière-macaron sont des réformes qui s'imposent!...

Le général fit un soubresaut comme un homme brusquement arraché au sommeil et lança un tel regard de surprise au malheureux capitaine, que celui-ci, rouge de honte, se retira sans ajouter une parole.

Cependant le colonel se rapprochait souriant.

--Dites-moi, colonel, quel est cet officier là-bas?

--C'est le capitaine Bourgeron, mon général, le capitaine d'habillement.

--Ah! Et... vous êtes content de cet officier?

--Très content, mon général.

--Oui. Il n'a pas... de fâcheuses habitudes?

--Nullement, mon général; c'est un officier de mœurs parfaites et tout dévoué à son métier.

--Bien. Je vous remercie, colonel.

On se sépara sur des saluts réglementaires.

Dans les rues désertes et silencieuses, le bruit des sabres se fit entendre un moment, et les pâles réverbères allumèrent dans l'ombre les ors des uniformes.

Des Aiguilles assistait familièrement d'habitude au petit coucher de son patron, tout en causant service:

--Je m'étais trompé, mon cher Des Aiguilles, sur le compte de ce colonel. Je l'avais trop bien jugé. Il a au nombre de ses officiers un capitaine qui s'enivre, et il ne s'en doute même pas. Ce capitaine est venu tout à l'heure me dire des paroles incohérentes, où il était question d'ante-Christ, de triple-poste, que sais-je?

--Ah! parfaitement, mon général. L'idée n'était pas mauvaise assurément; mais j'ai signalé de grosses lacunes, et...

--Hein! quoi?... Vous me paraissez fatigué aussi, capitaine. Allons, bonne nuit.

Le général s'endormit en se promettant de dire le lendemain à son aide-de-camp de commander dorénavant les vins un peu moins largement.

Bourgeron et son colonel sont encore dans l'armée. Ils attendent tous deux leur retraite. Le colonel ne passera pas général, car il a dans ses notes: «Ne connaît pas ses officiers.»

Bourgeron ne sera jamais décoré, car ses notes contiennent cette appréciation: «Se livre à la boisson et s'enivre jusques à la table de ses supérieurs!»

Sharp.

EN RUSSIE.--Une cuisine en plein air à Moscou.

LES FÊTES DE L'HIVER A PARIS.--Préparatifs d'une soirée de «têtes».

La semaine parlementaire.--La Chambre poursuit l'examen des diverses lois présentées, soit par le gouvernement, soit par les députés, dans l'intérêt de la classe ouvrière.

Parmi ces lois figurait celle qui concerne les caisses de retraite, de secours et de prévoyance, fondées au profit des employés et ouvriers. On sait qu'en diverses circonstances les sommes qui ont été versées dans ce but ont été englobées, à la suite de déconfitures, dans l'actif de la faillite, en sorte que les intéressés étaient fréquemment frustrés dans les espérances d'avenir qu'ils avaient pu légitimement concevoir. La loi actuelle, que la Chambre a adoptée, confère aux caisses ouvrières, en cas de déconfiture des sociétés industrielles, des maisons de commerce ou des usines, le caractère de créancier privilégié.

Est venue ensuite la discussion d'une loi très importante, celle qui concerne la compétence des juges de paix. Cette loi, déposée par M. Labussière, cherche à répondre au vœu si souvent formulé: la justice expéditive et à bon marché. L'auteur pense que ce vœu peut être en partie réalisé si l'on attribue à la justice de paix la connaissance d'un grand nombre d'affaires qui sont, dans l'état actuel de la législation, de la compétence des tribunaux d'arrondissement. Cette loi, qui forme tout un ensemble, ne vise pas seulement la compétence des juges de paix, elle règle les conditions de nomination, le traitement de ces magistrats et l'organisation des tribunaux où ils siègent.

Entre temps, M. Francis Laur a tenté de lancer une nouvelle interpellation. Celle-ci avait pour but de demander au ministre de la justice «les mesures qu'il comptait prendre pour empêcher les escroqueries commises au moyen de prospectus promettant des bénéfices invraisemblables.» Il s'agissait, en l'espèce, du banquier Berneau, dit Macé, lequel s'est enfui laissant un passif qu'on évalue à une vingtaine de millions. Macé avait réuni des capitaux dont on peut calculer l'importance d'après le déficit qu'il laisse derrière lui, et cela en promettant à ses clients 120% de bénéfice. Mais le plus curieux, c'est qu'il a réussi pendant plusieurs années à faire face à ses engagements, et qu'en partant il a laissé soit dans son coffre-fort, soit dans les caisses du Crédit Lyonnais, en bon argent liquide ou en excellentes valeurs, une somme supérieure à un million et demi de francs, en la mettant à la disposition de ses créanciers.

Les élections du 15 février.--Deux élections sénatoriales ont eu lieu dimanche dernier.

Dans l'Indre, M. Benazet, député bonapartiste, a été élu par 312 voix contre 296 à M. Brunet, maire d'Issoudun, républicain.

Dans l'Isère, M. Durand-Savoyat, républicain modéré, a été élu par 666 voix contre 518 à M. Bovier-Lapierre, républicain radical.

Les élections municipales qui ont eu lieu dans trois quartiers de Paris, Montparnasse, la Goutte-d'Or et Pont-de-Flandre, n'ont pas donné de résultats, aucun des candidats n'ayant obtenu la majorité absolue des voix.

La statue de Marat.--Après la question Robespierre, nous avons failli avoir la question Marat. Nous ne pensions pas tomber si juste, quand nous disions que les personnages de la Révolution semblaient appelés à jouer un rôle actif dans notre politique moderne.

Dans son interpellation sur la question municipale, M. Fresneau avait affirmé qu'il existait au parc de Montsouris une statue représentant Marat, en sorte que l'ancien pourvoyeur de la guillotine était honoré à l'égal des hommes qui ont rendu les plus grands services au pays. Le fait a été reconnu exact: il s'agit d'un buste exécuté par le sculpteur Baffier, buste qui n'est pas sans mérite, et qui fut acheté par la ville en 1883, sur un vote du Conseil municipal, puis utilisé en 1886 pour l'ornementation du parc de Montsouris.

Mais c'est à peine si on a eu le temps de constater la présence dans cette promenade publique d'un monument inconnu de la plupart des Parisiens et jusque de l'administration elle-même: car, à la suite de la révélation faite par M. Fresneau, le buste a été enlevé et transporté dans un des magasins de la Ville, à Auteuil.

Interrogé à ce sujet par le ministre de l'intérieur, le préfet de la Seine a répondu qu'un monument ne pouvait être conservé sur une voie publique qu'en vertu d'un décret présidentiel. Dans l'espèce, ce décret n'ayant jamais été ni sollicité ni rendu, on a dû, pour rentrer dans la légalité, enlever la statue.

Cet incident n'a pas donné lieu à un débat parlementaire, comme on l'avait cru d'abord, mais le Conseil municipal reprend ses séances lundi prochain, et il serait bien extraordinaire qu'il ne soulevât pas la question Marat, afin de donner une nouvelle consécration à la théorie du «bloc», qui a si bien réussi à M. Clémenceau.

Italie: la déclaration du nouveau ministère.--Comme nous l'avions prévu, et comme il était facile de le prévoir, la déclaration que M. di Rudini a lue au parlement indique, sinon un changement de politique à l'égard de la France, du moins une modification sensible dans la manière dont cette politique s'affirmera à l'avenir dans les relations du gouvernement italien avec le nôtre. C'est beaucoup, car les procédés de l'ancien président du conseil étaient faits souvent pour exaspérer ceux-là même, qui, dans notre pays, étaient le mieux disposés à vivre en bons termes avec nos voisins. Sur ce point spécial, celui qui nous intéresse par-dessus tout, le langage de M. di Rudini a été plus net encore qu'on ne l'espérait. La déclaration ministérielle affirme la politique de paix qui est dans les vœux de toutes les nations et ajoute: «C'est autour de cette idée de désir et de besoin de paix, que se sont réunies les puissances voulant se procurer une sécurité absolue et à l'Europe une tranquillité durable. Nous maintiendrons à nos alliances une fidélité solide et pure. Nous montrerons à tous, par notre conduite, que nous n'avons pas d'intentions agressives. Des doutes, des soupçons et des défiances ayant été soulevés à tort sur nos rapports avec la France, nous nous efforcerons d'éliminer toute fausse interprétation. Nous sommes convaincus que nous inspirerons, par une conduite mesurée, une sereine confiance que nous croyons mériter.»

Ainsi donc, le maintien de la triple alliance est nettement affirmé, mais en même temps le nouveau président du Conseil italien déclare catégoriquement qu'il s'appliquera à faire disparaître les malentendus qui ont failli compromettre à plusieurs reprises nos rapports avec l'Italie, malentendus que son prédécesseur semblait prendre à tâche d'entretenir. C'est tout ce que la France peut raisonnablement demander, et si le nouveau ministère se conforme à ce programme, nous pouvons compter sur une amélioration sensible des relations entre les deux pays.

L'Italie, d'ailleurs, n'a qu'à y gagner. De l'aveu même du ministère, elle traverse une crise économique aiguë et elle ressent, plus que toute autre puissance, ce besoin de paix dont parle M. di Rudini.

Irlande: la question Parnell.--Le sort en est jeté; l'accord que l'on croyait encore possible le semaine dernière entre les représentants de la cause irlandaise est définitivement rompu. Les longues négociations qui ont eu lieu à Boulogne entre Parnell et ses amis O'Brien et Dillon ont abouti à un échec complet. Que s'est-il passé? On ne le sait pas exactement, car le secret absolu a été gardé par les intéressés et on ne connaît les pourparlers que par les résultats, qui sont tristes pour les amis de l'Irlande.

M. Parnell, dans une lettre publique qu'il a adressée à M. O'Brien, déclare «que tous les efforts faits pour arriver à un règlement pacifique des malheureuses dissensions du parti ont avorté», et ajoute: «Je ne puis abdiquer, sans danger pour la cause, les responsabilités qui m'ont été imposées et que j'ai acceptées, du fait de notre peuple et de notre race».

D'autre part, M. Dillon a signé un manifeste dans lequel il dit: «Nous sommes forcés, à notre grand regret, de déclarer que, ayant fait de notre mieux pour la paix, nous n'avons pas atteint le but que nous poursuivions. Et cette misérable lutte en Irlande va donc se poursuivre!

Sur ce, Parnell s'est rendu en Irlande où il va mettre en œuvre ses puissantes facultés et son activité infatigable pour reconquérir la popularité dont il jouissait, avant ces fâcheux incidents.

Quant à Dillon et O'Brien, donnant encore une preuve de leur patriotisme, prêt à toutes les abnégations, ils se sont embarqués bravement pour Folkestone, après avoir lancé leur manifeste, et là ils ont été arrêtés, en vertu de la condamnation à l'emprisonnement prononcée contre eux l'année dernière.

Allemagne: l'empereur artiste.--Depuis que Guillaume II est monté sur le trône, il a causé au monde plus d'une surprise. On s'attendait à ne trouver en lui qu'un chef d'armée, impatient de faire parade de ses connaissances militaires, une sorte de caporal couronné, prêt à se lancer sans réflexion dans toutes les aventures: on a vu au contraire que s'il ne négligeait rien pour maintenir la puissance que son empire a acquise par les armes, il n'entendait rester en rien étranger aux travaux de la civilisation et de la paix. Tour à tour diplomate, organisateur, socialiste, pédagogue même, il apporte dans toutes les choses qui concernent l'administration de l'État le concours de son action propre et l'appui de ses vues personnelles.

Nous ne le connaissions pas comme amateur passionné des arts: il vient de se révéler comme tel. Certes, on savait déjà qu'il avait une certaine habileté à manier le pinceau, et qu'il avait produit quelques tableaux d'un certain mérite, représentant des sujets maritimes ou militaires. Mais, jusqu'ici, ces manifestations artistiques étaient demeurées tout intimes; celle à laquelle il vient de se livrer en s'associant publiquement au deuil que cause à la France la perte de Meissonier obtient et mérite plus de retentissement. L'empereur d'Allemagne a tenu à faire transmettre à l'Institut, par voie diplomatique, l'expression des regrets que lui a causés la mort «d'un homme qui fut une des grandes gloires de la France et du monde entier.»

Il y a là un hommage dont la sincérité est faite pour nous flatter dans notre orgueil national, venant d'un ennemi qui pour la première fois s'adresse directement à nous, et cela pour s'incliner devant une de nos gloires. Mais n'y a-t-il pas aussi une leçon dans ce fait que l'empereur d'Allemagne proclame implicitement que l'art n'a pas de frontières en célébrant l'auteur de la bataille d'Iéna, alors qu'en France on hésite à livrer franchement l'œuvre de Wagner au jugement du public?

N'est-ce pas dire aussi que les artistes français recevront le meilleur accueil s'ils répondent à l'invitation qui leur a été faite de prendre part à l'Exposition des Beaux-Arts qui se prépare à Berlin?

Dans ce cas, il y aurait double habileté, et l'empereur diplomate irait à l'égal de l'empereur artiste, étonnant de plus en plus l'Europe, peu préparée, par ce qu'elle croyait savoir de lui, à le suivre dans ces transformations successives.

Au Dahomey.--D'après les nouvelles que le Temps a reçues de la côte du Dahomey, par le steamer Gallia, de la Compagnie Cyprien Fabre, le père Dorgère s'est rendu à Abomey pour aller rendre visite au roi Behanzin, avant de s'embarquer pour la France, ou il doit venir prendre un repos bien gagné. Cette visite était, en quelque sorte, obligatoire, car elle était destinée à remplacer celle que notre administrateur, M. Ballot, devait faire lui-même au roi.

Les Dahoméens ont, paraît-il, une attitude très correcte vis-à-vis des autorité françaises, mais ils ne se comportent pas de la même façon avec les Français établis dans le pays, auxquels ils cherchent à nuire de toutes manières. Dernièrement ils ont demandé à tous les comptoirs de la côte d'envoyer un représentant pour assister aux sacrifices humains d'Abomey. Behanzin a fait torturer et décapiter les trente chefs qui s'étaient fait battre par nos troupes et il prétendait obliger nos nationaux à sanctionner par leur présence cette exécution.

Ajoutons que les Dahoméens continuent à recevoir des armes perfectionnées. Il leur a été expédié de Logos 7,000 fusils à tir rapide, dont 800 remingtons.

Les pirates du Tonkin.--Le dernier courrier d'Extrême-Orient a rapporté du Tonkin des nouvelles qui, sans être aussi inquiétantes qu'on l'a cru d'abord, montrent cependant que les autorités militaires doivent se tenir toujours en éveil.

On a signalé la concentration de bandes nombreuses au nord-ouest de Hong-Hoa, dans la vallée du Song-Ma, sous la diction du doc Ngu, le chef rebelle qui nous a infligé déjà tant de pertes.

Dans le Yen-Té, nous avons du envoyer une colonne de 600 hommes, avec du canon, devant Hun-Thuong, où se sont réfugiées les grosses bandes de la région. L'attaque n'a pas réussi et l'on a dû se retirer avec 33 hommes mis hors de combat, parmi lesquels le lieutenant Blaise, un officier des plus distingués, sur lequel on fondait les plus grandes espérances. On prépare une colonne bien plus forte pour faire l'investissement régulier de la position.

Enfin l'expédition dirigée par le général Godin contre les bandes du Tin-Dao a été reprise dans les derniers jours de décembre. On se trouvait là en face de véritables rebelles obéissant à un mot d'ordre, et leur résistance a été telle que, depuis Ba-Dinh, on n'en avait pas rencontré de pareille.

Ces nouvelles ont causé une certaine émotion et donné lieu à un retour offensif de la part de ceux qui n'ont cessé de combattre la politique coloniale suivie par notre gouvernement dans ces derniers années.

Nécrologie.--Le docteur Clech, député et conseiller général du Finistère.

Le général Sherman, qui s'est illustre dans la guerre de sécession.

Le baron de Lœventhal, qui fut longtemps attaché militaire à l'ambassade austro-hongroise à Paris.

M. Audoy, trésorier-général de Tarn-et-Garonne.

M. le capitaine de frégate Garnault, fils du vice-amiral Garnault.

Le contre-amiral Pallu de la Barrière.

Le commandant Lebleu, ancien maire de Dunkerque.

Le baron Théodore Pichon, ancien ministre plénipotentiaire.

M. Antoine Richard, célébré agronome ancien représentant du peuple.

M. Adolphe Wenger, ingénieur.

M. Pierre Petroz, critique d'art.

M. Alfred Labbé, grand industriel de Meurthe-et-Moselle.

Le peintre Jongkind.