LE VEAU INCOMPARABLE

On a constaté que la gourmandise est la compagne habituelle de l'esprit et que les imbéciles attachent généralement une importance médiocre aux finesses de la chère. Je pourrais consigner, ici, cent noms fameux qui justifient cette observation, mais je n'en veux citer qu'un seul; celui du baron de Ratillac, le héros de cette véridique histoire. Parlant de Ratillac, Monselet a dit: «Sa bouche est toujours pleine de bons mots ou de bons plats.» Le fait est que nul n'a su, mieux que cet affable rentier, se donner la joie des jouissances intellectuelles combinées avec une alimentation délicate et soignée. Non, jamais millionnaire ne tira parti meilleur de cinquante mille livres de revenus!

La bibliothèque du baron--où j'avais l'autorisation de pénétrer--trahissait nettement ses goûts. C'était, sur des rayons capitonnés de molleton vert, un judicieux assemblage des auteurs français, réputés dans l'univers littéraire et de tous les livres de cuisine parus depuis que l'on a traité les «choses de la gueule». Ainsi que tous les célibataires dont la jeunesse a été trop mouvementée et qui ont dépensé vite toute leur énergie... sentimentale, Ratillac, légèrement fourbu et forcément assagi, menait une existence dont les actes se répétaient, chaque jour, à la même heure, avec une régularité chronométrique. Il se levait à 10 heures, procédait à sa toilette et mandait Sophie sa cuisinière--une Normande qu'il avait initiée, lui-même, aux secrets de son art à l'aide de patientes conférences et de lectures débordantes d'enseignements. Grâce à quoi Sophie excellait. Du reste, elle avait pour contenter son maître du temps et de l'argent, les nerfs--non seulement de la guerre, mais aussi de la ratatouille!

Le baron ne faisait qu'un repas chez lui, le soir à 7 h. 1/2, et il ne lésinait pas sur le prix des matières premières. Le matin il déjeunait invariablement dans la grande salle d'un cabaret select où l'on était au courant de ses habitudes. Le sommelier connaissait son vin préféré et le chef, prévenu, lui envoyait des mets spécialement préparés à son intention. Neuf fois sur dix, l'aimable gourmet partageait ses succulences avec une ou plusieurs sommités artistiques. Quand elles n'appartenaient point à la peinture ou à la sculpture, elles relevaient du journalisme ou de la science: et le repas finissait sur une discussion philosophique ou sur une nouvelle à la main que tout Paris répétait le soir même.

Après une promenade à pied, aux Champs-Elysées, Ratillac montait au Petit-Cercle où il pratiquait un bézigue quotidien. Il trouvait là, sans peine, des collègues qui consentaient à peupler, le soir, la solitude de son entresol de la rue de l'Arcade... Ceux qu'il priait à dîner n'opposaient que de faibles résistances à son invitation, car, si nulle part on ne devisait plus agréablement de tout et de rien, nulle part, non plus, on ne mangeait et l'on ne buvait comme chez le baron!... Ajoutez que Sophie avait le monopole de certaines préparations ordinaires dont la recette semble perdue--bien qu'elle consiste uniquement en soins minutieux... Le «veau bourgeoise» de Sophie était une pure merveille (il convient de noter qu'il cuisait douze heures sur un feu maintenu à 120 degrés centigrades, dans une casserole hermétiquement close d'un couvercle luté). Ce veau légendaire et hebdomadaire (il paraissait le jeudi seulement) attirait au baron des demandes indiscrètes. De «hauts dégustards», dont il ignorait même le nom, lui écrivaient pour qu'il leur envoyât la façon d'en accommoder de semblable. Une fois, un banquier viennois réclama, carrément, la faveur d'en goûter sur place... Sophie n'en était point plus fière, mais son patron savourait silencieusement les satisfactions que son cordon bleu procurait à son palais, et, le dirai-je? à son amour-propre... Elle était son élève!... Elle avait débarqué chez lui, de Caen, âgée de vingt-deux printemps, et, depuis six ans qu'elle fonctionnait à son service, elle n'avait raté qu'une sauce béarnaise!... Bref, Sophie était un oiseau rare--précieux surtout pour un amateur qui, frisant la cinquantaine, ne se sentait ni la force ni le temps d'éduquer un autre sujet.

*
* *

Un tantôt, je rentrais chez moi, pour écrire un article pressé, lorsque mon valet de chambre me remit un télégramme. Je l'ouvris: Ratillac, en un style non moins laconique que pressant, me conjurait d'accourir chez lui pour une cause excessivement grave. Son naturel pacifique et l'universelle sympathie dont il jouissait écartèrent de mon esprit l'idée d'un duel. D'autre part, je connaissais l'immuable sagesse de ses idées sur le jeu et la Bourse: je ne m'arrêtai donc point une seconde au soupçon d'un ennui d'argent. Un deuil? il avait pour toute famille un oncle qu'il connaissait à peine, dont il ne devait pas hériter et qui vivait retiré au fond de la Bretagne, dans un castel aussi délabré que son propriétaire. Enfin, j'avais quitté mon ami la veille au soir, gai, bien portant et content de la vie à son ordinaire. Je sautai dans un fiacre; un quart d'heure plus tard, j'étais introduit dans la bibliothèque où je trouvai mon bonhomme affalé au fond d'un fauteuil, le visage pâle, les traits décomposés, et dans un tel état de prostration qu'il demeura cinq grandes minutes avant de me parler.

--Qu'as-tu? répétais-je.

Pour toute réponse, il levait les bras en l'air, réunissant ses mains dans une conjonction désespérée et secouant la tête à la façon des gens dont le cerveau est la proie d'une obsession douloureuse.

A la fin, il me désigna d'un regard mouillé une lettre qui gisait, ouverte, sur le coin de son bureau. Je m'en emparai et la parcourus à la bâte.

En voici les termes et l'orthographe:

Mosieu,

Ge sui ben fâché, mai faut que ge quitt' mosieu, gé mon cousin que gi ai gurè le mariage quan jaurai trois cens franc déconomie. Gé l'sai, squ'est promi, ait promi et pi çai raisonab. Jm'en va samedi. Gai écri à Mosieu rappor que gai pas d'courage à li dire ça.

Sophie.

Un sourire, éclos sur mes lèvres, arracha le baron à sa torpeur. Il bondit sur moi... Je pensai qu'il m'allait battre:

--Tu ris! s'écria-t-il, mais tu ne sais donc pas que c'est ma mort!

--Ta mort?

--Oui, ma mort, gémissait-il en arpentant le tapis au travers des meubles épars, pour retomber finalement sur son siège. Et la pire des morts! La mort par la gastralgie! par la nausée! par la faim! La mort, entends-tu? Et je veux vivre, moi!

--Eh bien, m'écriais-je, outré de constater pareille faiblesse chez un être intelligent et bien né, eh bien! épouse-la!

--C'est justement ce que je compte faire, murmura-t-il d'une voix sourde... Voilà pourquoi je t'ai appelé.

--Ah ça! est-ce sérieux?

--Très sérieux. Tu seras mon témoin avec Dansonnet... Nous irons loin, très loin, pour la cérémonie.

--A Gretna-Green?

--Merci! un mariage contestable qui m'exposerait à un lâchage, non! Une fois marié, tu conçois, hein? je lui donne la moitié de ma fortune afin qu'elle se taise; nous revenons ici et personne ne se doute de la chose.

--Sophie connaît tes intentions?

Elle ne sait rien.

--Il me semble pourtant qu'avant tout il faudrait la consulter.

--C'est juste.

Ratillac sonna son valet de chambre et le pria d'aller chercher la cuisinière. Lorsqu'il prononça ce mot, je le vis sursauter comme mû par une révolte intérieure, mais il se reprit quand Sophie parut sur le seuil. Je la regardai pour la première fois avec attention. C'était une fort belle fille, ma foi! Un visage d'un teint chaud, d'ovale correct et plein, des cheveux épais d'un noir admirable; des yeux bleus, d'un bleu qui semblait refléter le glauque azur de l'Océan, sur les côtes du Calvados, les jours d'été. Joignez à cela la plastique robuste et harmonieuse d'une déesse grecque. Ah! par exemple! des mains qui gâtaient tout!

La pauvre fille pensait qu'on la convoquait à cause de sa lettre. Elle se tenait éloignée, la tête basse, tandis que ses doigts se promenaient sur l'ourlet de son tablier, dont elle avait relevé le coin sur sa hanche opulente. Ratillac, aussi gêné qu'elle pour le moins, taillait un crayon, croyant se donner une contenance. Quant à moi, je m'étais étendu derrière lui sur un sopha où je feuilletais le dernier numéro de la Revue Rose.

--Sophie, Sophie... So... So... So... phie, bégayait le baron sans venir à bout d'entamer l'entretien.

Elle, plus hardie, eut un geste de détermination brusque, fixa son maître de son regard brave, et de sa voix de garçon:

--C'est pas tout ça! s'écria-t-elle, et y a pas tant de façons à manigancer; j'm'en vas pace qu'il le faut et j'en ai du chagrin, vrai! ben du chagrin!

A ce moment, son mâle organe s'adoucit et se voila même, comme trempé subitement de larmes intérieures.

Elle poursuivit:

--Que mosieu ne rejimbe pas! C'est jeudi jour de veau, je le sais: on le lui servira son veau! je le cuirai avant que de partir!

Ratillac se tourna vers moi.

--Elle a du cœur, murmura-t-il.

--Elle fera une baronne exquise, lui soufflai-je ironiquement dans le dos.

Il haussa les épaules, et s'adressant à son cordon bleu:

--Vous l'aimez donc, votre fiancé?

--Moi, non; mais ce qui est convenu, pas vrai? est convenu.

--Alors, vous tenez à vous marier?

--Dame, écoutez, faut faire une fin. Je suis t'encore une sagesse, comme on dit chez nous, et bea que ça me taquine pas, je finirai peut-être par fauter avec un de vos enjoleux de Parisiens.

Ratillac s'était de nouveau penché de mon côté et me susurrait comme pour s'enhardir:

--Une sagesse, tu entends?

A quoi je répliquai:

--Pour ce que tu en feras de sa sagesse!

Nouveau geste de mauvaise humeur du baron qui, dans un effort, prononça ces paroles mémorables:

--Sophie, si vous le voulez, je vous épouse.

La cuisinière porta la main à son front, pâlit, rougit, chancela, et puis, partant d'un gros sanglot:

--C'est mal de se gauser d'une fille de la campagne... Ah mosieu! j'en gâcherai mon dîner!

--Ne faites pas cela! hurla Ratillac que le présent souciait plus encore que l'avenir. Je vous parle sérieusement, entendez-vous? Et ça ne traînera pas! J'écrirai à vos parents; vos papiers seront ici dans trois jours. Dans quatre, nous filons dans mon pays où la cérémonie aura lieu...

--Devant M. le maire?

--Oui, certes, et devant M. le curé. Allez, Sophie, allez... Ah! un mot, je vous prie: qu'est-ce que vous nous donnez à manger ce soir?

--Des grives aux truffes et une timbale à la surintendante.

--Très bien... Les truffes? bonnes?

--Oui, mosieu... bien sentantes.

--Allez, allez, Sophie, allez, ma fille.

Dès que la fiancée du baron eut disparu, je ne pus réprimer un formidable éclat de rire.

--Mais puisque personne ne le saura, répétait le baron vexé de mon hilarité. Elle n'a aucune relation: c'est une sauvage, elle parle à peine aux fournisseurs. Un matin, je l'ai suivie au marché... elle achète à la muette.

Je rentrai chez moi, me demandant en route si j'avais rêvé.

*
* *

Je n'avais pas rêvé. Deux semaines plus tard, jour pour jour, nous rentrions à Paris: moi, le couple et les trois autres témoins. Ais-je dit que Ratillac avait trouvé pour Sophie deux complaisants du Club et s'était assuré de leur discrétion?

Ils n'ouvrirent pas la bouche à propos de l'incident... Sophie imita leur réserve...

Les choses avaient repris leur cours accoutumé, et, par une chance inexplicable, la divine cuisinière n'avait en rien affirmé son droit de peindre un tortil sur son panier à provisions. Discrète et réservée comme par devant, elle attendait quelle lût mandée par son maître pour l'approcher ou l'entretenir.

Une nuit que ce dernier s'était attardé au cercle en un bridge intéressant, il regagna son entresol, maussade et grognant contre la partie qui avait reculé l'heure de son coucher. Son valet de chambre, qui ne l'attendait jamais le soir, avait, suivant son habitude, fait, avant de se retirer, la couverture du lit et disposé les menues affaires de nuit à leur place habituelle. Ratillac,--entré d'abord dans son cabinet de toilette où il s'était hâtivement dévêtu--se dirigeait, son bougeoir à la main, vers sa couche d'Épicurien pressé de s'affaler sous l'édredon, quand il aperçut une forme qui déterminait une saillie importante sous les couvertures piquées de satin rouge. Son premier mouvement fut de s'emparer de son revolver qu'il tenait tendu d'une main tandis que, de l'autre, il avançait le flambeau dans la direction de la forme toujours immobile. Un ronflement sonore l'avertit que l'ennemi n'était pas à craindre, pour le moment. «Si c'était une feinte de voleur, pensa-t-il, ou une farce de Dansonnet, ou bien...»

A ce moment la forme tournée vers la ruelle se retourna... Et le visage de Sophie apparut à Ratillac consterné!

--C'est toi, mon petit homme, fit-elle en s'étirant, viens vite, tu vas attraper froid.

Le baron sauta sur son pantalon à pied qu'il enfila fiévreusement. Il passa non moins vivement son veston d'intérieur, alluma les chandeliers à branches de la cheminée, et, s'approchant de l'alcôve où Sophie baillait sur le dos, la tête soutenue par ses bras admirables:

--Ah ça, êtes-vous folle? s'écria-t-il.

--Moi, folle, nenni dà! c'est toi qu'est fol. Qun qu'ta cru, mon gars? que je m'avais marié pour de rire? m'man m'a écrit et p'pa aussi... Y vont venir nous voir: j'sis ti ta femme? oui, eh ben alors? Faut que tout ça change ou j'irons devant les autorités.

--Sophie, Sophie, gémissait le baron, écoutez-vous parler?

Mais elle:

--Tu serais ben mieux au lit pour m'causer, va!... Enfin ce sera plus tard: j'ai attendu la chose quasiment trente ans, c'est pas un jour de plus... pas vrai? qui... D'ailleurs, il y a quelque chose de plus sérieux, j'sis baronne, hein? et riche, hein? j'veux fainéanter à cette heure. Tantôt j'ai retenu une cuisinière!

--Une cuisinière!!! mais c'est la fin du monde... Et mon veau, malheureuse!...............................

--Je tiens de Blaise, le valet de chambre du baron, qu'il le trouva le lendemain évanoui sur le tapis de sa chambre à coucher. Quand il revint à lui, ajouta Blaise, il me régla mes gages et me fit faire ses malles. Sophie avait achevé les siennes qui furent chargées à côté de celles de son maître, sur un fiacre qui prit la direction de la gare de l'Ouest. Je ne sais où ils sont allés... M. le baron était si original! il habite certainement quelque endroit caché avec sa dame. Enfin, je n'ai plus entendu parler de lui; et vous, monsieur?

--Ni moi non plus.

Cette entrevue avait lieu huit jours après l'événement. Aucune nouvelle par la suite, en sorte que Ratillac et sa femme m'étaient sortis de la mémoire. Mais voilà que, deux ans plus tard, je recevais de Baltimore une lettre ou l'émigré débutait en me contant la fameuse nuit jusqu'à l'évanouissement. Il passait ensuite à la fuite au Havre, à la traversée de l'Océan et au séjour à Baltimore où son ex-cuisinière jouait la grande dame, avait chevaux, voitures, laquais, chef, marmitons, etc.

Et dans un élan de sincérité qui prouve son persistant esprit, le baron finissait en ces termes:

--Et le plus dur, mon cher, c'est que Sophie est toujours une sagesse et qu'elle ne se gêne pas pour me traiter de «propre à rien», devant nos gens qui se moquent de moi!

Adrien Marx.