RÉPONSES

Il n'existe aucune lettre d'amour antique, et, sur ce chapitre, Aristote est muet. Nous y gagnons d'être délivrés des Grecs et des Romains; pour ce qui est du reste, depuis trois mille ans, je ne vois que trois Grandes Amoureuses dont les Lettres sont classiques:

Héloïse, l'Abbesse du Paraclet.--Marianna Alcaforado, la Religieuse portugaise.--Mlle de Lespinasse.

Ces trois femmes offrent les exemples les plus caractéristiques des malheurs de l'amour terrestre, et leurs amants ont été des bourreaux.

Le cadre d'un portrait ne permet pas d'y grouper les figures et d'y représenter les scènes d'un tableau historique; il suffira donc de jeter un regard à vol d'oiseau sur les siècles passés.

Avant Héloïse et Abélard, il faut mentionner le roman mystique de Radegonde et de Fortunatus aux temps mérovingiens; mais les épîtres en vers latins ne sont pas des Lettres d'amour.

Au moyen-âge, les damoiselles envoyaient leurs chevaliers guerroyer au bout du monde; quand ils revenaient, elles épousaient l'invalide de leur choix. En ce temps-là, les rubans de couleur coûtaient cher, et ceux qui les méritaient se vantaient de ne savoir pas écrire.

Voici les Valois et l'Escadron volant de Catherine de Médicis; François 1er et sa cour fleurie de dames comme un jardin de roses. Puis viennent les Frondeuses, les Amoureuses et les Précieuses du Siècle de Louis XIV, remplacées par les Bergères galantes du dix-huitième siècle.

Sous la Révolution, l'Empire et la Restauration, on voit apparaître les luths et les harpes, les lacs et les nacelles, les romances et les rêveries de l'École du Spleen: Werther, René, Don Juan, Adolphe, Corinne, l'épistolière, toute la lyre des derniers bardes, tout le piano des premiers psychologues.

Ce n'est pas à dire qu'il n'y eut plus de Lettres d'amour, il y en a même trop; on est presque tenté d'admirer Mme Récamier, l'Amour en buste, qui pouvait correspondre avec cinq cents de ses amis, sans leur donner l'amour en style.

Il a donc fallu mille ans pour faire éclore cette fleur d'amour, cette rose dont le parfum s'exhale encore des pages jaunies de ses Lettres latines en écriture gothique: Héloïse; puis encore sept siècles pour retrouver l'écho de son éternel soupir dans celles de Marianna. Depuis, le monde n'a plus entendu cet accent; mais l'amour a toujours respiré et il respire encore. Ainsi soit-il!--Divers Correspondants.

Toutes les femmes, sans exception, quand elles aiment ou s'imaginent aimer, ont la manie d'écrire des lettres. Quelques-unes, ayant entendu dire que les paroles volent et que les écrits restent, croient d'une prudence consommée d'ajouter: «Brûlez cette lettre.» L'expérience devrait pourtant leur avoir appris qu'on ne garde que celles-là.--Sélibater.

Il n'y a rien de plus bête qu'une lettre d'amour écrite par un véritable amoureux; d'où je conclus que toutes les belles épîtres de nos adorateurs ont été composées par des gens qui ne l'étaient pas du tout.--Ninon.

Assez d'autres sans moi disserteront sur les Lettres historiques des Grandes amoureuses et des Amants célèbres. J'ai pensé que la correspondance des Petites amoureuses et des Amants inconnus servirait d'ombre à ces tableaux classiques. La plus belle poésie est celle qui chante l'aimée; la plus belle musique, c'est sa voix: le plus beau tableau, son portrait; la plus belle statue, son corps; le plus belle édifice, sa maison; la plus belle Lettre d'amour, celle qu'elle griffonne avec des fautes d'orthographe.--Véra.

Je possède sept Lettres d'amour du dix-huitième siècle, sept modèles échelonnés qui, à cette époque, constituaient la Stratégie de l'Amour, le siège en règle d'une femme. Selon les réponses ou le silence, chaque modèle était en double. Au numéro 5, les travaux d'approche étaient terminés, le numéro 6 ouvrait la brèche, et, après le numéro 7, on plantait le drapeau. Si la place était déjà prise et occupée, ou bien défendue, on levait le siège et on allait chercher meilleure fortune ailleurs. Aujourd'hui, la tactique a tellement changé que cette stratégie de l'amour semblerait aussi démodée que celle de la guerre.--Vieux Jeu.

Le Questionnaire de l'Illustration me rappelle que j'ai formé une collection de Lettres d'amour de tous les temps et de tous les pays; j'ai pensé qu'on accueillerait volontiers quelques échantillons choisis de ces curiosités, sous le pavillon de la devise de la Jarretière: «Honni soit qui mal y pense.»

Mais, ma chère amie, je suis si distrait. Ce n'était donc pas vous?--La Fontaine, à Mme de la Sablière.

Votre Majesté est une bégueule.--Louis XV.

Le jeune roi écrivit ces cinq mots, après avoir soufflé sur une glace, à la reine Marie Leczinska, qui lui rappelait que le vendredi (Veneris dies) était un jour d'abstinence.

Madame, je veux bien vieillir en vous aimant, mais non mourir sans vous le dire.--Chamfort.

Vous méritez d'être pendu.--Louise Contat.

A votre cou, mademoiselle.--Beaumarchais.

Vous avez trop de bonheur, la corde cassera.--Louise Contat.

Si votre retraite est irrévocable, elle ferme du même coup à vos adorateurs le Temple de Vénus et l'Autel de Thalie.

Ite, missa est.--Sophie Arnould.

Mon Frédéric, je t'aime comme une folle, je t'embrasse comme ça, tu as un beau front, mais je n'aime pas les gilets boutonnés jusqu'en haut.--Paméla, à Frédéric Soulié.

Mademoiselle, vous avez la jeunesse, la beauté, la fortune, l'amour; dites-moi seulement ce que vous pouvez encore désirer?--Prince.

Dormir toute seule.--Cora Pearl.

Voilà, monsieur, toutes les Lettres d'amour que j'ai sur moi, et elles ne sont pas neuves.--Un collectionneur d'autographes.

Que de perles dorment au fond des mers, que de fleurs ont passé sans avoir été respirées! Les poètes ont un encrier dans la tête; celui des femmes est dans le cœur, et elles écrivent avec leur sang. Les amantes passionnées ont le génie de l'amour et leurs lettres sont inimitables, et voilà pourquoi toutes les femmes écrivent bien.

Nos grand'mères du dix-huitième siècle écrivaient des billets pleins d'esprit, de grâce, de charme et de tendresse, sans savoir l'orthographe, ce qui prouve bien qu'en matière de style et de littérature la grammaire est inutile et le dictionnaire dans son tort.--L'Académicien de province.

A quoi sert de rimer, à quoi bon un poème,

Puisque tout peut se dire en trois mots: Je vous aime.

Distic.

Il y a des gens prosaïques qui ont ridiculisé les plus belles choses, comme les orgues de Barbarie ont écorché les plus beaux airs. Cela n'empêche pas de sentir l'amour, la poésie et la musique; mais il n'y a plus de périphrases pour dire: «Je vous aime.» Une femme rirait au nez d'un amant qui lui dirait à genoux: «Vous êtes un ange!» On n'entend plus cela que dans les vaudevilles. On n'ose plus se servir des mots doux et charmants de la tendresse; quand on veut parler d'amour, on ne trouve que des rengaines ou des phrases de romans de femme de chambre. La Bruyère a consacré un chapitre de regrets aux vieux mots du langage abandonnés, démodés, défigurés, dénaturés; que dirait-il des mots du cœur qu'on a déshonorés?--Le Vieux Classique.

(A suivre.)

Charles Joliet.