RÉPONSES
Si les vers adressés aux Muses terrestres peuvent être considérés comme des messages d'amour, on pourrait en citer par milliers. Il en est d'assez peu connus, qui dorment dans des Albums ou des Anthologies. Je pourrais en composer un bouquet, je n'en détacherai qu'une fleur:
L'âme pleine d'amour et de mélancolie.
Et couché sous des fleurs et sous des orangers.
J'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie
Et fait dire ton nom aux échos étrangers.
Ces vers pourraient être signés Lamartine ou Alfred de Musset. C'est une strophe de La Belle Vieille, de Maynard. Ces vers ont trois siècles.--Lecteur de «l'Illustration.»
C'est une remarque au moins singulière que les muses terrestres des grands poètes étaient mariées, et aucun ne fait allusion dans ses vers à son rival légitime. Dante seul a suivi l'exemple de Béatrix. Vrai, imagine-t-on Madame Dante?
Le Tasse, prisonnier, exilé, erre de ville en ville, toujours suivi par le fantôme d'Eléonore.
Laure avait une ribambelle d'enfants et faisait très bon ménage avec son mari; la muse des sonnets de Pétrarque était une poule couveuse, l'aigle a bien mérité les honneurs du Capitole.--Une Oie de Toulouse.
Heloïse.--On n'a que Trois Lettres d'Héloïse à Abélard. Les deux premières offrent le tableau de l'amour dans la solitude; la troisième est un Traité de la vie monastique. Elles n'ont eu qu'une seule édition, en 1616, et elles n'ont été complètement et littéralement traduites que de nos jours par le Bibliophile Jacob. Elles sont écrites dans le latin obscur et mystique du moyen-âge, mais son style est fier et doux; l'amour y parle un si clair et si beau langage, en passant par son âme, quelles en sont dorées, comme pour nimber d'une auréole le front de l'Abbesse du Paraclet.--Un Rat de BIBLIOTHÈQUE.
Les Amants du Paraclet seront immortels, tant qu'il y aura un cœur d'homme qui battra en lisant les Lettres d'Héloïse. Elles sont dans le souvenir de tous ceux qui aiment et dans la mémoire de tous ceux qui pensent. Leurs noms resteront unis sur la pierre de leur tombeau gothique, mouillée par les larmes de tous les amants malheureux. Qui oserait désunir ce que Dieu, la Nature et l'Amour avaient joint par les liens merveilleux du cœur et de l'intelligence? Comme Antoine et Cléopâtre, ils ont scellé le pacte des Inséparables dans la mort.--Carmen.
Héloïse est sans remords, elle ne veut pas se repentir. Elle conjure Abélard au nom du Dieu auquel il s'est consacré, de son Dieu à elle, qui ne défend pas l'amour à ses créatures et ne la punira pas du sien. Elle l'adjure de lui répondre, de venir, au nom de tout ce qu'il lui doit. Le feu qui dévore la vestale fait pleuvoir des gerbes d'étincelles sur le papier; sa main frémit en traçant les caractères; son cœur bouillonne sous la robe aux plis droits, qui la brûle comme la Tunique de Déjanire: «Que sa main gauche soit sur ma tête et que sa droite m'embrasse.»--Sic.
Les Lettres d'Abélard sont une indigeste compilation ou on ne trouverait pas une page à citer, en dehors du court récit de ses amours. C'est un rhéteur emphatique et creux, à la froide éloquence, qui se noie dans la controverse des textes et la chicane théologique des commentaires, dont il a nourri sa mémoire et meublé se tête.
Que répond Abélard à l'appel d'Héloïse? Après une absence et un silence de treize années, il lui envoie un sermon sur 38 Sentences des Livres saints. Son amour, à lui, est un incendie qu'il éteint avec de l'encre, et il jette de l'eau bénite sur le brasier d'Héloïse. Quelle douche, mon père! Elle écrit encore une fois; mais à cette troisième Lettre, le chant d'amour a cessé, la voix expire, la bouche se ferme, et l'amour brille encore comme une lampe funèbre dans l'ombre du sanctuaire. Il est inutile, je pense, de parler de la troisième épître au Paraclet du moine de Saint-Gildas; ce prêcheur sempiternel aurait mis un ange en colère.--Clergyman.
J'ai été occupé toute la matinée d'Héloïse et d'Abélard. Elle disait: «J'aime mieux être la maîtresse de mon philosophe que la femme du plus grand roi du monde.»
Et je disais, moi: «Combien cet homme fut aimé!»
Diderot.--Lettres à Mlle Volland.
Marianna, la Religieuse portugaise--Ces lettres eurent un tel succès de vogue qu'elles donnèrent naissance à un genre de littérature épistolaire où la passion s'étalait toute nue, les Portugaises, je ne parlerai pas des Réponses supposées; elles sont sans doute moins banales et moins ridicules que celles de Bouton de Chamilly. De beaux esprits s'ingénièrent à composer des suites, comme les Lettres d'une Dame portugaise, ou l'aventure se dénoue par un mariage des amants avec dispense de Rome. Ces imitateurs ressemblent assez à des maçons qui ajusteraient des bras en plâtre à la Vénus de Milo. Toutefois ces Portugaises offrent des modèles de la correspondance du temps et permettent de comparer l'appel désespéré de Marianna, qui écrit avec le sang de son cœur, et les petits cris plaintifs des poupées qui trempent leur plume de cygne ou d'oie dans l'eau bénite de rose.
Ariane, ma sœur, de quelle amour blessée.
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.
Un Rat de Bibliothèque.
Ce n'est qu'au commencement du siècle qu'on a découvert le nom de Marianna, seulement connue sous le voile mystérieux de la Religieuse portugaise; mais on ne sait d'elle que ce qu'on en voit dans ses Cinq lettres. Elles sont enivrantes, et son cri d'amour sort des dernières profondeurs de l'âme humaine. Que serait-ce donc si on pouvait lire les Lettres originales, dont on n'a qu'une traduction froide et décolorée! cependant elle ne semble pas trop enjolivée, et si elle n'est pas littéralement fidèle, on y retrouve, à défaut de la couleur, le dessin de la pensée et le mouvement du style.
Marianna a tout donné, corps et âme. Dieu et l'honneur, dans sa belle folie, avec joie, sans regret, sans remords. Son amour a d'abord résisté à la séparation, l'absence, l'abandon, l'indifférence, l'oubli, le dédain, le mensonge et la trahison. Enfin, la pauvre âme finit par comprendre que son amant est un officier bellâtre, sot, imbécile, ignorant, vaniteux, vantard et infatué; et tel est le brevet de bêtise en bonne forme que Saint Simon décerne à ce vainqueur qui, dès son retour en France, au mois de Janvier 1669, a fait de ses Lettres comme un trophée de gloire. C'est une chose triste à dire; mais s'il l'avait aimée, si seulement il avait été discret, elles seraient ignorées, perdues.--S. S.
Tant que l'arme a été dans la blessure, Marianna a aimé la douleur et adoré le bourreau, mais après l'avoir arrachée de désespoir, son âme n'a plus que du mépris pour la fausse idole, et la plaie de l'amour sera cicatrisée plus vite que celle de l'orgueil féminin.
Aimer, c'est du soleil, et haïr, c'est de l'ombre.
Elle s'aperçoit qu'elle n'aime plus, et que là commence le véritable malheur. Voilà le seul reproche de Marianna adressé à son amant: «Vous m'étiez moins cher que ma passion.»--Lady Love.
C'est l'amour de la femme avec tous ses mirages et ses illusions décevantes. Au premier coup d'archet, elle saisit le cœur: «Considère, mon amour, etc.» Le dernier le déchire.
Elle dut apprendre, en 1677, le mariage de Bouton de Chamilly avec une demoiselle du Bouchet, d'une singulière laideur, de naissance commune et riche héritière, qui avait de l'esprit et le fit avancer. Marianna sans doute était guérie; cette fois, elle était vengée.--Julie.
Mlle de Lespinasse.--Les 180 Lettres de Mlle de Lespinasse au comte de Guibert, les seules qui ont échappé au néant, sont d'inimitables chefs-d'œuvre du génie féminin. Elle a l'âme d'une aiglonne dans un corps de gaze; elle est femme, amoureuse, jalouse, vindicative, artificieuse, fourbe et traîtresse.
Femme, ce nom suffit sans un torrent d'injures.
Elle pense, parle et agit comme un homme; elle écrit, aime et hait comme une femme. Elle a du génie plein la tête et de l'amour plein le cœur; elle est l'amie de ses fidèles et l'amante de ses favoris.
C'est la Nouvelle Héloïse en action, mais sans fleurs de rhétorique et sans homélies sur la vertu. Pas d'emphase, pas de déclamation; son âme est exaltée, son cœur possédé, ses sens en vibration. La passion vient de la nature, elle coule à pleins bords comme un ruisseau capricieux et changeant dans sa course vagabonde.--Die.
D'Alembert ne régna jamais sur son cœur; elle eut toujours un favori préféré; mais, s'il ne fut pas seul, il était inamovible et de fondation. Elle s'est jouée de lui aussi cruellement qu'Agnès d'Arnolphe et Angélique de Georges Dandin. Il y a d'abord eu Taaf, noble irlandais, dont on sait peu de chose; puis le marquis de Mora, jeune gentilhomme espagnol; enfin le comte de Guibert, colonel de la légion corse, militaire écrivain. Elle trahit... D'Alembert avec Mora, puis les deux ensemble avec Guibert.--Kara.
Doit-on donner le nom de Lettres d'amour à ses lettres à Guibert, où le fantôme de Mora jette son ombre morose sur toutes les pages? c'est un long cri d'absolu désespoir, arraché par le remords de sa trahison, l'anathème d'une passion criminelle, d'un amour maudit dans les affres d'une lente agonie. «Je déteste, j'abhorre la fatalité qui m'a forcée d'écrire ce premier billet.»
Il y a là un double phénomène magnétique, à la rencontre de deux êtres chargés d'électricité contraire, dont la combinaison s'opère avec un coup de foudre... Elle a beau se débattre, elle est saisie dans l'engrenage et y passe tout entière, corps et âme. Elle est sollicitée, entraînée par un attrait fatal, une force invisible qui s'empare d'elle comme le bourreau. Son âme est empoisonnée, et le philtre mortel pénètre dans les veines jusqu'à la source vitale. Elle n'aime pas Guibert, et lui demande l'ivresse de l'oubli. Dans cette lutte tragique, elle appelle la mort comme une délivrance. Guibert, fatigué de cette longue plainte, se marie. La femme ressuscite, et elle le condamne à l'entendre jusqu'à la fin.
Après le mariage de Guibert avec Mlle de Courcelles, les Lettres de Mlle de Lespinasse sonnent faux comme le glas d'une cloche brisée. Tout ce que l'amour trahi et l'orgueil blessé peuvent inspirer de jalousie féroce et de haine froide à une amante, elle l'invente et le fait. Le reptile déroule avec lenteur ses anneaux dans sa poitrine et la mord au cœur. La vengeance, le mets des dieux et des femmes, est un art peu connu. Elle le possède comme un virtuose maître de son instrument, elle en joue sur la harpe du cœur avec une douceur infernale et des caresses félines; on ne voit que le satin des mains blanches dont les ongles griffent les cordes. Agonisante, elle lui fait boire le breuvage d'eau bénite empoisonnée. L'Éloge de Catinat n'a pas le prix académique, et La Harpe a le fauteuil. Quand le rideau tombe sur la funèbre comédie, elle goûte enfin le charme de la mort, vengée de Guibert, mais non pardonnée par d'Alembert. Pauvre ami! Pendant qu'il écrit son oraison funèbre: Aux mânes de Mlle de Lespinasse. Guibert compose l'Éloge d'Élisa. Tragedia-Comedia.--Un Psychologue.
(A suivre.) Charles Joliet.