CŒURS DÉLICATS
--Bien vrai, tu ne m'en veux pas, mon fils?
--Père!
Le regard brillant d'affection du jeune marin, l'étreinte prolongée de sa main nerveuse, devraient pleinement rassurer un homme qui n'a plus le droit de s'inquiéter de la façon dont son fils unique a pris la nouvelle de son second mariage, puisqu'il y a répondu en prenant le train pour assister à la cérémonie. Cependant M. de Neyres reprend encore:
--Tu ne devais guère t'attendre cela? A mon âge!
Un bel éclat de rire du fils. Il met au clair des dents d'autant plus blanches que sa face est plus dorée, hâlée par le soleil et les embruns.
--Vous voulez des compliments, je pense?
--Henri!
--Je ne vous les marchanderai pas. Sous prétexte que l'état-civil vous donne quelque quarante ans...
--Si tu en mettais cinq de plus.
--Quatre! Vous n'aviez pas vingt-deux ans quand je vous suis né... Je n'en ai pas encore vingt-trois... donc... Et puis, qu'importe un lustre de plus ou de moins quand on a votre physionomie! Pas un cheveu gris, point de rides, et mince!... Vous ne consultez donc jamais votre miroir?
--Hélas!
--Vous le consultez mal. Maintenant pas plus qu'autrefois, on ne saurait vous prendre pour mon père... Un grand frère tout au plus... et pas vénérable... en la forme, s'entend! Combien de fois nous a-t-on tenus pour tels, lorsque nous courions les champs et les bois, si camarades... étant tout l'un pour l'autre puisque ma mère...
--Tu ne penses pas que sa mémoire ait cessé de m'être chère!
--Père! voyons! Après vingt ans de veuvage, lorsque le fils ingrat que vous aviez rêvé garder près de vous, vous a quitté, emporté par la passion de la mer et des armes, demeuré seul, tout seul, n'avez-vous pas bien le droit de songer à vous, de vous faire la famille que je n'ai pas envie de vous donner de sitôt? Qui oserait vous blâmer? Qui le peut?
--Toi seul... Tu aurais un seul sentiment de regret, d'ennui de ma résolution Toi d'abord, tu le sais.
--Vous d'abord, vous le savez aussi. Et puis ce serait joli, maintenant que vous êtes à la veille de vous marier, de planter là celle qui vous aime!...
--Qui m'aime!
--Oh! oui, l'éternelle crainte des cœurs raffinés de ne pas faire le bonheur d'autrui. Mais vous avez fait celui de ma mère, le mien... et vous ferez, parbleu! celui de la jeune fille, que je ne connais pas, mais que j'aime déjà tout plein, puisque son cœur a été assez haut pour comprendre le vôtre.
--Tu dis cela pour me faire plaisir!
--Le diable m'emporte, non! Votre mariage! mais depuis que je navigue je le demandais au ciel et à la terre, pour m'absoudre d'avoir fait faux bond à votre affection. Je le demandais pour moi plus que pour vous; pour être heureux de vous voir heureux comme vous le méritez et pour avoir des frères et des sœurs... Car je compte bien que vous m'en donnerez... et sans compter. Si vous saviez ce que je me sens déjà oncle pour eux, car, moi, je serais trop vieux pour être leur frère; oui, oui, vous verrez, je me rattraperai. Allons! ne persistez pas à attrister un moment qui devait être joyeux... rien que joyeux.
Un serrement de main et le silence, le bon silence de gens attendris, délivrés surtout des paroles obligées, toujours insuffisantes à traduire les délicatesses infinies du sentiment et ses mille nuances; tandis que le coupé les emporte vers l'appartement de l'avenue de Messine, où le comte Georges de Neyres va présenter son fils à sa fiancée, la jolie Colette de Hesnaut, qui a vingt ans tout juste.
*
* *
Certes, lorsque les deux hommes parurent dans le salon fleuri et lumineux où les attendaient quelques amis et parents de Mme de Hesnaut, une créole vieillie plutôt que vieille et de languissant aspect, si la face dorée d'Henri de Neyres, ses yeux bruns, sa franchise d'allures, firent bonne impression, chacun se dit que son père ne perdait rien de ses avantages à se trouver à côté de lui. Il ne paraissait même que plus jeune dans sa joie de mêler son fils à son bonheur.
Mme de Hesnaut se souleva à peine pour tendre la main au jeune homme qu'elle présenta d'une voix exténuée à ceux qui l'entouraient. Ce n'est qu'après ces cérémonies qu'elle appela «Colette».
Un tourbillon de mousseline de soie fit brusquement irruption, venant du salon voisin. De ce tourbillon sortit un buste charmant, une tête très éveillée aux yeux couleur de noisette mûre, un teint ayant le duvet d'un fruit rose; et coiffée d'un tas de cheveux châtain-doré qui avait l'air de mousser. A la vue du comte qui s'était avancé vers elle pour lui amener Henri, elle poussa un joli cri de plaisir, lui tendant non pas une, mais les deux mains:
--J'admirais encore vos perles... vous me gâtez trop et...
Elle n'acheva pas, apercevant seulement Henri, et, de gaieté, d'embarras peut-être:
--Votre fils... le bébé...
--Oui, m'man, reprit sur le même ton le jeune homme.
Tous deux riant encore se serrèrent la main à «la camarade», pour se trouver tout à coup embarrassés dans le silence qui s'établit, ce silence qui règne toujours lorsque une même pensée s'impose à tout un cercle.
Car tous ceux qui regardaient les jeunes gens, y compris l'indifférente créole, ne pouvaient échapper à cette pensée que, si les jeunes gens s'étaient rencontrés plus tôt, ils auraient pu se choisir et se plaire.
Ni Henri ni Colette ne l'eurent. Lui, la trouva jolie, amusante, et fut heureux pour son père. Quant à elle, elle s'en voulait de s'être figuré le jeune homme plus jeune, bien plus jeune, presque enfant... C'est qu'il avait l'air aussi homme, plus homme presque que son jeune père! Cela ne l'ennuyait pas; cela ne la gênait en rien: ce n'était que de l'étonnement.
Mais ces diverses impressions ne durèrent pas. On se mit à table et la gaieté franche du jeune enseigne de vaisseau gagna bientôt les plus graves: si bien que, lorsqu'on se sépara, personne n'avait plus le souvenir de cet éclair de compréhension qui leur avait fait voir à tous les choses telles qu'elles auraient pu, sinon telles qu'elles auraient dû être.
*
* *
Les premiers jours passés, Henri voulut laisser son père et sa fiancée à ce qu'on appelle «la cour», moments réputés charmants et qui ne le sont peut-être pas autant qu'on le dit. N'est-ce pas un temps d'agitation, d'achats, souvent laborieux, de robes à essayer, d'ameublements à combiner? puis, lorsque les fiancés se trouvent seuls, n'éprouvent-ils pas ce sentiment de gêne qui résulte du rôle en quelque sorte appris qu'ils ont conscience de jouer l'un vis-à-vis de l'autre? Mais le comte ne voulait pas que son fils les abandonnât. Son bonheur se doublait de le voir là en tiers avec eux. Henri ne résista pas extrêmement puisqu'il s'était mis à son aise avec sa future belle-mère. Il s'amusait fort de jouer avec elle l'enfant terrible pour se faire gronder et pour la voir rire soudain. Comme son père avait bien choisi! Une seule chose l'étonnait, le jeune homme, c'était de se trouver parfois un peu embarrassé pour dire à celui-ci tout le bien qu'il pensait de la jeune fille. Mais ce n'était rien, sans doute.
Colette, de son côté, était heureuse, bien plus heureuse qu'avant la venue du «gamin». Quelle bonne vie elle allait mener avec ces deux hommes! Plus libre avec celui qui ne devait pas être son mari, plus réservée avec le comte, gaîment tendre avec tous deux, les jours, les semaines coulaient avec rapidité. Parfois, cependant, lorsqu'ils la laissaient seule, elle se surprenait à rêvasser sans raison. Mais cela arrive à tout le monde, n'est-ce pas? en ces moments-là.
Le mariage allait être célébré dans une dizaine de jours lorsque Henri, après un déjeuner avec un ami d'enfance qui l'avait en vain supplié de venir chasser avec lui en Bretagne, flânant sur le boulevard pour ne pas arriver trop tôt chez Colette où l'on dînait, fut attiré par un étalage de joaillerie. C'était le cas, puisqu'il en avait le loisir, de choisir avec soin le cadeau de noces qu'il devait à la fiancée de son père. Entré chez le marchand, il goûta le plaisir de se décider pour quelque chose de très cher, et, l'emplette terminée, il se hâta de l'apporter, pour jouir de la surprise de la jolie fille, de l'éclat de ses yeux couleur de noisette mûre et de son joli visage duveté comme un fruit rose sous la mousse de ses cheveux châtain doré.
Colette était seule dans le salon à peine éclairé, lorsque son beau-fils entra l'écrin à la main. Elle lisait ou rêvait accoudée à une table légère. Au bruit qu'il fit elle tressaillit, étouffa un cri de surprise, de peur peut-être, et dit tout justement le mot qu'elle ne voulait pas dire:
--Votre père?
--Je le croyais ici, reprit Henri, étonné de mentir sans raison.
--Je croyais que vous ne vous quittiez pas?
--Aujourd'hui j'avais à faire quelque chose que je devais faire seul.
Les mots ne sont ni graves ni dangereux par eux-mêmes. Ce qui est grave et dangereux, c'est la signification que leur prête l'état d'esprit conscient ou inconscient où l'on se trouve. Colette eut peur, sans comprendre pourquoi; cette peur gagna Henri, qui, pour sortir de cet inexplicable embarras, posa l'écrin devant elle, en balbutiant:
--J'ai pensé, n'est-ce pas? que j'avais bien le droit... de vous offrir...
A l'aspect des pierres qui brillaient du plus vif éclat, Colette ne put retenir un cri de joie... puis elle se prit à pleurer. Et lui:
--Qu'avez-vous? Je ne vous ai pas blessée...
Non, il ne l'avait pas blessée. Elle le lui dit, et pourtant quelque chose devait être blessé en elle, puisqu'elle ne pouvait s'empêcher de pleurer encore. Affolé par ce chagrin, Henri s'approcha et lui prit la main... Elle le repoussa presque violemment. Le regard de surprise qu'ils échangèrent après ce double mouvement fit entrer dans leur esprit ce que leur cœur savait déjà, la certitude inattendue que leur amitié était déjà plus que de l'amitié.
Le comte entra sur ces entrefaites et ne parut voir qu'une chose, c'est qu'elle avait pleuré de joie de l'attention de son fils.
Mais lorsque, le lendemain, Henri déclara à son père qu'il allait chasser en Bretagne, lorsqu'il se lâcha presque des prières que son père lui fit pour le retenir, celui-ci tressaillit et, soudain, n'insista plus. Tous deux se séparèrent avec une froideur qu'ils ne s'étaient jamais marquée.
Au retour de la chasse où il passa huit jours, fatiguant son corps sans arriver à vaincre le trouble de son esprit, Henri trouva son père souriant, heureux. M. de Neyres lui fit le plus grand plaisir qu'il pût lui faire en lui disant qu'ils passeraient cette soirée, une des dernières avant le mariage, entre eux seuls. De Colette, pas un mot.
Le dîner, où Henri parla extrêmement et inventa même quelques exploits qu'il n'avait pas accomplis, fut assez gai. Mais lorsqu'il prit fin et que le père et le fils se trouvèrent seuls au coin du feu dans le cabinet de travail du comte, le silence s'établit entre eux. Le jeune homme se dit que son père souffrait de ne pas être près de sa fiancée; et il fût cruellement jaloux.
A dix heures il n'y tint plus et, prétextant la fatigue des jours précédents, il se leva, serra la main à son père, qui très doucement lui dit:
--Bonsoir, mon cher enfant, et...
--Que voulez-vous dire, père?
--Rien... J'allais te répéter ce que je te disais en t'embrassant quand tu étais enfant. Ne fais que de bons rêves!
Le jeune homme se troubla et, rentré dans son appartement, se sentit tout à coup au comble de l'inquiétude. Si son père l'avait deviné! Il le devinait autrefois.
Pourquoi aussi était-il venu se jeter à travers ce mariage? Ne devait-il pas penser que la fiancée de son père, un père à qui il se sentait moralement si semblable, pouvait lui plaire! Voilà! il n'avait pas encore aimé et, comme tous ceux qui n'ont jamais attrapé cette fièvre chaude, il ne la craignait pas; il niait même son existence. Il n'aurait dû la voir que mariée; il n'eût pu être jaloux...
Qu'en savait-il?
Malgré sa fatigue réelle, Henri ne dormit guère et ses rêves ne furent pas bons. Plein de remords d'avoir presque haï aussi bien dans la veille que le sommeil un père qui avait été si exquis pour lui, il voulut, dès le lever, aller l'embrasser.
Il frappa à la porte de l'appartement, traversa le cabinet, la chambre à coucher, et vit que le lit n'avait pas été défait. Une angoisse terrible lui serra le cœur. Ses yeux errants tombèrent sur une table où se trouvait bien en évidence une lettre qu'il saisit. Elle était à son adresse. Il l'ouvrit. Une autre s'en échappa à l'adresse de Mme de Hesnaut. Il lisait déjà la sienne.
«Pardonne-moi, mon cher enfant, de te demander, d'exiger de toi une démarche, qui va me faire déchoir dans ton estime, puisqu'elle consiste à remettre toi-même entre les mains de Mme de Hesnaut les quelques mots par lesquels je la supplie de me rendre la parole que j'ai donnée à sa fille.
«Pourquoi cela? diras-tu. Pour rien. Déjà bien avant ta venue, alors que j'étais le plus heureux, alors que je me croyais le plus déterminé à ce mariage, des inquiétudes subites, des repentirs, venaient empoisonner ma joie. Souviens-toi de ce qui s'est passé lorsque j'ai été te chercher à la gare, combien j'ai insisté devant toi sur l'âge de Colette et le mien. J'aurais cru que tu comprendrais mes hésitations. J'aurais cru aussi que tu comprendrais encore pourquoi j'avais besoin que tu fusses en tiers avec nous. La dissonance de ce jeune cœur si gai et de mon vieux cœur plein de tristesse, que j'entendais dès que nous nous taisions, je ne l'entendais plus autant. Il est vrai que je n'ai bien compris tout cela moi-même qu'en me retrouvant seul avec elle pendant ton absence si courte et si longue. Si je fuis, si je m'évade, ce n'est pas parce que j'ai peur d'elle; c'est de moi que j'ai peur, du changement de ma vie, du lien, du souvenir de ta mère, revivifié par ta présence, tes yeux qui étaient les siens! Va l'âge est l'âge, mon ami. Il n'y a que les gens de vingt ans comme toi qui peuvent résolument offrir tout leur cœur... Les cœurs vieillis n'ont plus que des moitiés, des quarts de tendresse à donner, et corrompue par la rancœur des vieilles souffrances. Ah! si j'étais toi, ou si tu étais moi!
«Mais tu n'es pas moi. Vous êtes trop pareils tous deux pour que je puisse espérer voir votre camaraderie se changer en une tendresse qui... Je ne veux, je ne puis te demander de pousser le dévouement jusqu'à offrir, en échange du vieux mari qui fait défaut, un jeune mari à cette charmante enfant. Mais en tout cas je puis te demander de me servir d'avocat. Non que je sois digne d'être défendu. Accuse-moi plutôt, accuse l'hypocondrie trop puissante chez qui a souffert longtemps! Arrange les choses suivant l'inspiration de ton cœur. Mais ne cherche pas à découvrir le lieu où se cache ma honte et mon hypocondrie. Car je ne veux reparaître que lorsque je la saurai heureuse et que tous pourrez tous deux me pardonner.»
Henri n'a pas voulu voir Colette; il s'est borné à remplir la mission qui lui a été confiée auprès de Mme de Hesnaut, qui ne lui a pas paru prendre au tragique la rupture. Quant à lui, il ne peut ni ne veut profiter du sacrifice que lui fait son père. Ah! s'il pouvait le voir, ce père, lui persuader qu'il n'aime pas, qu'il n'aime plus Colette!... Mais le comte a tenu parole, et son fils ne peut découvrir sa retraite. Il souffre si cruellement de cette absence, de son crime envers celui qui a été si bon pour lui et toujours et si entièrement, qu'il imagine un moment qu'il va oublier la jeune fille.
Mais il ne l'oublie pas puisqu'il ne peut se résoudre à quitter Paris, puisqu'il se surprend à rôder aux alentours de l'avenue de Messine, et bientôt près de la maison. Il s'en arrache plus difficilement chaque jour, honteux de l'espérance qui l'agite encore.
Enfin, son congé va expirer, et la mer le guérira. Elle bercera, alanguira au moins son cœur repentant et déchiré...
La veille de son départ, au moment où il désespère tout à fait de revoir Colette et son père, il reçoit un mot de ce dernier. Il l'attend chez un ami commun.
L'appartement où il est entré est obscur pour un homme qui vient du dehors et du grand jour, et, quand il s'éclaire, le jeune homme voudrait fuir, car Colette est devant lui, tremblante mais résolue: elle lui tend une main sur laquelle il se jette, pour s'éloigner en disant:
--Mon père, je ne veux pas, je ne veux pas le faire souffrir.
--Et s'il ne souffre plus? fait une voix grave et sans défaillance.
Le fils est dans les bras du père qui le regarde avec un air de tendresse si profond que le pauvre amoureux ne peut lire aucune arrière-pensée.
--C'est vous qui le voulez... père, c'est vous...
--C'est moi qui le veux, mes enfants.
Colette et Henri se sont écartés, oublieux déjà de celui qui vient de les donner l'un à l'autre. Alors, seulement, le comte porte la main à sa poitrine où vibre encore quelque douleur. Mais il n'a pas cessé de sourire, du sourire mélancolique du sacrifice, le sacrifice, la seule joie humaine qui, au rebours des autres, mette l'amertume au bord de la coupe et le miel au fond.
Ch. Legrand.