ANIE
Roman nouveau, par HECTOR MALOT
Illustrations d'ÉMILE BAYARD
Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.
Jusque-là Anie n'avait rien dit, mais comme toujours, lorsqu'un différend s'élevait entre son père et sa mère, elle essaya d'intervenir:
--Je demande qu'il ne soit pas question de mon mariage, dit-elle, et qu'on ne s'en préoccupe pas; ce que cet héritage inespéré a de bon pour moi, c'est de me rendre ma liberté; maintenant je peux me marier quand je voudrai, avec qui je voudrai, et même ne pas me marier du tout, si je ne trouve pas le mari qui doit réaliser certaines idées autres aujourd'hui que celles que j'avais il y a un mois.
--Ce n'est pas dans ce pays perdu que tu le trouveras, ce mari.
--Je te répondrais comme papa: Pourquoi pas? si je devais tenir une place quelconque dans vos préoccupations, mais justement je vous demande de ne me compter pour rien.
--Tu accepterais de vivre à Ourteau!
--Très bien.
--Tu es folle.
--Quand on était résignée à vivre rue de l'Abreuvoir, on accepte tout... ce qui n'est pas Montmartre, et d'autant plus volontiers que ce tout consiste en un château, dans un beau pays...
--Tu ne le connais pas.
--Je suis dedans.
Comme sa fille l'avait secouru il voulut lui venir en aide:
--Et ce que je désire pour nous ce n'est pas une existence monotone de propriétaire campagnard qui n'a d'autres distractions que celles qu'on trouve dans l'engourdissement du bien-être, sans soucis comme sans pensées. Quand je disais tout à l'heure qu'on pouvait faire rendre à la propriété un revenu de dix pour cent au moins, ce n'est pas en se croisant les bras pendant que les récoltes qu'elle peut produire poussent au hasard de la routine, c'est en s'occupant d'elle, en lui donnant ses soins, son intelligence, son temps. Par suite de causes diverses Gaston laissait aller les choses, et, ses vignes ayant été malades, il les avait abandonnées, de sorte qu'une partie des terres sont en friche et ne rapportent rien.
--Tu veux guérir ces vignes?
--Je veux les arracher et les transformer en prairies. Grâce au climat à la fois humide et chaud, grâce aussi à la nature du sol, nous sommes ici dans le pays de l'herbe, tout aussi bien que dans les cantons les plus riches de la Normandie. Il n'y a qu'à en tirer parti, organiser en grand le pâturage; faire du beurre qui sera de première qualité; et avec le lait écrémé engraisser des porcs; mes plans sont étudiés...
--Nous sommes perdues! s'écria Mme Barincq.
--Pourquoi perdus?
--Parce que tu vas te lancer dans des idées nouvelles qui dévoreront l'héritage de ton frère; certainement je ne veux pas te faire de reproches, mais je sais par expérience comme une fortune fond, si grosse qu'elle soit, quand elle doit alimenter une invention.
--Il ne s'agit pas d'inventions.
--Je sais ce que c'est: on commence par une dépense de vingt francs, on n'a pas fini à cent mille.
L'arrivée au haut de la côte empêcha la discussion de s'engager à fond et de continuer; sans répondre à sa femme, Barincq commanda au cocher de mettre la voiture en travers de la route, puis étendant la main avec un large geste en regardant sa fille:
--Voilà les Pyrénées, dit-il; de ce dernier pic à gauche, celui d'Anie, jusqu'à ces sommets à droite, ceux de la Rhune et des Trois-Couronnes, c'est le pays basque--le nôtre.
Elle resta assez longtemps silencieuse, les yeux perdus dans ces profondeurs vagues, puis les abaissant sur son père:
--A ne connaître rien, dit-elle, il y a au moins cet avantage que la première chose grande et belle que je voie est notre pays; je t'assure que l'impression que j'en emporterai sera assez forte pour ne pas s'effacer.
--N'est-ce pas que c'est beau? dit-il tout fier de l'émotion de sa fille.
Mais Mme Barincq coupa court à cette effusion:
--Tiens, voilà notre château, dit-elle en montrant la vallée au bas de la colline, au bord de ce ruban argenté qui est le Gave, cette longue façade blanche et rouge.
--Mais il a grand air, vraiment?
--De loin, dit-elle dédaigneuse.
--Et de près aussi, tu vas voir, répondit Barincq.
--Je voudrais bien voir le plus tôt possible, dit Mme Barincq, j'ai faim.
La côte fut vivement descendue, et quand après avoir traversé le village où l'on s'était mis sur les portes, la calèche arriva devant la grille du château grande ouverte, la concierge annonça son entrée par une vigoureuse sonnerie de cloche.
--Comment! on sonne? s'écria Anie.
--Mais oui, c'était l'usage du temps de mon père et de Gaston, je n'y ai rien changé.
C'était aussi l'usage que Manuel répondît à cette sonnerie en se trouvant sur le perron pour recevoir ses maîtres, et, quand la calèche s'arrêta, il s'avança respectueusement pour ouvrir la portière.
--Voulez-vous déjeuner tout de suite? demanda Barincq.
--Je crois bien, je meurs de faim, répondit Mme Barincq.
Quand Anie entra dans la vaste salle à manger dallée de carreaux de marbre blanc et rose, lambrissée de boiseries sculptées, et qu'elle vit la table couverte d'un admirable linge de Pau damassé sur lequel étincelaient les cristaux taillés, les salières, les huiliers, les saucières en argent, elle eut pour la première fois l'impression du luxe dans le bien-être; et, se penchant vers son père, elle lui dit en soufflant ses paroles:
--C'est très joli, la richesse.
Ce qui fut joli aussi et surtout agréable, ce fut de manger tranquillement des choses excellentes, sans avoir à quitter sa chaise pour aller, comme dans la bicoque de Montmartre, chercher à la cuisine un plat ou une assiette, ou remplir à la fontaine la carafe vide. En habit noir, ganté, Manuel faisait le service de la table, silencieusement, sans hâte comme sans retard, et si correctement qu'il n'y avait rien à lui demander.
Pour la première fois aussi lui fut révélé le plaisir qu'on peut trouver à table, non dans la gourmandise, mais dans un enchaînement de petites jouissances qu'elle ne soupçonnait même pas.
--J'ai voulu, dit son père, ne vous donner, à ce premier déjeuner que vous faites au château, que des produits de la propriété: les artichauts viennent du potager, les œufs de la basse-cour; ce saumon a été pris dans notre pêcherie; le poulet qu'on va nous servir en blanquette a été élevé ici, le beurre et la crème de sa sauce ont été donnés par nos vaches; ce pain provient de blé cultivé sur nos terres, moulu dans notre moulin, cuit dans notre four; ce vin a été récolté quand nos vignes rapportaient encore; ces belles fraises si fraîches ont mûri dans nos serres...
--Mais c'est la vie patriarcale cela! interrompit Anie.
--La seule logique; et, sous le règne de la chimie où nous sommes entrés, la seule saine.