NOTES ET IMPRESSIONS
Les hommes ne font jamais ni tout ce qu'ils veulent ni tout ce qu'ils peuvent.
Voltaire.
*
* *
La bonne nature a d'étranges compensations: moins elle nous a donné de qualités, plus elle nous a doté de présomption et d'orgueil.
Goethe.
*
* *
Il y a dans le cœur d'un petit enfant le même sentiment de profonde justice que dans l'âme d'une grande nation.
Octave Feuillet.
*
* *
Le charme mystérieux qui nous séduit et nous attire vers ces deux grandes armes, le livre et l'épée, est de ceux qui se sentent bien mieux qu'ils ne s'expriment.
Eugène Piot.
*
* *
Pour bien connaître l'amour, il faut, après s'être trompé une fois, pouvoir réparer son erreur.
Léon Tolstoï.
*
* *
Un malheur de notre siècle de progrès électriques, c'est de ne savoir attendre.
*
* *
Deux choses ont facilement raison de notre pessimisme: le sourire d'un ciel de printemps et un rayon d'amour dans le cœur.
G.-M. Valtour.
Les cloches de nos basiliques
S'esquivent tous les jeudis saints,
Et vont à Rome par essaims
Taciturnes et symboliques.
Quand leurs battants, à coups obliques
Ont sonné de pieux tocsins,
Les cloches de nos basiliques
S'esquivent tous les jeudis saints,
Et dans leurs robes métalliques
A l'abri des regards malsains,
En rang, comme des capucins
Elles s'en vont, mélancoliques
Les cloches de nos basiliques.
Tableau de Fragonard, appartenant au musée du Louvre (galerie Lacaze) D'après une photographie de la maison Braun.
La semaine parlementaire.--Les Chambres ont pris leurs vacances de Pâques, ajournant au 27 avril leur prochaine séance. Toutefois, avant la clôture de la session, un certain nombre de résolutions importantes ont été prises.
D'abord la loi relative à l'avancement des sous-lieutenants, loi votée par le Sénat. En vertu des nouvelles dispositions, l'avancement sera garanti dans toutes les armes au bout de deux ans de grade, alors que jusqu'ici ce privilège était réservé à certaines armes spéciales.
--A la Chambre, vote en première lecture du projet de loi autorisant le Mont-de-Piété de Paris à faire des avances sur valeurs mobilières au porteur.
--Est venue ensuite la discussion de la loi relative à l'exercice de la médecine, discussion à laquelle le docteur Brouardel a pris une part active, en qualité de commissaire désigné par le gouvernement. Ce qui caractérise cette loi, c'est qu'elle supprime, à l'avenir, le grade d'officier de santé et celui de docteur en chirurgie, pour ne laisser subsister que celui de docteur en médecine. Elle établit en même temps que les dentistes devront être munis d'un diplôme spécial.
--Le ministre de l'intérieur a déposé sur les bureaux de la Chambre la demande d'un crédit de 600,000 francs pour combattre l'invasion des sauterelles en Algérie. Il est probable d'ailleurs que ce crédit sera insuffisant, car les nouvelles reçues depuis font prévoir que, cette année, les désastres causés par ce fléau seront encore plus considérables que les années précédentes.
--Les événements qui se sont produits au Tonkin, et dont le récit a été apporté par le dernier courrier de Chine, ne pouvaient laisser le parlement indifférent. Les faits étaient connus, puisqu'ils avaient été annoncés par le télégraphe, mais, à la lecture des correspondances qui les racontaient en détail et des commentaires qui les accompagnaient dans les journaux locaux, on a jugé que la situation était plus grave qu'on ne l'avait supposé d'abord.
M. de Montfort a donc pris l'initiative d'interroger le gouvernement à ce sujet. Il s'est surtout appliqué, dans son discours, à développer cette idée «qu'on s'était trop hâté de présenter comme terminées les opérations militaires et de déclarer qu'il restait seulement à accomplir au Tonkin une opération de gendarmerie, besogne pour laquelle les troupes indigènes étaient suffisantes.» La conclusion de M. de Montfort est que, pour rétablir l'ordre au Tonkin, il faut avoir la franchise d'en appeler de nouveau à l'armée régulière.
M. Etienne a répondu qu'on avait fort exagéré les faits et que l'œuvre de pacification se poursuit. Il a rappelé que les Anglais ont rencontré aux Indes des difficultés autrement sérieuses, devant lesquelles cependant ils n'ont pas reculé: «Il en sera de même au Tonkin, a ajouté le sous-secrétaire d'État, si nous savons déployer les mêmes qualités de constance et d'énergie.»
Après une courte réplique de M. de Montfort, qui a reproché à M. Etienne de n'avoir pas précisé, au nom du gouvernement, les mesures qu'il comptait prendre, l'incident a été clos.
Les courses et les paris.--Cette question fastidieuse reste à l'ordre du jour, car les chambres se sont séparées sans arriver à trouver une solution. Les choses resteront donc en l'état pendant les vacances, ce qui veut dire que l'autorité continuera à prendre les mesures nécessaires pour empêcher les paris sur les champs de course, sauf, bien entendu, les paris entre particuliers, que la loi reconnaît.
Quant, à la commission chargée d'examiner le projet de loi déposé par le gouvernement, elle a tenu une dernière séance dans laquelle elle a rédigé un texte définitif. Aux termes de ce projet, dont nous avons indiqué l'économie générale dans notre dernier numéro, tous les paris sont interdits, sauf le pari mutuel. Il y a donc une différence sensible entre le texte proposé par le gouvernement et celui de la commission. Le gouvernement voulait laisser aux sociétés sportives la police des hippodromes, c'est-à-dire la faculté d'organiser les paris à leurs risques et périls; la commission, au contraire, supprime le jeu sous toutes les formes, mais en faisant une exception pour le pari mutuel, qui fonctionnerait désormais d'une façon légale.
M. Riotteau, qui réunit les fonctions de président et de rapporteur de la commission, rédigera son rapport pendant les vacances.
Après avoir terminé la délibération, les membres de la commission ont décidé, hors séance, de consulter les conseils généraux sur la solution à donner à la question et ont engagé les assemblées départementales à l'examiner au cours de la session prochaine qui va s'ouvrir le 6 avril. Cette consultation sera intéressante, car la question des courses passionne la province presque autant que Paris.
La question de Terre-Neuve.--Les longues négociations poursuivies par notre gouvernement avec le cabinet de Londres ont abouti à la constitution d'une commission d'arbitrage qui sera chargée de régler le différend. Bien entendu, il ne s'agit ici que du point spécial qui concerne «la pèche du homard et sa préparation sur la partie des côtes de Terre-Neuve comprise entre le cap Saint-Jean et le cap Raye.» Nos droits sur le French Shore ne sauraient, en effet, être mis en question.
Il est entendu entre les deux gouvernements que chacune des deux puissances s'engage, en ce qui la concerne, à exécuter les décisions de la commission arbitrale.
Celle-ci se compose de trois spécialistes ou jurisconsultes, désignés d'un commun accord par les deux gouvernements, et de deux délégués de chaque pays, qui seront les intermédiaires autorisés entre leurs gouvernements et les autres arbitres.
Les trois arbitres désignés sont:
M. Martens, professeur de droit des gens à l'Université de Saint-Pétersbourg;
M. Rivier, consul général de Suisse à Bruxelles, président de l'Institut de droit international;
M. Gram, ancien membre de la cour suprême de Norvège.
La commission, composée ainsi de sept membres, statuera à la majorité des voix et sans appel.
Le gouvernement britannique, qui a agi en cette circonstance avec une grande loyauté, semble parfaitement décidé à faire respecter les décisions de la commission arbitrale. Mais, d'autre part, le gouvernement de Terre-Neuve paraît tout aussi résolu à n'en tenir aucun compte. La preuve en est que la Cour de justice de la colonie vient de condamner un capitaine de vaisseau anglais, coupable d'avoir forcé un pêcheur terre-neuvien à se conformer aux stipulations du modus vivendi anglo-français de 1890. C'est donc la lutte déclarée avec la métropole.
Le gouvernement anglais est-il désarmé vis-à-vis de sa colonie? Nullement. Mais, pour faire disparaître toute espèce de doute sur la question, lord Knutsford, ministre des colonies, a déposé un projet de loi attribuant au gouvernement de la reine les pouvoirs nécessaires pour mettre à la raison les sujets de l'empire colonial qui se laisseraient emporter par l'esprit de révolte. Mais ici se présente une réelle difficulté, difficulté de fait, sinon de droit. Le parlement métropolitain a-t-il pouvoir de légiférer pour tout l'empire et de passer outre aux votes contraires des parlements locaux qui fonctionnent dans toutes les colonies britanniques? En principe, la réponse n'est pas douteuse; mais dans la pratique c'est autre chose. Nous avons signalé dernièrement le mouvement d'indépendance qui se produit dans les grandes colonies anglaises, et notamment en Australie. L'Angleterre, qui sera probablement obligée de laisser faire en Océanie, voudra-t-elle résister jusqu'au bout à Terre-Neuve? Il faut le croire, car en réalité la situation n'est pas tout à fait la même dans les deux cas. En proclamant son indépendance, l'Australie ne violerait aucun traité international consenti par la métropole et c'est ce qui arriverait à Terre-Neuve si le parlement de cette dernière colonie refusait de reconnaître les conventions passées avec nous par le cabinet de Londres.
On voit donc que la «question des homards» est grosse de conséquences, car, en fait, elle met en jeu les principes qui gouvernent les relations de l'Angleterre avec tout son empire colonial.
La loi du lynch en Amérique.--Certaines sociétés secrètes, qui existaient en Italie sous les noms de la «Maffia», de la «Camorra», se sont transportées en Amérique avec les émigrants. A la Nouvelle-Orléans, notamment, les affiliés de l'une de ces sociétés étaient soupçonnés d'avoir commis des crimes de toutes sortes. Le chef de la police, M. Hennessy, se voua à la recherche et au châtiment des coupables, mais il tomba lui-même victime de son zèle sous les balles d'assassins aux gages de la Maffia. Des arrestations furent opérées. L'affaire fut instruite, et l'opinion prévoyait une répression éclatante. Quelle ne fut pas la déception universelle quand on apprit que le jury avait purement et simplement acquitté la plupart des prévenus, se contentant d'infliger des peines légères à ceux qui paraissaient avoir la plus lourde responsabilité!
En présence de cette décision, la foule s'émut; des meetings furent organisés, et, à la suite de discours violents qui portèrent au dernier degré la surexcitation populaire, un certain nombre d'habitants dévalisèrent les boutiques d'armuriers et se rendirent ensuite à la prison où se trouvaient les accusés. Les portes furent enfoncées, et onze des malheureux qui y étaient enfermés--et qui en somme devaient être présumés innocents en vertu du verdict du jury--en furent extraits et mis à mort, l'un après l'autre, sous les yeux d'une sorte de tribunal révolutionnaire.
Le gouvernement italien s'est naturellement ému de cet acte inouï, qui rappelle une époque que l'on croyait oubliée de l'histoire américaine. Il a fait remettre à M. Blaine une note énergique, mais ici on se trouve en présence d'une situation assez bizarre créée par la constitution américaine. En vertu de cette constitution, le gouvernement de Washington peut se désintéresser de la question, en objectant que les États confédérés sont indépendants; mais d'autre part, si, dans l'espèce, l'Italie voulait pousser les choses jusqu'au bout et émettait la prétention d'exiger par la force de la Louisiane la réparation qu'elle se croirait en droit de réclamer, le pouvoir central, toujours en vertu de la constitution, pourrait intervenir et mettre à la disposition de l'État confédéré son armée et ses escadres.
On n'en arrivera pas--cela est évident--à cette extrémité, mais il sera curieux de voir comment sera résolu ce point spécial du droit des gens.
La Révolution au Chili.--Les nouvelles reçues du Chili, par voie de Buenos-Ayres, disent qu'une bataille décisive a eu lieu entre les insurgés et les troupes du gouvernement. Celles-ci auraient essuyé un désastre complet. Le colonel Robles qui les commandait a été tué.
D'après le Times, qui a reçu des dépêches privées sur cette sanglante affaire, le colonel Robles, à court d'approvisionnements, avait du abandonner soudainement la forte position du mont Sébastopol. Il avait, avec lui 1,200 hommes d'infanterie, 25 cavaliers et quelques canons. Le 6 de ce mois, il attaqua les insurgés, au nombre de 2,500. Au moment décisif, il fut trompé par un stratagème de l'ennemi qui, arborant le drapeau parlementaire, l'amena à entrer en pourparlers; mais les troupes révolutionnaires reprirent brusquement le feu, qui produisit des effets épouvantables parmi les troupes du gouvernement. Celles-ci furent complètement défaites, perdant, en tués et blessés, les deux tiers de leur effectif.
Le colonel Robles, atteint dès le début de l'action, n'avait été porté que plus tard dans une ambulance. Cette ambulance prise, le commandant des insurgés menaça de faire fusiller tout le monde si on ne lui indiquait pas le colonel. Un infirmier dénonça le malheureux qui fut aussitôt criblé de balles. Les insurgés procédèrent ensuite au massacre des officiers blessés.
De son côté la légation du Chili à Paris a reçu de son gouvernement une dépêche disant que le massacre dans les ambulances du colonel Robles et de nombreux officiers blessés a produit une consternation générale.
La dépêche ajoute que la révolution dispose seulement des ports de Taltal, Iquique et Pisagua. Les forces du gouvernement se concentrent près de la province de Tarapaca.
Il en résulte donc que l'insurrection n'est pas générale et que, dans l'état actuel des choses, il est impossible de se prononcer sur l'issue de la lutte engagée par une partie de l'escadre. Mais ce qu'on ne peut nier, c'est que les révoltés disposent de ressources suffisantes pour tenir la campagne, peut-être pendant de longs mois.
Nécrologie.--M. Louis Frémy, ancien gouverneur du Crédit foncier de France.
M. Ernest Hoschedé, l'un des fondateurs et directeurs de la Gazette des Beaux-Arts, auteur de plusieurs volumes de critique d'art.
M. René Fache, sculpteur.
Le docteur Emile Bergeon, ancien sénateur républicain des Deux-Sèvres.
M. Ravaut, grand industriel, ancien membre du conseil général de la Seine.
M. Barthélémy Saint-Marc Girardin, fils du célèbre critique.
M. Charles Verdier, propriétaire de la Maison Dorée, qui comptait de nombreuses amitiés dans le monde artistique et littéraire.
Mme Henry de Montaut, veuve du dessinateur qui collabora longtemps à la Vie parisienne.
M. de Pradelle, ancien préfet de l'Oise.
M. Cahours, de l'Académie des sciences.