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SAMEDI 4 AVRIL 1891 49e Année.--N° 2510

LES NOUVELLES DÉCOUVERTES DE MOMIES DANS LA HAUTE-ÉGYPTE.--
Extraction des sarcophages du puits de Deïr-el-Bahari, près de Louqsor.
Dessin d'après nature de M. Émile Bayard.

E parlais l'autre jour d'une danseuse au nom bizarre qui donne aux femmes du monde et aux futures étoiles du Moulin-Rouge des leçons de danse excentrique. Depuis que la Goulue a fait école et enseigné à Mlle Réjane l'art de lever très haut la jambe, il s'est établi, non pas encore en France, mais en Amérique, une mode nouvelle. Un jeu mondain a pris naissance dans les salons yankees et, si les correspondants de journaux ne sont pas des mystificateurs, comme on disait autrefois, ou des fumistes, comme on dit aujourd'hui (ils pourraient bien être des mystificateurs!), voici on quoi ce jeu consiste:

Au milieu d'un salon, un tambour de basque est suspendu par un fil au plafond et à une certaine hauteur. Tels les arbres de la Saint-Valentin sous lesquels, en Angleterre, on embrasse sa danseuse. Ce tambour de basque est un but, une cible pour le bout des pieds des jeunes Américaines. C'est à qui, en levant le pied le plus haut, atteindra le mieux le tambour et le fera plus joliment résonner. Il s'agit d'attraper la peau d'âne et de frapper sur cette sorte de gong. On voit d'ici le tableau: d'aimables misses levant la jambe, à la façon de la Goulue, pour attraper le bienheureux tambour.

Ce jeu, d'invention récente, porte en Amérique un nom composé des plus difficiles à prononcer. On pourrait, ce qui serait plus simple, l'appeler le shocking-drum, le tambour-shocking! Mais, là-bas, ce divertissement ne choque personne, et je ne désespère pas de le voir s'acclimater chez nous l'hiver prochain. Gloire à Mlle Réjane! Elle y sera bien pour quelque chose.

Dieu merci, nous n'en sommes pas là, et avant l'hiver la mode aura peut-être changé. Le vent tourne et le mot shocking-drum aura rejoint, je pense, les vieilles lunes. Il est fini, le présent hiver! avril, l'honneur des mois et des bois nous apporte ses premières feuilles. Un reporter de beaucoup d'ingéniosité a cherché, l'autre jour, un sujet d'actualité qui prêtât à une consultation et à des entrevues, et il a posé à un certain nombre de poètes cette question alléchante:

--Que pensez-vous du printemps?

Nos poètes consultés sur la question de savoir s'ils aiment ou s'ils n'aiment pas le printemps, on s'imagine que, du premier coup, ils vont en chœur s'écrier:

--Le printemps! mais c'est la saison bénie, l'heure des amours, la saison des nids!

Les vieux poètes d'autrefois eussent peut-être répondu cela, les naïfs. Banville, s'il eût vécu, eût crié: Vivent les roses! Or, je remarque avec une certaine tristesse que la plupart des poètes interviewés n'ont parlé du printemps que pour le railler.

--C'est la saison des rhumes de cerveau!

--C'est le triomphe du coryza!

Devant les poètes contemporains, plus ou moins mordus de pessimisme, le pauvre printemps n'a pas de chance. Il n'a plus pour l'aimer et pour le chanter que les bons bourgeois fidèles au culte des dates, et qui se disent, parfois en grelottant:

--Le fond de l'air est froid. Mais nous sommes en avril. Que c'est bon tout de même, le printemps!

Il a parfois des engelures, le printemps, mais c'est le printemps, que voulez-vous? Et on lui sourit tout de même. Voilà donc qu'il est, pour parler comme tout le monde, lâché par les poètes. Je conseillerais au reporter intelligent dont j'ai parlé de demander à ces mêmes poètes une consultation nouvelle, sur un sujet aussi vieux et aussi jeune que le printemps: l'amour!

--Que pensez-vous de l'amour?

Voyez-vous le point d'interrogation? Eh bien, je gage que les poètes, après avoir lâché le printemps, lâchent aussi l'amour. On ne croit plus beaucoup à l'amour, maintenant qu'on ne croit plus au printemps. L'amour recevra une fameuse dégelée le jour où l'on ouvrira un plébiscite sur son compte comme le journal la France en ouvre un sur cette question:

--Faut-il ou ne faut-il pas évacuer le Tonkin?

Oh! le beau système! Imaginez-vous les problèmes les plus graves soumis ainsi à la solution de braves lecteurs de journaux qui brassent de la politique au fond de leur café? Être ou n'être pas pour l'évacuation du Tonkin, comme cela, sans renseignements, sans étude, sur une simple impression, et livrer les questions les plus graves des politiciens à la Gavarni!

--Vois-tu, Sabournin, tant que M. de Metternich ne fera pas ce que je ferais si j'étais à sa place, l'Europe ne battra que d'une aile! Voilà mon opinion!

--T'es-t-un melon! Voilà mon opinion sur ton opignon!

C'est Gavarni qui raillait, voilà trente ou quarante ans, les politiquailleries. Ses légendes sont toujours de mise. Passe encore, en fait de plébiscite, pour celui du Petit Journal.

Le Petit Journal a eu l'idée de demander à ses lecteurs, aux parents de collégiens, et peut-être aux collégiens eux-mêmes, s'il ne conviendrait pas de rapprocher les vacances scolaires et de mettre les lycéens en liberté dès juillet, avant même la fête nationale.

En juillet, on étouffe dans les classes souvent trop étroites. Les enfants sont enfermés par les jours caniculaires et c'est quand le thermomètre monte, monte, qu'on les condamne aux compositions de fin d'année. Ces jeunes cerveaux se mettent alors à bouillir comme du lait sur des charbons ardents.

--Êtes-vous d'avis de fixer les vacances au 10 juillet?

Tel est le terme du plébiscite du Petit Journal. La majorité des votants--on votait par oui ou par non--a été d'avis qu'il fallait avancer la date des vacances. Je dois dire que les professeurs n'ont pas du tout manifesté la même opinion. Ils n'ont point voté, mais ils ont causé.

Si l'on partait plus vite, on rentrerait plus tôt! On rentrerait à l'heure où s'ouvre la chasse! Or, ils sont assez ruraux, les professeurs, et ils aiment à tirailler le perdreau dans quelque coin de leur province. Comment! il leur faudrait expliquer Virgile au lieu de rouler un lièvre, ouvrir Xénophon au lieu de leur carnier! Non, non, elles resteront fixées au mois d'août, les vacances scolaires, en dépit des oui, oui, oui, oui, innombrables du Petit Journal, et les collégiens continueront à avoir la tête grosse comme un muid en composant en histoire ou en thème par les jours chauds de juillet.

On a--pour changer--beaucoup parlé de M. de Talleyrand et de ses Mémoires. Les uns prétendent que M. de Bacourt, qui les eut un moment sous la main, se serait livré à un petit tripatouillage sur le manuscrit du prince de Bénévent; les autres soutiennent que, tout au contraire, c'est le texte exact de l'ancien évêque d'Autun que le public a sous les yeux. Et, là-dessus, M. le duc de Broglie offre de déposer pendant quinze jours chez Calmann-Lévy les manuscrits qui ont servi pour l'impression. Les saints Thomas de la critique verront, toucheront et seront peut-être ensuite convaincus.

Mais convaincus de quoi? Il faut bien avouer que ces Mémoires, qui ne sont pas une spéculation puisque M. le duc de Broglie en donne le produit aux pauvres, sont une désillusion. Avec un personnage tel que M. de Talleyrand, le public s'attendait à des personnalités, à des méchancetés, tranchons le mot, à des éreintements. Voyez ce que c'est que d'avoir une réputation! «Avec Talleyrand, on s'amusera, disait-on. Il en dira long, il en avait tant à dire!»

Eh bien! non, il ne dit rien. Il fait de l'histoire. Ses Mémoires sont un document officiel, presque diplomatique. Hélas! on tombe de haut.

--On nous a changé notre Talleyrand, se dit le public, qui n'admet pas que ce diable de Talleyrand se soit maquillé lui-même, ce qui me paraît pourtant vraisemblable.

Ce diable! Je viens d'écrire là un mot qui me rappelle une jolie anecdote:

Lord Halland voulait avoir un portrait de Talleyrand. Il admirait l'homme, il désirait en conserver les traits. Il s'adresse à Ary Scheffer:

--Mon cher Scheffer, je veux vous demander et vous commander un portrait!

--Un portrait de vous, mylord? C'est une bonne fortune pour un peintre.

--Non, pas un portrait de moi, le portrait d'un homme historique.

--Et qui cela, mylord?

--M. de Talleyrand.

Ary Scheffer fit la grimace. Lui n'admirait pas M. de Talleyrand, mais il voulait être agréable à lord Halland. Il s'attela au portrait. Il peignit un Talleyrand assis, pâle, pensif, presque exsangue.

Un chef-d'œuvre, du reste. Mais, au moment de peindre les mains, il s'arrêta. Ou plutôt il ne peignit pas les mains, il les allongea, il les effila, il les tordit, et il en fit... des griffes.

--Oui, disait-il en parlant de son tableau, des griffes, de véritables griffes. Pour moi, Talleyrand, c'est le diable!

Ce diable-là est sorti de sa boîte à l'état de bon diable posthume, de diable bon enfant, sans ongles et sans rancune. Et c'est pourquoi la foule ne reconnaît pas, ne veut pas reconnaître ce Talleyrand d'outre-tombe--un Talleyrand qui s'est fait ermite.

A propos de tripatouillage, que dites-vous de ce chimiste qui fabriquait, pour un journal qui les donnait en prime, de faux billets de banque, mais non point dans l'intention de les faire passer pour de vrais billets, simplement, au contraire, afin de prouver à la Banque qu'on pouvait parfaitement contrefaire ses banknotes? Certains détails étaient volontairement inexacts dans ces faux billets, et cela de telle sorte qu'on ne pût accuser l'auteur d'avoir voulu fabriquer de la fausse monnaie. Une pure plaisanterie!

Mais dame Justice n'a pas entendu de cette oreille-là. Elle n'admet pas les mystificateurs et elle coffrerait Scapin, malgré tout son esprit, comme le dernier des escarpes. Elle a cherché querelle au chimiste et elle l'a condamné à une amende assez forte.

Les envois au Salon, où l'on tripote et tripapote la couleur, sont terminés, au moins pour le Salon des Champs-Elysées, qui continuera à être, quoi qu'on fasse, le Salon officiel. Tous les peintres ont invité leurs amis et connaissances à visiter leurs ateliers, absolument comme les auteurs, sous prétexte de répétitions générales closes, convient tout Paris à écouter leur pièce la veille de la représentation. On connaît donc à peu près d'avance le Salon de 1891, qui ne s'écartera guère du Salon de 1890, lequel ressemblait fort au Salon de 1889.

En entrant on doit se dire comme on se l'est déjà dit:

--Mais où donc ai-je déjà vu ça!

Il paraît que M. Jean-Paul Laurens a fait un effort très original. Il nous présente Bailly, maire de Paris, recevant Louis XVI à la porte de l'Hôtel-de-Ville. Un vrai tableau d'histoire, une véritable reconstruction historique. Pourvu qu'on n'aille pas le décrocher comme l'Appel des Condamnés de Millier! Non, et M. Jean-Paul Laurens a songé à l'Institut en peignant cette grande toile. Il avait, lui, invité ses juges et électeurs à venir regarder son Bailly avant le vote de l'Académie. M. Jules Lefebvre aurait pu en faire autant s'il l'avait voulu. Car le duel académique entre ces deux maîtres sera terminé lorsque paraîtront ces lignes, et il y aura, pour remplacer Meissonier, un membre de l'Institut de plus.

Lui, Meissonier, pour qui eût-il voté? Pour Detaille, certainement. Il n'a plus droit au vote, il a droit à la statue. La statue, c'est la galvanoplastie appliquée aux grands hommes.

Rastignac.

LE BON CHEVAL
DU SIRE DES MOCQUEREAUX

L'automne est pour moi la saison idéale, et je ne sais rien de plus beau que les coteaux et les falaises dorés et diaprés par le soleil d'octobre. Mais encore faut-il qu'il brille, ce soleil, car, en revanche, rien n'est plus triste qu'un ciel gris et plombé, si ce n'est la pluie fine qui tombe désespérément, sans trêve et sans repos.

Or, nous en étions précisément là, au mois d'octobre... peu importe de quelle année. Depuis trois jours, la pluie tombait avec une implacable régularité, et les hôtes nombreux qu'accueillait, en son petit château des Mocquereaux, non loin d'Angers, notre ami le docteur Bragon, avaient dû, mettant au râtelier les fusils inutiles, remplacer les courses à travers champs par des parties de whist ou de piquet aussi interminables que peu variées. On commençait, au grand désespoir de notre aimable amphitryon, à s'ennuyer ferme, et plus d'un parmi nous devenait quelque peu grincheux.

Un seul des hôtes du petit castel avait gardé sa belle humeur: c'était un professeur en rupture de faculté, un érudit, une manière de bénédictin, toujours fourré dans la poussière des manuscrits, et que la chasse seule avait le privilège de ramener, quelques semaines par an, au niveau de l'humble humanité. Il avait eu, celui-là, une vraie chance: il avait découvert, en un coin du grenier, une petite pièce écartée, une sorte de réduit, où s'entassaient, en un pittoresque désordre, d'énormes liasses de paperasses quelque peu rongées déjà par d'indiscrètes souris. C'est là que, tandis que ses compagnons se lamentaient à qui mieux mieux sur la pluie et le vent, il passait ses journées à déchiffrer des papiers jaunis par le temps.

L'après-midi du troisième jour, comme la conversation dans la grande salle languissait de plus en plus, comme les parties de cartes s'éternisaient sans enthousiasme, comme chacun, entre une pipe et un verre de bière, regardait tristement, par les hautes fenêtres, tomber sans cesse l'horrible pluie, nous vîmes tout d'un coup, de la porte brusquement ouverte, émerger la physionomie radieuse de notre savant. Il brandissait un volumineux manuscrit, et, tandis que chacun reculait d'effroi, redoutant la lecture d'une tragédie en cinq actes ou d'un poème de M. Mallarmé, il s'alla fièrement camper devant le maître de la maison, et d'une voix sonore:

--Malheureux! s'écria-t-il! Tu avais sous ton toit, à deux pas de toi, un inestimable trésor, et tu ne disais rien! Que dis-je? tu ignorais même son existence, car tu ne soupçonnais pas, sans doute, que ce château acquis par toi n'était rien moins que l'antique demeure du sire Jehan des Mocquereaux!

--Jehan des Mocquereaux? Connais pas!

--Il ne connaît pas! Roturier indigne! Mais apprends donc, misérable, que, dans ton grenier, sous la poussière, dormait le récit véridique des exploits et faits de guerre du châtelain qui, dans ce beau pays d'Anjou, fut l'un des ennemis les plus acharnés et les plus heureux des Anglais envahisseurs.

--Alors, ce manuscrit?

--Ce manuscrit, c'est le récit de la vie et des combats de Jehan des Mocquereaux, récit écrit au seizième siècle, par le chapelain de l'un de ses descendants, et que je viens d'avoir le bonheur, pour l'édification des races futures, de découvrir et de déchiffrer.

--Et... c'est gai? fit un sceptique.

--Gai? Est-ce qu'un manuscrit de chapelain peut être gai? Non: c'est tout simplement superbe. On y sent l'odeur de la poudre, on y entend le fracas des batailles, le cliquetis des épées. Pourtant...

--Messieurs, cria le substitut, je vous dénonce notre savant ami. Il a découvert, entre les lignes de son manuscrit, un épisode galant ou drolatique, et il meurt d'envie de nous le lire.

--Et pourquoi pas? hasardèrent quelques voix. Il pleut, il vente, il fait un temps à ne pas mettre un chasseur à la porte. Allons! la lecture!

--Une lecture! Comme vous y allez! reprit le professeur. Mais vous ne comprendriez pas un traître mot à la langue que parle mon chapelain. Seulement, s'il vous plaît de connaître quelque chose de la vie du sire des Mocquereaux, je puis, pendant que la pluie tombe, vous en donner un épisode, non pas grivois, mais peut-être amusant.

Chacun s'installa de son mieux: les pipes et les cigares furent rallumés, les verres remplis, et notre camarade commença:

--Comme je vous le disais tout à l'heure, les Anglais occupaient la province d'Anjou, et je vous laisse à penser tous les malheurs, toutes les vexations, toutes les brutalités de toute sorte, auxquels étaient en butte les malheureux Angevins. Vous savez, par la haine héréditaire dont on trouve encore les traces dans ces campagnes, quels déplorables souvenirs ont laissés dans ce pays les fils de la perfide Albion. Or, nulle part les paysans ne furent aussi maltraités que dans cette partie de la province où nous sommes réunis. Et cela s'expliquait. Nul ne pouvait leur venir en aide, le seigneur s'en étant allé guerroyer au loin; ils étaient livrés sans défense à tous les caprices des vainqueurs, représentés par un bailli sans honneur et sans humanité. Tous étaient donc dans la désolation: les hommes fuyaient à travers les bois qui couvraient le pays, pour tâcher de rejoindre quelque parti français; les vieillards, les femmes, les enfants, supportaient en silence le joug anglais, et ce joug était lourd. Mais il fallait prendre son mal en patience, nul secours ne venant, nul ne pouvant chasser l'envahisseur.

Une jeune fille cependant eut la pensée de secourir les siens. Puisque, dit-elle, notre seigneur est au loin, auprès du roi notre sire, et ne revient point, ne sachant en quel état nous sommes, il lui faut découvrir le mal et le supplier d'y porter remède.

Certes, c'était fort bien raisonné. Mais comment arriver jusqu'au sire des Mocquereaux, lequel se trouvait alors à la cour du bon roi Charles, c'est-à-dire loin, bien loin, plus loin que Bourges et Nevers? Geneviève Gouzet ne se laissa pas décourager par les difficultés de l'entreprise. Elle se mit en route, seule, à pied, marchant toute la nuit, couchant, le jour, dans quelque trou de ces haies profondes qui couvrent le pays, et se cachant de son mieux pour éviter les Anglais, car elle savait bien que ceux-ci n'étaient point tendres plus aux prisonnières qu'aux prisonniers, et craignait la hart si elle était prise. Je ne vous dirai pas tous les dangers qu'elle courut pendant ce long voyage à travers la France, ni quelles fatigues furent les siennes. Mais elle avait tant prié Notre-Dame-du-Chêne, elle avait si grande foi dans sa protection souveraine, que, après bien des jours et des nuits de marches et de périls, elle parvint au lieu où se trouvait la cour.

Dès le lendemain, elle s'alla placer sur le passage des seigneurs qui se rendaient chez le roi, et, dès qu'elle vit paraître le sire des Mocquereaux, elle se jeta à ses genoux, tendant vers lui ses mains, et criant merci. Surpris de voir en telle posture cette femme qu'il ne reconnaissait point de prime abord, Jehan la releva néanmoins, et lui demanda ce qu'elle voulait de lui.

«C'est, dit-elle, messire, que vos vassaux souffrent, et crient au ciel pour que leur seigneur daigne avoir d'eux souvenance, et les vienne contre l'Anglais secourir.»

Jehan des Mocquereaux reconnut alors Geneviève Gouzet, et, l'ayant emmenée en sa demeure, apprit d'elle tous les deuils et les souffrances dont son pays était affligé. Comme il était aussi bon que brave, il fut ému au tableau qu'elle lui fit de tant de douleurs, et se décida incontinent à porter secours à ceux qui avaient mis en lui leur espoir. Ayant donc obtenu du roi son congé, il se mit en route sans tarder, et peu après arriva, suivi de quelques gens d'armes, dans la contrée où était le château de ses pères. Il trouva les choses pires encore que Geneviève ne les lui avait dites. Mais, reconnaissant qu'il était, avec le peu de gens dont il disposait, hors d'état de repousser les Anglais par la force, il se résolut, étant aussi avisé dans le conseil que brave dans les combats, à faire par la ruse ce que la violence n'eût pu faire.

Il fit tout d'abord, par un souterrain qui s'ouvrait au loin dans la campagne, entrer ses hommes d'armes, et les cacha dans une cave profonde du castel, où, chaque jour, Geneviève leur portait à manger. Puis, il fit répandre le bruit qu'il allait bientôt revenir en ses domaines, mais qu'il n'y venait point pour combattre les Anglais, mais bien pour faire avec eux paix durable. Ensuite, à quelques jours de là, il se rendit à Durtal, où siégeait le bailli dont je vous ai parlé, et, lui ayant demandé audience, lui exposa son désir de vivre tranquille en ses terres, et de lier avec les Anglais alliance et amitié. Le bailli, voyant ce seigneur, si aimé dans tout le pays, venir à lui comme ami et non comme adversaire, le reçut à merveille, le retint quelques jours auprès de lui, et, en le voyant partir, lui promit d'aller sous peu lui rendre visite.

Cependant, les vassaux du sire des Mocquereaux ne voyaient pas de bon œil ces démarches de leur seigneur, et murmuraient, disant qu'il aurait mieux fait de rester en la cour de Charles, que de venir en son pays pour s'allier à ceux qui les pressuraient et torturaient à merci. Mais Geneviève les calmait, leur prêchant patience, et leur promettant que sous peu ils seraient contents de leur sire.

Quelque temps se passa. Puis le bailli se souvint de la promesse qu'il avait faite à Jehan, et lui fit savoir que, le dimanche suivant, il viendrait avec grande escorte pour lui faire honneur, et que l'on scellerait à table l'alliance mutuellement jurée.

Au jour dit, on vit en effet arriver une troupe nombreuse de gens à cheval, archers, gens d'armes et pages, accompagnant le bailli, lequel était, pour faire honneur à son hôte, monté sur une belle haquenée de robe toute blanche. Le sire des Mocquereaux le reçut à la herse, lui fit bon et grand accueil, et le mena sans tarder en la salle du festin. Je ne vous dirai pas ce que fut ce repas: contentez vous de savoir qu'on y mangea fort et ferme, et que le vin d'Anjou, ce joli vin si doux et si capiteux, y coula à flots. Le bailli, qui était un gros homme à face rubiconde, ne chôma point ce jour-là, et fêta de belle manière la jaune liqueur des coteaux angevins.

Le festin terminé, sire Jehan le mena par toutes les salles et dépendances du château, protestant de son plaisir d'avoir chez lui pour hôte si puissant personnage, donnant aux Anglais force éloges, achevant, en un mot, par ses flatteries, l'œuvre commencée par le vin d'Anjou, tant et si bien que le bailli, tout ému, tant des fumées du piot que des belles paroles du sire, jura que jamais il n'avait eu ni n'aurait meilleur et plus fidèle ami.

Or, comme on était arrivé aux écuries, il offrit au seigneur des Mocquereaux de faire, en signe et gage d'alliance, échange de leurs montures; ce à quoi, sans peine, consentit sire Jehan. Le bailli, étant alors entré dans les écuries, avisa un cheval superbe, couleur d'alezan brûlé, dont le bon roi Charles avait fait présent à son féal serviteur: il proposa de troquer ce cheval contre sa blanche haquenée; à quoi, bien que le cheval fût de beaucoup plus beau que la haquenée, consentit encore sire Jehan. Et sur ce, l'on retourna vers la salle du festin, afin de vider encore quelques coupes en l'honneur du traité conclu.

Cependant, la journée s'avançait, et le bailli voulut repartir pour Durtal. Le seigneur des Mocquereaux ordonna donc que l'on harnachât et sellât son beau cheval, et vint lui-même tenir l'étrier à son nouvel ami, lequel, non sans peine, se mit en selle. Déjà les gens d'armes et les archers, défilant devant le seigneur, avaient passé le pont-levis, lorsqu'à leur suite le bailli, entouré de ses pages, voulut partir à son tour. Mais le bon cheval, de son naturel, n'aimait point les Anglais, surtout les Anglais grands et lourds. Aussi ne voulut-il point avancer: cris, coups de houssine et piqûres d'éperon, rien ne le put décider à remuer pied ni patte. Vainement deux pages le tiraient par la bride, deux autres le poussant; le cheval ne bougea, jusqu'à ce qu'enfin, irrité, il se débarrassa, d'une ruade, des deux malencontreux pages qu'il avait par derrière, puis, inclinant brusquement la tête et pliant les genoux, déposa mollement M. le bailli sur les dalles de la cour d'honneur. En même temps, sire Jehan criait: «A moi, mes hommes d'armes! Baissez la herse! Haussez le pont-levis!» et saisissait l'Anglais à la gorge. En peu d'instants, le château fut en état de défense, et le bailli prisonnier. Le lendemain, on le pendit aux créneaux, en punition de ses crimes. Ceux de ses pages que n'avait point navrés le cheval furent renvoyés, et s'en allèrent partout, répétant qu'un destrier sorti de l'enfer avait fait pendre leur maître, et que le diable protégeait le seigneur des Mocquereaux. «Si que, dit le chroniqueur, oncques depuis n'osèrent Anglais s'approcher du castel ni des pays à l'entour, car toujours cuidoient voir, sur son cheval démoniaque, apparaître le sire Jehan, qui si haut et si court fit pendre le bailli.»

Le narrateur s'arrêta, et comme chacun le félicitait: «Bravo! mon cher professeur, dit le substitut. On ne dira pas, en tous cas, que vous êtes ennuyeux comme la pluie, car vous me semblez l'avoir mise en fuite.»

En effet, un gai rayon de soleil entrait par la haute fenêtre. Tous aussitôt, conteur et auditeurs, coururent aux fusils, et dix minutes plus tard une fusillade nourrie apprenait aux lapins du parc que nous avions retrouvé, à leur usage, les traditions guerrières de messire Jehan des Mocquereaux.

G. Hamor.

LES NOUVELLES DÉCOUVERTES DE MOMIES DANS LA HAUTE-ÉGYPTE.--
Transport des sarcophages de Deïr-el-Bahari au Nil. Dessin d'après nature de M. Émile Bayard

AU THÉÂTRE D'APPLICATION.--
Une représentation de la «Passion», mystère en quatre tableaux, de M. Haraucourt.

A L'ÉGLISE DU SACRE-CŒUR.--
La Mise au tombeau, groupe de figures en cire, dans la crypte de la basilique.