PAROLES

L'oiseau qui lance au ciel son cri joyeux

Le gai ruisseau qui va mélodieux

L'étoile d'or dans l'azur radieux

La fleur qui pousse l'herbe, la mousse.

Les champs, les prés, les montagnes, les bois

Autour de nous tout a pris une voix

Et semble ici nous parler à la fois

N'entends-tu pas dans toute la nature...

Comme un frisson comme un murmure!

C'est l'amour qui nous dit tout bas:

Il faut aimer n'attendez pas

Aimez quand on vous aime?

Oui! c'est la le bien suprême

A vous sans retour

A vous mon cœur et mon amour

Oui ma chère âme je vous aime!

Folies-Dramatiques: Juanita, opérette en trois actes, par MM. Vanloo et Leterrier; musique de M. François Suppé.

L'opérette est bien malade: je crains qu'avant peu nous en voyons la fin; elle aura vécu quelque quarante ans, et, en vérité, nous n'aurons pas à nous désoler sur sa rapide et passagère existence: les choses du théâtre ont-elle une plus longue durée? Je parle des genres les plus sérieux. Quand je songe à sa fortune, c'est vraiment à n'y pas croire. Elle est née dans une petite salle des Champs-Elysées, un soir d'été, sans que personne n'y prit garde: l'État qui répondait alors de tous les spectacles, et qui craignait de blesser les intérêts des directeurs privilégiés, lui avait donné l'autorisation de se montrer en public. Mais à quelles conditions! On lui permettait de se mouvoir avec deux personnages seulement: on joua les Deux Aveugles; l'innovation n'était dangereuse ni pour l'Opéra-Comique, ni pour l'Opéra. L'art, le grand art ne s'inquiéta pas de ce succès.

L'opérette, née maligne, comme le vaudeville quelle devait remplacer, sollicita du pouvoir l'introduction d'un troisième personnage, muet celui-là, pour rester dans les termes de la concession: accordé; le public, qui arriva en foule à Croquefer, se fit le complice de la fortune des Bouffes-Parisiens. L'administration céda, trois, quatre personnages, puis des chœurs, puis tout le reste: vint Orphée aux enfers. En quelques années l'opérette s'empara de tous les théâtres: du Palais-Royal, des Variétés, des théâtres de drame; elle s'imposa à Paris, qui l'imposa à l'étranger; elle envahit le monde, et toutes les œuvres de l'Opéra-comique disparurent devant l'œuvre d'Offenbach et de son école.

Pour ma part, je ne m'en plains pas; l'esprit du maître, ou des maîtres si vous voulez, pour ne blesser personne, m'a sincèrement amusé, et il me plaisait avant tout de voir reparaître dans ce genre la gaieté, la verve française dont les musiciens d'ordre soit-disant supérieur ne tenaient plus le moindre compte. Un idéal nouveau les tourmentait, plus élevé, plus grand: je le veux bien, mais à défaut de M. Auber, dont les critiques ayant pignon sur rue dédaignaient la petite musique, le public acclamait les compositeurs qui le ramenaient à cet heureux passé des partitions françaises toutes d'entrain, de bonne humeur et de franc rire. Si bien qu'au milieu de toutes les discussions et de l'esthétique sur la musique et sur son avenir, l'opérette faisait son affaire et s'emparait du présent: ce qui, en somme, est la principale chose à prendre dans la vie. L'avenir se tirera d'affaire comme il pourra.

Ainsi a raisonné notre époque qui a fait fête à l'opérette et qui s'en fatigue, à l'heure qu'il est, comme on se lasse de toute chose. La Juanita, que nous ont donnée les Folies-Dramatiques, n'est nullement au-dessous des opérettes qu'on joue depuis nombre d'années, elle leur est même supérieure, mais le goût, la passion du public n'est plus là: la physionomie du colonel anglais, sir Douglas, qui n'entend que de l'oreille gauche et qui ne voit que de l'œil droit, celle de l'alcade D. Guzman Cascades, sont aussi burlesques que celles auxquelles nous avons le plus applaudi, MM. Guyon et Gobin sont des comiques excellents, mais cet élément bouffe ne porte plus comme autrefois; je crois que le grotesque a fini de rire et de faire rire.

Quel dommage pourtant! et quelle injustice! il y a de si jolies choses, des pages si élégantes dans cette partition de M. François Suppé, le compositeur viennois, l'auteur de Fatinizza et de Boccace.

Au premier acte, un duo bouffe de l'alcade et du colonel; un quintette charmant «Quel fâcheux désagrément!»; un spirituel morceau de facture au second acte qui s'ouvre par une sérénade délicieuse; un trio terminé par un pas redoublé: «En avant! en avant!»; un duo d'amour au troisième, duo exquis; et puis un peu partout de la grâce, de l'élégance même; mais tout cela sans une originalité bien marquée et qui ne peut racheter un livret assez ordinaire.

Vous croyez sans doute que Juanita est une Espagnole? Erreur, c'est un homme; un soldat français, un blanc-bec, René Belamour, un fifre qui sert la république française dont les troupes assiègent en 1796 la ville de Saint-Sébastien. Pour pénétrer dans la place, Belamour se déguise en muletier d'abord, puis en femme, et, sous le nom de Juanita, il se laisse faire la cour par D. Gusman Cascades et par le colonel Douglas, un officier anglais qui défend la ville contre ces diables de Français. Grâce à ce travestissement, Belamour apprend que St-Sébastien assiégé compte sur des renforts, que le général français a laissé passer des pèlerins se rendant à la ville pour cause de dévotions. Ces pèlerins ne sont autre que des soldats anglais attendus par le colonel; Belamour prévient leur ruse par un mot au général qui fait mettre la main sur ce bataillon, sur ces dévots personnages, et les remplace par des soldats français auxquels Saint-Sébastien ouvre ses portes. Comme c'est simple la guerre: «Couper, envelopper», disait le général Boum. René Belamour est un stratégiste plus fort encore dans cette pièce de Juanita, qui pourrait s'appeler en sous-titre la prise de Saint-Sébastien, car toute l'action est là.

C'est Mlle Marguerite Ugalde qui joue le rôle de Belamour; elle y est ravissante et d'une verve endiablée. Mlle Zélo Duro est fort jolie dans le personnage de Pétrita. Mlle Juliette Darcourt a chanté et mimé avec beaucoup d'esprit des couplets amusants sur la pantomime. J'ai cité M. Guyon et M. Gobin dans les rôles du colonel et de l'alcade. Les rôles de M. Morlet et de M. Lamy sont bien sacrifiés. Le premier tableau, qui représente Saint-Sébastien, est des plus pittoresques; une observation: sur un coin de rue on lit: Plaza Mayor, c'est du plus pur espagnol; à côté, sur l'enseigne d'une boutique: Riego, écrivain public. Va te promener, la couleur locale!

M. Savigny.