LA CIVILISATION EN AFRIQUE.--Assassinat de deux explorateurs français au Sénégal.

lus de Chambres, pas de grand procès à la mode, aucun gros scandale, aucune première sensationnelle: rien. Le calme. Mauvaises semaines pour les chroniqueurs. Ce qu'il leur faut, c'est le tapage, les morts illustres, les drames nouveaux. Mais, pour le moment, ils doivent renoncer à tout cela. Il n'y a rien. La mode même ne saurait fournir matière à causerie: elle est indécise comme le temps présent. Ce n'est plus l'hiver, ce n'est pas le printemps.

Je sais bien que le 1er mai approche. Le 1er mai! Le grand Longchamps des travailleurs, le jour du chômage immense, la fête internationale de la Sainte-Flême. Il approche, le 1er mai, et nous n'avons pas l'air de nous en douter.

C'est que, pareille à la manifestation de l'an dernier, la manifestation de cette année ne semble pas devoir être bien dramatique. On se promènera, on mettra sur pied des milliers de soldats, et chacun rentrera chez soi, ceux-ci dans la caserne, ceux-là dans le logis où il y aura une journée de salaire de moins. Et si vous voyez, le 1er mai, des braves gens flâner, traîner leurs souliers le long des maisons, les mains dans les poches, vous pourrez dire:

--Voilà des travailleurs!

On les reconnaîtra, ce jour-là, à ce signe: ils ne feront rien.

Ils ne feront rien de mal, voilà le certain, et, malgré les gros yeux roulés par certains monteurs de têtes, il ne sera pas nécessaire de mobiliser l'armée de Paris. On conjuguera le verbe manifester:

Je manifeste,

Tu manifestes,

Il manifeste,

Nous manifestons,

Vous manifestez...

C'est un plaisir comme un autre et une façon d'inaugurer le mois de mai.

Joli mois de mai, quand reviendras-tu?

Que je manifeste et n'sois pas battu!

Il reviendra, et bientôt, et les Chambres avec lui et la vie politique et les chasses au portefeuille et les discussions interminables. En attendant, Paris a, pour se divertir, l'exposition de Poil et Plume chez M. Bodinier. Poil, c'est le pinceau, plume, c'est la plume du littérateur, le tout se mêlant pour attirer la curiosité publique. Je vous en parlais l'autre jour. Et je dois constater maintenant que l'exhibition a réussi.

Yvette Guilbert continue, elle aussi, à attirer la foule à la Bodinière. Il paraît que M. Duquesnel a voulu engager la chanteuse à la mode pour jouer le Petit Faust à la Porte Saint-Martin. Yvette Guilbert a refusé. Elle est reine dans son domaine, et elle s'y tient.

Étrange fille, décidément, une artiste rare, un type très particulier, tout à fait moderne. Une diseuse exquise, profonde, originale. Elle fait tout un drame de cette chanson de Xanrof, qui s'appelle Sur la scène, le lamento d'une comédienne écœurée qui vieillit, et qui n'a d'autre ressource après avoir souffert «sur la scène» que de se jeter «dans la Seine.»

Ces écœurements, Yvette Guilbert--aujourd'hui célèbre--les a connus avant d'être applaudie, et fêtée, et riche. Aux Variétés, où elle joua un bout de rôle dans Décoré, sur d'autres scènes où elle chanta dans les chœurs, on lui disait:

--Vous ne ferez jamais rien!

Un soir, une demi-actrice qui chantait un couplet dans je ne sais quelle opérette fut malade. Yvette Guilbert la remplaça. Elle chanta ce couplet avec toute son âme.

--Trop de zèle, lui dit-on.

Elle rêvait les succès de théâtre. Elle avait joué des vaudevilles à Cluny. Mieux que cela, aux Bouffes du Nord, elle parut dans le rôle de la princesse Georges, de Dumas. Le rôle de Desclée, tout simplement. Mais, dégoûtée, elle ne savait plus que faire, lorsqu'un jour, en sortant des Variétés, elle entend deux jeunes femmes arrêtées devant l'affiche dire:

--Sont-elles bêtes, ces femmes, de jouer toute une soirée pour cent francs par mois, quand nous en gagnons huit cents à chanter deux chansons par soirée!

C'était deux chanteuses d'un café-concert. Elles s'éloignèrent des Variétés. Yvette les suit, les écoute. Elles parlaient de leur répertoire, des chansons nouvelles.

--Tiens! mais, se dit Yvette Guilbert, si je faisais comme elles? Si je chantais? Elle avait pris des leçons d'un professeur du Conservatoire et devait se faire présenter à M. Porel. Cette rencontre des deux chanteuses chassait aussitôt toutes ses idées odéoniennes.

Elle alla droit à l'Eldorado, demanda une audition, fut engagée, puis une discussion sur les appointements empêcha ses débuts et c'est au Divan Japonais qu'elle devait assister à son lever d'étoile. Oh! une étoile véritable! Une ingénue fin de siècle, l'a baptisée M. Hugues Le Roux. Mais non, ce n'est pas une ingénue, c'est une créature souffrante, profonde, avec des gaietés anglaises, une impassibilité féroce et charmante. Quand on pense qu'elle a deviné le mot de Talma: «Peu de gestes, mais qu'ils portent!»

Et, au ressouvenir de ses douleurs, de ses crève-cœur, Yvette Guilbert, que les salons se disputent, qui va faire courir Paris cet été aux Champs-Elysées, lorsqu'on la félicite de sa fortune, répond:

--C'est trop payé. Je chantais aussi bien quand je ne gagnais rien.

Puis, comme on lui disait de ne pas se briser la voix, dans le plein air du concert d'été:

--Le grand air? Non seulement je ne le crains pas, mais je le désire! C'est si bon, l'air, surtout après un hiver où l'on a respiré tous les soirs l'odeur du gaz et celle du tabac.

Ainsi, avec des nostalgies de grisette avide de campagne, de verdure, de feuilles fraîches, la diva songe à ces concerts de l'été où elle jettera, sous les étoiles, les refrains des Potaches ou celui des Bourgeois aux arbres des Champs-Elysées.

Et en disant qu'il n'y a pas eu de première ces jours derniers, je me trompais. M. et Mme Dieulafoy ont fait au public les honneurs de la salle de l'Apadâna au palais du Louvre. Voilà une évocation extraordinaire d'un monde évanoui. Vous rappelez-vous ce palais qui fut à l'Exposition des Arts-Libéraux une des attractions de 1889? On le retrouve là, tout à fait achevé, et il semble qu'entre ces hautes colonnes--représentées au vingtième de leur grandeur réelle--les vieux tyrans de Perse se promènent lentement, dans leur luxe écrasant et terrible. Les tigres étaient comme les chiens soumis de ces despotes.

M. et Mme Dieulafoy ont démonté et remonté pièce à pièce ces vestiges d'une civilisation disparue. Ils ont transporté littéralement la Perse antique dans notre vieille Europe comparativement très jeune. On accède à cette salle de l'Apadâna par la galerie assyrienne et on éprouve, en se trouvant dans ce décor étrange, la sensation que décrit si bien Gautier dans le prologue du Roman de la Momie; un vivant se trouvant comme face à face avec un monde mort..

Ah! l'on est loin de la question de l'Opéra en face de l'Apadâna, on en est très loin et pourtant cette question est celle qui a le plus intéressé les Parisiens, bien qu'elle ait un peu traîné en longueur. Une crise ministérielle eût moins surexcité l'attention et c'est chose assez naturelle. On sait très bien qu'un changement de ministère ne nous donnera pas plus de bonheur,--plus ça change plus c'est la même chose, disait Alphonse Karr,--tandis qu'on peut toujours espérer qu'un changement de direction dans un théâtre nous donnera plus de plaisir.

Là encore, il faut bien le reconnaître, plus ça change et plus c'est la même chose. Et ce n'est pas étonnant. Il n'y a, au théâtre, qu'une chose, c'est le succès, et, pour un négociant, en dépit de toutes les grandes phrases, il y a le désir bien naturel d'éviter la faillite.

Ce qui est extraordinaire, c'est de reprocher à un directeur de faire de l'argent. Mais quand la caisse est pleine cela prouve tout simplement que la salle l'est aussi. Un directeur pneumatique, fit-il du grand art, serait le plus pitoyable des directeurs.

J'ai entendu cet éloge:

--A la bonne heure, Vaucorbeil! Voilà un bon directeur de l'Opéra: il s'y est ruiné!

Il y a de ces ironies. C'est comme la ferme volonté de mettre Lohengrin dans le programme. Il y a des candidats à l'Opéra dont le titre éclatant est, aujourd'hui, d'apporter Lohengrin à l'Académie nationale de musique. Tout récemment encore, c'eût été un cas rédhibitoire. Lohengrin était chassé de l'Eden par un bataillon de marmitons et une escouade de patriotes intolérants. Lohengrin serait porté à l'Opéra par des amis de l'art international ou plutôt de l'art, sans épithète.

Mais, bon Dieu! qu'il doit y avoir de petites et grosses intrigues sous cette question de l'Opéra! Les chanteuses agissent, les danseuses se démènent. Pour combien de députés cette question d'art se résout-elle simplement à ceci:

--Le nouveau directeur fera-t-il danser un pas à Mlle Legouvé ou à Mlle Hirsch?

Qui écrirait la chronique de l'élection ou de la réélection du directeur tracerait sans doute un joli chapitre d'histoire politico-chorégraphique. Ce que j'en dis là est de pur racontage, et ce n'est que le très petit côté de la question. Le nombre des représentations à donner, voilà le grand point. C'est à quoi M. Bourgeois, dit-on, tient le plus: il trouve que le magnifique monument est trop souvent clos, et il demande aux candidats des représentations plus fréquentes.

--Mais c'est impossible! disent les uns.

--Mais on les donnait pendant l'Exposition?

Ce sera le point décisif. Il faut que l'Opéra soit ouvert ou fermé, et qu'il soit ouvert le plus souvent possible. Tant pis pour le directeur, qui a déjà tant à faire de lutter contre les bronchites, enrouements, coryzas, angines et autres refroidissements de ses pensionnaires!

Il est probable qu'une décision ministérielle aura été prise à l'heure où paraîtront ces lignes. Et ce sera alors une question de moins pour les journalistes à court de copie et les reporters qui inventent les consultations:

--Que pensez-vous de la triple alliance devenue, dit-on, la quadruple alliance?

--Quel est votre avis sur le bi-métallisme?

--Êtes-vous pour ou contre les répétitions générales?

Et autres points d'interrogation. «Les consultations, disait A. B., c'est ce qu'on appelle les articles à bon marché.»

Quelqu'un qui va fournir beaucoup d'articles aux journaux, s'il vient en France comme on le dit, c'est le dramaturge M. Ibsen. L'auteur des Revenants est fort à la mode; on le joue à Londres comme à Paris, et l'Odéon devait donner cet hiver une de ses dernières pièces, la Maison de Pompée. Mlle Réjane a préféré jouer une pièce nouvelle, l'Ennemie, de M. G. de Porto-Riche, qui s'appelait d'abord la Femme. La femme, l'ennemie, c'est assez narquois. Ibsen est plus pessimiste encore.

Antoine va représenter son œuvre la plus récente, et Ibsen, pour voir le Théâtre-Libre (à peu près démoli), ferait le voyage de Paris. Je lui prédis un joli succès de reportage. Le rédacteur en chef d'un journal bien informé a promis plusieurs milliers de francs à celui de ses collaborateurs qui chambrerait le premier le dramaturge Ibsen. Les reporters guettent la frontière. Dès qu'Ibsen sera signalé, ce sera un steeple-chase. Je parie que, s'il l'apprend, Ibsen, ami du calme, reste chez lui; sa gloire, c'est le repos, ce n'est pas l'écartèlement, et tout grand homme est écartelé par la publicité. J'en sais qui ne s'en plaignent point. Une cloche qui sonne pour vous ne vous assourdit pas!

Rastignac.