LE PROLOGUE DE GRISÉLIDIS

Notre collaborateur Savigny nous raconte, dans une autre partie du journal, la jolie légende de Grisélidis, qui, transportée sur la scène par MM. Armand Silvestre et Eugène Morand, a obtenu, auprès du public lettré surtout, un succès du meilleur aloi. Nous sommes heureux de pouvoir donner à nos lecteurs, en entier, le prologue, qui constitue un des morceaux les mieux venus de la pièce et qui a été dit à la perfection par Mlle Ludwig.

Mesdames et Messieurs, salut!

La gloire de Dieu soit bénie!

Les clercs de cette ville, unis en compagnie,

Et qu'entre tous leur propre choix élut

Pour être dignes de vous plaire

Vont le tenter encor... Que Votre Majesté

Ne se mette pas en colère

Si le conte est léger qui lui sera conté.

Ce n'est pas une tragédie,

Bien qu'il soit permis d'y pleurer.

Bien qu'on y doive rire, à tout considérer,

Ce n'est pas une comédie.

Non! C'est un conte en l'air fait pour les bonnes gens

Sans parti pris, au caprice indulgent,

Et qui, dans cet âge morose,

Las des chiffres et de la prose,

Éprouvent le désir d'aller sous les bois verts

Suivre, à la musique des vers,

Le vol du papillon ou l'âme de la rose!

Car, dans le cours obscur de nos jours incertains,

Par le sage l'heure est choisie

Qui fait planer nos cœurs plus haut que les destins

Sur l'aile de la Fantaisie!

Mais, d'ailleurs, ce n'est pas un conte tout à fait.

De la légende il vient comme l'histoire.

Bocace, après un autre, écrivit, en effet,

Cette aventure méritoire

D'une femme fidèle, et la chose est notoire.

Ils ne mentent pas plus que Pline ou que Strabon.

En fait de vérité, du grain fertile et bon

Qui saurait distinguer l'ivraie?

--L'histoire n'étant pas vraisemblable, elle est vraie!

On y parle de Dieu, du diable, et je sais bien

Que, dans ce temps rebelle aux mythes,

Tous les dieux sont défunts, tous les diables ermites!...

Mais il est quelquefois très doux d'être païen.

Dame Grisélidis était femme de bien.

Fantôme d'un passé charmant, elle s'avance

Sous le ciel doré de Provence

Comme sous un dais de soleil,

Blanche comme l'hostie en l'ostensoir vermeil.

Le mystère d'antan qui nous fut un modèle

S'appelait: Le Miroir de la Femme Fidèle.

Regardez-vous un peu, Mesdames, entre vous,

Et, l'une à l'autre, pour rassurer vos époux.

Servez-vous de miroir. Puis que chacune dise

A son mari, tout bas, sans vantardise:

--«Elle, non! mais moi, si!» Chacun sort enchanté!

Croyez bien cette vérité

Consolante, sinon très neuve:

La Foi seule nous sauve et mène au Paradis.

Et maintenant oyez quelle terrible épreuve

Subit, pour sa vertu, dame Grisélidis!

A. Silvestre et E. Morand.