L'ILLUSTRATION

Prix du Numéro: 75 cent.

SAMEDI 30 MAI 1891

49e année--Nº 2518

LE VOYAGE DU PRESIDENT DE LA RÉPUBLIQUE.--Toulouse:
arrivée du cortège présidentiel devant l'arc-de-triomphe de la Société de Gymnastique.--D'après une photographie de M. Fachinetti (photographie du Sport).

ne partie du Paris qu'on appelle le tout Paris--le dessus du panier de ce Paris--devait avoir, cette semaine, et n'aura qu'un peu plus tard, son joujou, un joujou très artistique et très élégant. Il s'agit de cette représentation donnée au théâtre de Trianon, au bénéfice de la statue du sculpteur Houdon, né à Versailles et dont on inaugurera la statue dans un mois.

Où donc, où donc

Mettra-t-on

Houdon?

C'est un refrain narquois dont s'amusent quelques Versaillais. Ce qui est certain, c'est que Houdon sera, pour les Parisiens et les Parisiennes, un motif de distraction. On avait demandé à M. le ministre des travaux publics de laisser rouvrir, pour un jour, ce délicieux petit théâtre de Trianon fermé, je crois, depuis un siècle. Autorisation donnée, puis retirée, l'État voulant être maître chez lui. Mais Houdon n'en souffrira pas et le comité de sa statue restituera, comme il l'a promis, une représentation trianonesque comme au temps où la reine jouait (fort mal, dit-on) la comédie dans cette bonbonnière.

Et alors, imaginez-vous l'empressement des mondaines à se rendre à cette matinée d'une séduction si particulière! Houdon ne sera qu'un prétexte, le Devin de village même et la Gageure imprévue ne serviront là que d'étiquette. Ce qui sera piquant, attirant et tentant, ce sera cette évocation du petit théâtre de Marie-Antoinette, à deux pas du Temple de l'amour où le Cupidon de marbre de Bouchardon semble rêver, appuyé sur son arc.

Une Matinée théâtrale à Trianon! Par exemple, voilà une idée! Et originale, et nouvelle. Personne ne le connaît, ce petit théâtre, que Louis-Philippe avait fait réparer, le malheureux, et qu'on a, Dieu merci, remis dans son état primitif. L'idée d'assister à une représentation du dix-huitième siècle en chapeau de paille et en robe de linon fait tourner la tête de nos mondaines et chacune d'interroger:

--Ai-je mon fauteuil?

--Aurai-je ma place?

--Comment faut-il s'habiller pour Trianon?

--Fera-t-on un goûter sur l'herbe pendant un entr'acte?

--Répondez-vous du temps?

--Et le Descampativos, y a-t-on songé?

Le Descampativos! Le bouquet de toutes ces fêtes champêtres et qui divertissait tant le comte d'Artois, ce grand fou destiné à mourir dans la peau du pieux Charles X! Il y a, on le conçoit, dans l'annonce et les apprêts de cette matinée de Trianon un petit parfum de poudre à la maréchale qui doit monter au cerveau de nos duchesses. Un spectacle royal en république! Le Devin de village joué devant M. Yves Guyot! Rien de plus piquant. Et puis, la route, le voyage, le mail-coach attelé, les grelots, les rires, le Dry, aux Réservoirs, tout l'accompagnement de la matinée. Houdon sera bien oublié. Sa statue en profitera sans doute. Mais comme on l'oubliera, sa statue!

On eût souhaité, au lieu de la matinée, une fête de nuit, avec des cuirassiers faisant la haie et portant des torches pour éclairer le grand parc désert et noir de Versailles. Ce raffinement est impossible. Houdon devra se passer de cuirassiers. Qu'il se console: il les retrouvera lorsqu'on inaugurera la statue que M. Tony Noël a sculptée.

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* *

Voila l'événement bien parisien de la semaine. Le gros scandale du vol présumé du secret de la mélinite est, lui, un événement national. Mauvaise affaire, quoi qu'il y ait au fond, que cette affaire de la mélinite. L'idée de trahison est faite de microbes moraux qui empoisonnent la confiance. Les pauvres petits soldats qui n'en savent pas plus long que leur nez, mais se disent tout simplement et tout naïvement qu'ils tiennent le sort de la patrie au bout de leur fusil, ont dû s'entre-regarder en se disant un peu effarés:

--Est-ce vrai ce qu'on dit? Nous serions donc trahis?

Oh! cette idée bête et terrible de la trahison! Lorsqu'elle court à travers une foule, et surtout une foule française, elle est funeste. Ce sont de grands enfants, les soldats, je les connais. On en fait ce qu'on veut quand ils ont confiance, mais dès qu'ils ont la crainte vague d'un danger mystérieux--et la fameuse idée de trahison est de ces dangers-là--adieu le sang-froid.

On les rassure avec un rien.

Je me rappelle un coin de Gravelotte où les balles pleuvaient serrées. On se tenait à plat ventre, mais pas une motte de terre pour se défiler.

--Mettez vos bidons devant vous, mes enfants!

Il y avait là des gamelles.

--Mettez les gamelles devant.

Autant valait, contre les balles, une feuille de papier que ces morceaux de fer blanc. Qu'importe! Cela suffisait. Il se sentaient abrités, ils se croyaient abrités; ils se moquaient des balles allemandes.

Mais lorsqu'à la chambrée ils vont se confier l'un à l'autre qu'on a pu lire sur le Petit Journal que le secret de la mélinite est vendu--ne le fût-il pas--je vois d'ici le hochement de tête des petits troupiers.

Ne craignez rien, mes enfants, ce n'est pas la mélinite, c'est votre bravoure gaie et bonne fille qui donne la victoire. En avant!

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J.-J. Weiss, mort la semaine dernière, avait été enfant de troupe. Il connaissait et aimait les soldats et je n'oublierai jamais l'article qu'il écrivit bien avant la guerre et où il nous montrait la sentinelle prussienne montant sa faction sur le pont de Kehl et regardant en rêvant--d'un rêve plein d'envie--la flèche ailée de la cathédrale de Strasbourg. Weiss, qui savait l'Allemagne, nous avait avertis depuis longtemps sans qu'il ait été jamais écouté. Il avait trop d'esprit, on ne le prenait pas au sérieux. Cet homme, très profond, détestait les pédants. Lorsqu'on le nomma à un poste des plus importants, sous le ministère Émile Ollivier, je ne sais quel haut fonctionnaire s'écria:

--Mais on m'a dit qu'il allait souvent au bal de l'Opéra!

Plus tard, quand Gambetta appela J.-J. Weiss à la direction des affaires étrangères, quel tolle! Weiss dut battre en retraite.

--Vous avez été en butte à bien des républicains imbéciles, lui disait alors un jour un député légitimiste.

--Oui, répondit Weiss, et ce qu'il y a de plus triste c'est que tous les partis ont leurs imbéciles!

Avec cette opinion--qui faisait le fond même de sa philosophie--J.-J. Weiss n'était point pour réussir auprès des politiciens. Il alla s'enterrer à Fontainebleau, y vécut parmi les livres classiques qu'il aimait et disparut, salué par les journalistes comme un exemple du talent et de la probité dans un métier qui a de ces figures d'élite et d'exception.

Autre mort, qui, celui-là, met le Midi en deuil. Roumanille, le fondateur du Félibrige, avec Mistral et Aubanel, Roumanille dont l'Indépendance belge a annoncé la disparition par ces mots:

«Mort d'un troubadour.»

Un félibre, sinon un troubadour, un vrai poète qui remit en honneur la langue provençale et dont la boutique de libraire, là-bas, non loin de l'hôtel Crillon, fut le nid de ces rossignols du Midi, qui ont si bien chanté depuis des années. On s'assemblait chez Roumanille, on y causait, et le Félibrige est né là. Mistral est loin et n'aura pu se rendre à Saint-Rémy où l'on a célébré le service funèbre du poète catholique; mais les vers, les sonnets, les pleurs, les tristesses, n'ont pas manqué derrière le convoi de Roumanille, notre Roumanille, comme on dit en Avignon.

Pendant ce temps, à Paris, la prosaïque mais brûlante question des omnibus faisait verser beaucoup d'encre. Les employés, tous les employés de la Compagnie des omnibus ont décrété la grève générale.

--Quoi! plus d'omnibus à Paris?

--Plus d'omnibus.

Voilà la nouvelle qui nous arrivait lundi matin par les journaux. Les pessimistes se disaient:

--La méchante affaire!

--Ce n'est rien, répondaient les optimistes, tout s'arrange: ou la Compagnie cédera ou les employés mettront les pouces.

Et les optimistes, en fin de compte, ont toujours raison.

La preuve, c'est que le monde dure, quelque cataclysme qu'il paraisse, ce très vieux monde. Je sais d'ailleurs, depuis hier, un remède pour guérir du pessimisme. Remède que Schopenhauer ne connaissait pas.

On vend, en ce moment, à l'hôtel Drouot, la merveilleuse bibliothèque de M. Ricardo Hérédia, comte de Benahavis, qui me parait être un fort millionnaire en même temps qu'un bibliophile érudit. Il y a des trésors dans ces livres, un Don Quichotte extraordinaire, une Jérusalem délivrée du Tasse avec quarante-et-un dessins inédits de Cochin, une collection de quarante aquarelles de Raffet, que sais-je? Mais ce qui m'a le plus frappé, je l'avoue, dans ce musée, c'est un petit in-8° qui ne vaut pas tel Missel ou tel Béranger extraordinaire, mais qui donne aux atrabilaires une recette pour guérir leur mauvaise humeur.

Titre: Le Royal Syrop de pommes, antidote des passions mélancoliques, par Gabriel Dragu, docteur en médecine. Paris, Jean Moreau (1615).

Vive Dieu! voilà un traité utile, une œuvre originale, un livre de poche et de chevet. Vous êtes triste? Vous avez ces vagues frissons de terreur que M. Mæterlinck a notés dans l'Intruse? Vite, feuilletez le traité de Gabriel Dragu. Votre état d'âme noircit à vue d'œil comme un fumeron qui s'éteint? Allons, un peu de ce Royal syrop de pommes, et toute mélancolie est passée. C'est simple, agréable, et souverain. On devrait publier ce traité à l'usage des générations nouvelles et le mettre à la portée des écoliers. Nous avons besoin de gaieté, avec ou sans sirop de pommes.

Et c'est pourquoi on a pris gaiement la grève des omnibus. Un omnibus! Ce mot veut dire: qui est à tout le monde. On pouvait bien sourire en se disant:

--C'est inattendu un omnibus qui n'est à personne!

D'ailleurs Paris sans omnibus a un aspect particulier. Un peu vide, Paris. Ces grosses machines lourdes, désagréables à l'œil, en principe--eh bien! elles nous ont manqué sur le boulevard. Elles sont devenues pittoresques à la longue. On en a l'habitude. Les tapissières qui les remplaçaient faisaient tache, littéralement. Ce manque d'omnibus n'avait qu'un avantage: on redoutait moins d'être écrasé.

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Nous allons avoir une cause célèbre qui ne sera peut-être pas joyeuse, mais qui sera intéressante. C'est le procès de cette Mme Weiss (le hasard rapproche ironiquement les mêmes noms) qui a tenté d'empoisonner son mari et qui se faisait apporter le poison souhaité dans les petites babouches turques de ses enfants. Une jeune femme écrivassière, comme Mme Lafarge. Une empoisonneuse bas-bleu. Quelque chose en elle de l'esprit poseur de Chambige. Mme Weiss tuait pour devenir libre, et libre d'aimer l'autre, naturellement. Mais elle ne tuait pas ou n'essayait pas de tuer sans phrase. Oh! non! Elle notait ses états d'âme. Elle tenait le journal de ses sensations. Oh! ces amours qui se sentent l'encre!

Voilà où le vieux docteur de 1615 a raison. Elle ne passerait point par la cour d'assises, Mme Weiss, si elle eût songé à faire, de ses mains de femme de lettres manquée, un peu de ce Royal syrop de pommes avec lequel Gabriel Dragu combattait et chassait les passions mélancoliques! Dieu nous préserve des Bas-Bleus!

Ils ne versent pas tous--ou toutes--de la liqueur Foller et de l'arsenic dans les tisanes conjugales. Mais la phrase, l'amour de la phrase, les entraîne à des sottises aussi insupportables parfois que des crimes.

Ce n'est pas pour les aimables correspondantes qui m'ont répondu sur la question des robes collantes ou flottantes que je dis cela. J'ai, parmi beaucoup de lettres, reçu de très fins billets qui ne sentent ni le bas-bleuisme, ni l'arsenic. Mais vraiment la femme est mieux faite pour avoir des plumes sur la tête qu'une plume à la main.

--Et madame de Sévigné, monsieur Rastignac, qu'en faites-vous?

Oh! celle-là, c'est le contraire du bas-bleu. C'est la plus délicieuse femme que je connaisse (parmi les ombres). Ayez l'esprit de Mme de Sévigné, ayez son cœur surtout--et écrivez, si vous voulez. Vous êtes pardonnée et applaudie d'avance. Mais, pour une Sévigné, que de dames Weiss--hélas!

Rastignac.