LE CONCOURS DES CHIENS DE LUXE
Les concurrents.
EXPOSITION CANINE DE 1891
Madame,
J'ai l'honneur de vous informer que le Comité de la Société offrira le 25 mai prochain, de 2 à 4 heures, un concours de petits chiens de luxe, tenus en laisse et présentés par des dames.
Les concurrents n'auront pas besoin d'être engagés ni de figurer à l'exposition, il suffira de les faire inscrire au secrétariat avant le 24 mai, et de les amener à l'heure indiquée.
Nous serions heureux, madame, que vous voulussiez bien vous intéresser à ce concours en y faisant inscrire un ou plusieurs sujets.
Veuillez agréer, etc.
Telle était l'invitation adressée à nombre de jolies Parisiennes par la Société centrale pour l'amélioration des chiens. L'idée de ce concours de chiens, présentés par leurs maîtresses elles-mêmes, était originale et ne pouvait manquer d'avoir du succès.
En effet, le chien, que l'on donne avec raison comme l'ami de l'homme, est bien plus encore celui de la femme: à lui, dans le ménage, les sourires, les compliments et les caresses les plus sincères. Les accès de mauvaise humeur contre le mari se traduisent toujours par un redoublement de tendresse démonstrative pour le chien que monsieur, de son côté, comble de prévenance pour faire sa cour: c'est évidemment le plus heureux des trois, dans la famille moderne.
Aussi la veillé du concours les journaux publiaient-ils une note annonçant «qu'une centaine de dames du monde avaient déjà fait inscrire leurs chiens, et que les flots de rubans seraient chaudement disputés.»
L'inscription
L'annonce était tentante, et rédigée en termes dénotant une connaissance parfaite de l'esprit féminin. Comment résister au désir de faire admirer son «toutou» et sa précieuse petite personne un peu aussi, par la même occasion, en compagnie d'une centaine de dames du monde, auxquelles on disputera les flots de rubans en question, récompense dont le nom même sonne agréablement aux oreilles d'une coquette.
Le 25 mai donc, le petit coin des Tuileries, sur la terrasse au bord de l'eau, offrait un tableau du genre le plus parisien, et dont nos lecteurs vont retrouver ici les épisodes les plus humoristiques.
A tout seigneur, tout honneur: voici d'abord les concurrents tenus en laisse.
Au centre du tableau se dresse une de ces petites chiennes havanaises, idoles habituelles des dames (qui ne sont pas toujours du monde); cette séduisante créature, tondue en lion, les crins ébouriffés retombant sur les yeux, excite le plus vif intérêt parmi les roquets de toutes sortes qui l'entourent et s'efforcent de l'approcher, pour faire connaissance. C'est une petite séance de flirt, en règle. Voici le jeune homme à la mode sous les traits de l'élégante levrette (sans pal'tot, qui voilerait ses formes d'un aristocratique efflanquement); l'artiste inspiré, peintre ou pianiste des salons, étalant dans un désordre savant l'opulente crinière et la soyeuse barbe du caniche vaniteux; des seigneurs de moindres importance: griffons, king's-charles, etc., et enfin au premier plan, à gauche, un carlin de forte encolure, trapu, au ventre énorme, aux pattes grêles, à la face déprimée, tient assez brillamment l'emploi des financiers... de comédie, cela va sans dire.
La petite baronne.
Voici maintenant l'Inscription; les dames défilent devant le guichet, déclinant leurs noms, titres et qualités, ainsi que ceux des concurrents qu'elles prennent dans leurs bras pour les élever à la hauteur du rayon visuel d'un grave employé, placé derrière le grillage, et chargé de les inscrire. A côté du guichet se tient un superbe valet de pied de l'exposition, correct autant qu'imposant dans sa livrée battant neuve. Il contemple, avec satisfaction sans doute, la file des gracieuses silhouettes féminines allongées dans leurs robes-fourreaux, se lorgnant avec leurs face-à-mains et conduisant en laisse leurs favoris.
A quelques-unes, cependant, cette façon de présenter soi-même leur chien semblerait un peu vulgaire. «A quoi servirait alors d'avoir des gens, ma chère?» La petite baronne l'a senti comme il convient: aussi la voilà qui s'avance, ne portant rien, comme le quatrième officier de Marlborough, le nez au vent, la taille fine et cambrée.
Admis.
Derrière marche le valet de pied du style le plus pur: la face rasée et rubiconde, le torse puissant sanglé dans la redingote de livrée, les jambes nerveuses moulées par la culotte de peau et les bottes à revers, notaire par en haut et jockey par en bas, un domestique de grande maison enfin, parfaitement insolent ou obséquieux, suivant le cas. Dans ses mains, gantées de frais, repose, sur un coussin de soie, un microscopique chien havanais, gros comme le poing et hargneux comme un bull-dog.
«Voici bien des embarras, se dit, en regardant cette entrée à sensation, la dame qui a beaucoup de chiens (beaucoup plus que de chien, dirait Boireau), et qui les apporte elle-même, tous. Notre collaborateur a croqué sur le vif sa massive silhouette, et cependant, gageons qu'elle ne se reconnaîtra pas. Nous ne la voyons que de dos, il est vrai, mais quel dos! mafflu, et débordant de cet étonnant pourpoint, orné de soutaches qui figurent deux points d'interrogation! Deux chiens sous chaque bras, deux autres tenus à chaque main, tirant chacun de son côté, et entortillant leur laisse autour des piliers qui servent de jambes à la séduisante personne, voilà certes un équipage un peu bien gênant pour circuler dans Paris, mais confier à un domestique les «pauvres chéris», jamais, madame; il faudrait n'avoir pas de cœur! et la dame qui a beaucoup de chiens peut, en effet, avoir également beaucoup de cœur.
Une femme qui a beaucoup de chiens.
Mais tous les chiens ne sont pas admis à concourir; il faut, devant le gentleman du guichet, justifier de la pureté de la race, et des qualités de l'individu (au point de vue plastique, bien entendu). Aussi y a-t-il des grincements de dents et des froissements d'amour-propre, à côté des vanités satisfaites. Voici les deux types représentant ces sentiments:
Admis! la jolie propriétaire du chien passe souriante, serrant tendrement le précieux animal, sous son long mantelet aux entournures surélevées qui lui fait des épaules délicieusement difformes.
Refusé! Jamais Mme Gibou ne digérera cette avanie. Refuser sa Liline! (une abominable mâtine sans forme ni race), tandis qu'on reçoit des horreurs pareilles; il est vrai que certaines personnes effrontées ont des manigances pour disposer en leur faveur les membres du jury. On sait comment; mais Mme Gibou ne mange pas de ce pain-là. la voilà donc, la justice des hommes! Mme Gibou commence à entrevoir l'urgence d'une réforme sociale.
Le concours.
Suivons sa rivale plus favorisée, et pénétrons enfin dans l'enceinte réservée au concours.
C'est une sorte d'allée fermée par des toiles rayées aux couleurs vives. De chaque côté sont assises en deux longues haies se faisant face les dames qui tiennent leurs chiens en laisse! Les «toutous», étonnés et ravis de se trouver réunis en si grand nombre, tirent sur les cordes, jappent, grondent, s'élancent, etc. Les membres du jury circulent derrière chaque rangée, regardant attentivement les chiens, et quelque peu aussi les propriétaires, quand elles sont jolies, et prenant des notes avec toute la gravité désirable.
Enfin, pour terminer, voici l'intruse: figure sèche, tenue de marchande à la toilette, contenance embarrassée et cauteleuse. C'est une marchande de chiens qui s'est glissée parmi les «dames du monde», au mépris des règlements. Elle espère qu'un de ses pensionnaires remportera un prix qui doublera sa valeur.
Refusé.
Une intruse.
En attendant, craignant que la fraude ne soit démasquée, elle se fait petite, se faufile, et pour éviter d'attirer l'attention des surveillants recommande à ses roquets d'être bien sages. Que le succès vienne, elle relèvera la tête et retrouvera toute l'insolence des parvenus. Que de mortelles sont marchandes de chiens en ce point!
Les opérations du jury ont duré une heure environ. Pendant ce temps, les dames restaient assises, tenant leurs chiens, et s'étudiant à garder une attitude gracieuse devant la galerie, ce qui ne laissait pas que de devenir un peu embarrassant.
Enfin l'on proclame les prix; on remet aux heureux vainqueurs les flots de rubans convoités.
Puis, satisfaite ou mécontente, chacune se retire, non sans avoir jeté un coup-d'œil sur les vastes chenils de l'exposition, où, moins heureux que leurs congénères de luxe, les chiens de chasse, prisonniers, bâillent à se démonter les mâchoires, avec des gémissements plaintifs.
Louis d'Hurcourt.
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ORSAT Tué le 8 avril à Bissandougou.--Phot. Bar et Couadou. |
Les sauterelles d'Algérie à l'époque de la ponte.--Phot. L. Famin et Cie. (Voir l'article page 504.) |