L'ILLUSTRATION
Prix du Numéro: 75 cent.
SAMEDI 20 JUIN 1891
49e Année.--Nº 2521
LA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN.--Les locomotives
renversées sur la berge.--Photographie Varady.
LA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN.--Les débris du train,
vue prise de la rive droite de la Birse. D'après une photographie de MM. Bulacher et Kling.
a mer, voir la mer, aller à la mer, voilà le rêve de tout bon Parisien un peu libre de soucis quand le mois de juillet arrive. Tout le monde pense à la mer. Quand je dis tout le monde, il est bien entendu que j'en excepte les millions d'êtres condamnés à leur mansarde et à leur travail. Ces millions de pauvres diables attachés par la nécessité à ce que Mme de Staël appelait son ruisseau de la rue du Bac ne comptent pas pour les chroniqueurs. On ne les remarque pas aux premières, on ne les cite pas aux courses. Ils sont la foule qui regarde, qui travaille et qui paye.
Ceux qui la font travailler ont pour préoccupation, à l'heure actuelle, leurs quartiers d'été. Où aller? A Houlgate, à Dinard, à Paramé, à Trouville? Ce pauvre Trouville! Le spectre de rose de Jeanne Samary lui fera peut-être du tort et Houlgate en profitera. Ce qui nuit à l'un sert à l'autre. La vie est une bascule.
On s'en va donc à la mer, ce qui n'est pas toujours un plaisir lorsque, par ces temps douteux que nous traversons, il faut braver des heures de pluie et regarder, par la fenêtre, les horizons baignés de brume ou trempés de pluie et avoir pour tout spectacle la vue de quelques bateaux traversant l'ondée en fendant le brouillard. On se dit alors: où est Paris?
Et, quoi qu'il ne soit plus le Paris étincelant de la saison d'hiver, on le regrette fort, ce Paris abandonné pour les galets et les mouettes. Il a encore ses premières, comme en pleine saison, et les musiciens attendent avec une certaine impatience le Rêve qu'on aura donné, cette semaine, à l'Opéra-Comique. Le Rêve ou le triomphe de l'école nouvelle!
Il paraît que M. Adrien Bruneau, le maestro que le roman de M. Zola a inspiré, est un homme d'un remarquable talent, qui met sa coquetterie à fuir la mélodie comme si elle avait l'influenza.
Aux répétitions, dès que M. Carvalho le félicitait, lui disant:
--Ah! cher monsieur Bruneau, pourquoi n'avez-vous pas prolongé un peu cette délicieuse mélodie qui commençait si bien?
M. Bruneau répondait:
--Une mélodie! Diable! Vous faites bien de m'en signaler les symptômes!
Et, d'un trait de plume, il rayait de sa partition ce commencement de mélodie! C'est là, du moins, une légende que les musiciens racontent. M. Bruneau ne transige pas avec ses convictions.
Le Rêve sera, cet été, une intéressante escarmouche wagnérienne en attendant, pour l'automne, la bataille de Lohengrin, qui n'est pas douteuse. Il paraît que le ténor Van Dyck, que nous entendrons alors, est, au dire de Mme Richard Wagner, le seul chanteur qui puisse enlever le rôle de Lohengrin à Paris. On lui en a proposé d'autres. Non. Ou M. Van Dyck dans Lohengrin ou pas de Lohengrin. Van Dyck était une condition sine qua non et nos Parisiens auront le double plaisir d'entendre un opéra que seule la province a pu écouter jusqu'ici, et un chanteur qui, d'après l'avis de la veuve du maître, est le seul interprète possible du chef-d'œuvre.
--M. de Lesseps, disait un jour un grand diplomate à M. de Beust, qui a rapporté le mot, M. de Lesseps est le seul homme vivant qui soit assuré de l'immortalité.
M. de Lesseps était alors le ténor Van Dyck du succès, cet autre Lohengrin monté sur un autre cygne. Qu'il est loin, le mot cité par M. de Beust!
Ce n'est pas sans tristesse qu'on a appris la poursuite--platonique ou définitive--commencée contre les administrateurs du canal de Panama, M. Ferdinand de Lesseps en tête. Quelle fin pour une renommée qui lut, qui est--ne soyons pas ingrats--une gloire nationale! O les beaux temps de Suez! Les rêves et les ailes d'or, comme chante l'officier de Lackmé.
M. de Lesseps réunissait les continents. M. de Lesseps attirait à Suez l'élite du monde pensant et agissant et les navires partaient pour les terres lointaines, sous les yeux éblouis du khédive et sous le regard de cette impératrice qui a encore traversé Paris, cette semaine, en cheveux blancs et en robe noire.
Que c'est loin, que c'est loin, ce beau songe, songe qui fut une réalité! aujourd'hui, le vieillard de quatre-vingt-sept ans passe, courbé sur sa canne et les paupières baissées sur ses prunelles qui contemplent, en dedans, un rêve évanoui. Mais il fut grand. C'est un remueur d'idées et un conquérant de mondes qui passe. Maudits soient les hasards de ces fièvres qui sont la vie, la vie et la maladie des sociétés modernes, et qui s'appellent les affaires.
Mon Dieu, si l'on veut garder sa gloire, peut-être ne faut-il point loger autre chose que le diable dans sa bourse. Qu'est-ce qu'un poète? Un être, comme dit Musset, sans sou ni poche, très souvent. Et pourtant, ce poète traverse les âges et les argentiers du temps passé sont depuis longtemps voués à l'oubli qu'on parle encore et qu'on parlera toujours de ce bohème de François Villon.
Cette semaine, si les affaires ont eu leur deuil, la poésie a eu sa fête, une fête printanière, campagnarde, locale, en pleine et belle campagne de cette Normandie qui s'épanouit, à cette heure, dans une splendeur verte, saine, superbe.
Des poètes ont, à Lillebonne, célébré la mémoire d'un autre poète peu connu de la génération présente, mais dont se souviennent et ses compatriotes et ses amis. C'est Albert Glatigny, une figure originale entre toutes les apparitions confuses que la mort emporte et jette à l'oubli.
Glatigny! Un grand corps maigre, une figure en lame de couteau, un nez pointu, un crâne chauve, des bras géants, des jambes capables de franchir un fleuve en une enjambée, et dans ce corps de faucheux humain une âme d'artiste, un cœur de poète.
D'ailleurs, piqué de la tarentule du théâtre, Albert Glatigny, qui faisait des vers adorables, eût donné tous ses poèmes pour un rôle à créer dans n'importe quel drame ou quelle comédie de troisième ordre. Car il se croyait appelé à un grand avenir dramatique comme comédien. Il cabotinait en province, et c'était sa joie de mener la libre et triste vie du Roman Comique. Il voulait même écrire, au point de vue réaliste, c'est-à-dire, récrire le roman de Scarron. Ah! il les connaissait, les misères de la grande route, et plusieurs fois, aux heures de dèche, il avait donné un coup d'épaule pour désembourber le char de Thespis.
Ce poète pauvre était un poète gai. Il riait de sa misère, un peu comme Figaro, de peur d'être obligé d'en pleurer. Fils d'un gendarme, il eut la malchance d'être arrêté en Corse par un autre gendarme qui le prenait pour l'insaisissable assassin Jud. Un meurtrier oublié aussi, ce Jud, car--c'est une constatation--la gloire des assassins pâlit, avec le temps, aussi bien que celle des poètes.
Et, en dépit de tant de traverses, mouillé comme un barbet, ballotté dans la vie comme un bouchon sur un ruisseau en temps d'orage, vivant à la mauvaise aventure et presque à la belle étoile, ce diable de Glatigny, bohème adoré des Muses, était demeuré souriant. Malade, dans je ne sais quel taudis de Bayonne, et fort peu de temps avant de mourir phtisique à Paris, il avait rimé ce sonnet, qui est une jolie pichenette donnée-sur le nez de Schopenhauer, et une semonce faite à nos ennuyeux pessimistes positifs et poseurs:
Hier je relisais mes vers de dix-huit ans,
Des vers désespérés, noirs de mélancolie;
Le désenchantement, le néant, la folie,
Y chantaient tour à tour, parfois en même temps.
O cauchemar naïf! (j'y songe par instants).
Dire que tout cela sans trop d'efforts s'allie
Avec la sève, avec l'âme d'amour remplie,
Et la santé robuste et les cheveux flottants!
Aujourd'hui que le corps est lassé, que la route
A fatigué mes pieds, le spleen, l'ennui, le doute,
Se sont évanouis aux rayons du soleil.
Et le vieux vagabond saignant, meurtri, caresse
La jeune illusion, au beau rêve vermeil,
Et sent fondre son cœur en hymne d'allégresse.
Voilà un poète et on a bien fait de le chanter en vers et de le célébrer en prose--discours du maire et strophes de M. Catulle Mendès mêlés--dans la petite ville de Lillebonne où il était né, voilà plus d'un siècle, car il avait cinquante-deux ans le disciple de Théodore de Banville qui, à dix-neuf ans, publiait les Vignes Folles, un des plus fiers recueils de vers de ce temps-ci.
Je dois dire que tel journal normand, le Patriote de Normandie, ne s'est point montré fort tendre envers la mémoire d'Albert Glatigny, reprochant au poète certaine pièce de vers indignée--et injuste--écrite contre Rouen et les Rouennais à l'époque de l'invasion prussienne. La protestation du Patriote de Normandie n'a pas empêché le préfet de la Seine-Inférieure, M. Hendlé, de se rendre au banquet des poètes, et la fête de Lillebonne s'est terminée par de la musique, des discours et des vers.
Tout cela était fort champêtre, mais je doute que ce fût aussi pittoresque vraiment que le garden-party de l'ambassade d'Angleterre, samedi dernier. Cela, c'était charmant. Un cadre délicieux, avec un des premiers et rares coups de soleil de la saison, sur la masse d'arbres qui entoure la pelouse du jardin, pelouse d'un vert tendre, d'un vert d'Écosse, et là-dedans des robes claires, des élégances raffinées, de jolies taches blanches, bleues, roses, jaunes, mauves, lilas clair, des ombrelles, des dentelles, de jolies femmes, des buffets fleuris, les vestes rouges des musiciens tziganes corrigeant le noir des redingotes masculines. Rien de plus exquis avec plus de modernité et de correction. Et lady Lytton, avec sa grâce de beau lys britannique, faisant les honneurs de ce jardin à ses hôtes. Voilà le plus charmant five o'clock de la saison.
Je n'ai rien dit (laissons là les mondanités pour les immondanités), je n'ai rien dit des jeunes meurtriers qui ont stupéfié l'attention publique et qu'on a jugés la semaine passée. Peut-être est-il bien tard pour parler d'eux, et puis on en a fort parlé. Journaux graves, journaux parisiens, tous se sont posé une question assez inquiétante:
--Pourquoi le crime se fait-il si précoce?
Le fait est qu'on devient assassin, dans le monde où l'on tue, avant l'âge requis pour être bachelier, dans le monde où l'on étudie.
S'ils ne vont pas à la butte, comme ils disent, les meurtriers de la vieille femme (aller à la butte c'est monter sur l'échafaud), si on leur épargne le couperet, c'est qu'ils sont trop jeunes. Mineurs devant le bourreau. L'assassinat n'émancipe pas.
Autrement, ils auraient dix fois mérité la mort, et je ne crois pas que la société ait vu souvent apparaître d'aussi jolis monstres. Complets, ces petits messieurs. Rosa-Josépha, au physique, n'est rien comparée à ces déformations morales. Ma parole, on serait tenté de se rallier à la doctrine doucement féroce du docteur Lombroso.
M. Lombroso est un médecin italien, un anthropologiste, qui propose de supprimer le crime en supprimant préalablement le meurtrier. Tel être arrive au monde en y apportant les signes et les stigmates du crime. Qu'on le tue.
--Avant qu'il soit devenu criminel?
--Oui. Au moins on lui évitera toute mauvaise action.
Ce paradoxe terrible devient, quand on considère des misérables pareils à ceux qui ont travaillé à Courbevoie, une vérité pratique et qu'on pourrait croire utile.
En fait de travailleurs, qui ne travaillent pas, j'aime encore mieux ceux dont nous parlait si joliment l'autre jour M. Paulian, les mendiants, à propos desquels notre confrère Yvan de Wœstine nous conte une bien jolie anecdote qu'il tenait de Villemessant.
M. de Villemessant avait toujours des sous à même sa poche pour les donner aux mendiants, et, chaque matin, il en mettait un dans la sébille d'un aveugle qui stationnait sous une porte. Un jour il lui donna une pièce d'or de quarante francs qui s'était égarée dans les cuivres. S'apercevant de son erreur, il revint au pauvre, qui n'était plus à sa place, mais dont on lui indiqua le domicile, et qu'il trouva à déjeuner, en famille, dans une très proprette salle à manger. Le but de la visite exposé, l'aveugle plongea les mains dans un sac en disant: «Je n'ai pas encore fait ma caisse; permettez que je cherche... Ah! la voilà, en effet.» Et il sortit la pièce d'or, qu'il tendit du côté de Villemessant. Celui-ci avait déjà fait deux pas pour se retirer, lorsque le mendiant le rappela en ces termes:
--Hé, monsieur, c'est un sou que vous me devez.
Ah! que nous avons de chemin à faire avant d'avoir cultivé comme il faut la plante humaine.
Je vais prêcher. Je m'arrête. Laissons là gredins et mendiants et allons au vent de mer, respirer un peu d'air pur! La mer! Elle serait parfaite si elle n'avait pas la plage pour correctif et pour bordure l'inévitable tout Paris que l'on fuit ici pour le retrouver là-bas. Il est vrai qu'on a l'air de le fuir peut-être simplement pour avoir l'occasion de le retrouver.
Rastignac.