IV

D'après toutes les prévisions Robert d'Ancel était destiné à une vie de désœuvrement et de folies. Fils unique de veuve, maître, très jeune, d'une jolie fortune, rien ne le poussait vers les études graves ou les grandes ambitions. Heureusement pour lui, à l'âge des passions, il se sentit surtout attiré vers les choses de l'esprit. Elève de l'école des Chartes, il se distingua de bonne heure parmi tous ses condisciples; de plus, il se spécialisa, ce qui est le signe d'une véritable vocation. L'histoire l'attirait particulièrement et, dans l'histoire, il se cantonna. Il conçut, très jeune, l'idée d'un ouvrage qu'il devait intituler: Histoire des ducs de Savoie au XVIIe et au XVIIIe siècles, et pour lequel il lui fallait d'innombrables recherches, des années de travail. Il apprécia alors cette aisance qui lui permettait l'étude désintéressée, les voyages, les recherches minutieuses, toutes choses que les pauvres diables, obligés de gagner leur vie, sont bien forcés de s'interdire.

Robert avait maintenant trente ans. Il n'avait pas encore écrit le premier chapitre de son livre. Les notes s'entassaient, les études s'élargissaient à mesure qu'il avançait; il cherchait à dominer son sujet, il en était venu à lutter avec lui, et souvent il se décourageait, se disant que bien d'autres, avant lui, avaient entrevu de nobles travaux et n'avaient fait que les entrevoir. Cependant, à titre d'essai, il avait écrit quelques articles pour la Revue historique, et ces articles avaient été assez goûtés dans le petit monde des savants. Alors, choisissant dans la masse de ses documents un sujet à côté de son sujet principal, rempli de petits détails amusants, touchant de près à cette société du dix-huitième siècle qui excite la curiosité des gens du monde aussi bien que celle des érudits, il l'avait traité en vue d'une grande revue. Il craignait d'avoir perdu, pendant ces années de préparation, un certain charme de plume que, tout jeune, on lui avait reconnu. Robert avait une peur bleue de passer pour un cuistre. Aussi soigna-t-il l'étude pour la grande revue; il l'écrivit en homme du monde, presque gaiement, dissimulant de son mieux l'érudition qui en faisait le fond. L'article fut accepté de suite et publié sans trop de retard. Il eut un succès véritable. Robert se sentit infiniment heureux de ce premier succès. Il avait su dominer un petit sujet; il finirait bien par triompher du grand. Il ne serait pas seulement un rat de bibliothèque, il serait un historien, au vrai sens du mot, un homme qui sait donner au passé le mouvement, la couleur, la vie enfin. Il pouvait désormais marcher sans crainte, son vaste sujet avait beau se dresser devant lui, plus formidable chaque jour, il le dompterait pourtant. La victoire, sans doute, était loin encore, mais elle viendrait; il serait patient, puisqu'il était fort.

De cette lutte intérieure, il avait toujours gardé le secret. Elle l'avait passionné, absorbé, l'avait rendu taciturne, et les années s'étaient ainsi passées, silencieuses et très rapides. Il avait pour sa mère une infinie tendresse, sachant que la pauvre femme, depuis son veuvage, ne vivait que pour lui; mais il ne pouvait, pour l'initier à ses angoisses intimes de travailleur, lui dire: «Je ne suis pas sûr de moi, ton fils ne sera peut-être qu'un raté comme il y en a tant!» Elle aurait souffert et n'aurait pas compris.

Ce qu'elle comprenait difficilement, c'était la vie de reclus que menait ce grand garçon bien portant, qui savait très bien, à l'occasion, être gai, un peu fou même, comme par une détente subite. Il est vrai qu'il passait beaucoup de son temps à Paris tandis quelle vivait toute l'année à la campagne. Mais il venait l'y voir souvent, même en hiver, et lui consacrait presque toujours l'été entier. Il s'enfermait alors du matin au soir dans son cabinet de travail. Elle le voyait aux repas et parfois elle l'entraînait faire une promenade; mais c'était tout. Et ce genre de vie semblait lui convenir parfaitement; il était même gai, et causait avec elle à cœur ouvert.

Naturellement, Mme d'Ancel rêvait de le marier. Sa voisine, Marthe Levasseur, était, selon elle, selon la bonne Mme Despois, selon bien d'autres encore, la femme idéale qu'il fallait à ce garçon sérieux. Robert, pendant des années, n'avait pas voulu entendre parler de mariage. Un triste cadeau vraiment à faire à une femme qu'un mari tout poussiéreux au contact de vieilles archives, de paperasses jaunies! Puis, chaque fois qu'il revoyait Marthe un peu intimement, il convenait que celle-ci, en effet, ne ressemblait pas aux jeunes filles ordinaires, avides de plaisir, folles de luxe et de mouvement. L'aversion de Marthe pour le mariage de convenance, son refus obstiné de se «laisser marier», sa sauvagerie, tout cela, à mesure qu'il y réfléchissait, finissait par intéresser Robert. Enfin, l'attrait réel qu'il subissait ayant, durant l'hiver où les deux jeunes gens s'étaient vus plus que d'ordinaire, augmenté sensiblement, le jeune savant crut, très sincèrement, qu'il était amoureux de sa voisine, qu'il serait heureux d'être son mari, que la vie, passée à côté d'une femme intelligente et sérieuse, serait une chose fort douce. Aussi, lorsque sa mère, un peu tremblante à l'idée de l'initiative qu'elle avait prise, lui raconta sa conversation avec Marthe, Robert resta quelques minutes sans rien dire. Puis, il se leva, et, câlin, se mit à genoux auprès de sa mère, comme lorsqu'il était petit; l'entourant de ses bras, il lui dit:

--Ça te ferait donc bien plaisir d'avoir une fille aussi bien qu'un fils?

--Tant plaisir, mon Robert, tant plaisir!

--Je comprends cela, pauvre mère chérie que j'abandonne si souvent pour me fourrer dans mes éternelles notes!

--Mais je ne veux pas que ce soit pour moi que tu te maries. Si tu aimes Marthe, épouse-la; si tu ne l'aimes pas, ce serait une erreur cruelle, et pour elle et pour toi, de la prendre pour femme.

--Quelle maman sentimentale j'ai là!... L'amour, c'est un bien gros mot. J'ai cru plusieurs fois, tout comme un autre, aimer, et, entre nous, je pense que je m'étais trompé complètement. Tu sais, rien du grand jeu: ni tempête, ni cris, ni désespoirs, ni folles ivresses; un petit serrement de cœur, certes, quand j'étais... comment dirais-je?... remplacé; puis une boutée de travail à en perdre le boire et le manger. Je me tâtais alors. Fini, plus rien.

--J'espère bien, mon fils, que, lorsque tu songes à Marthe, il ne peut y avoir aucune comparaison avec...

--Aucune, mère, aucune, rassure-toi. J'aime beaucoup Marthe, je crois que je l'ai toujours aimée infiniment. Est-ce de passion? Je ne le crois pas. Au fond, j'en suis peut-être incapable, de cette passion. Si Marthe devient ma femme... Tiens, en disant cela, il m'est venu une douceur infinie au cœur, c'est peut-être après tout de l'amour... si elle devient ma femme, je te jure qu'elle sera heureuse et que j'en serai ravi. Cela te suffit il?

--A moi, oui. Mais à elle, je n'en sais rien. Elle a vu, toute petite, souffrir sa mère, et les enfants comprennent, sans comprendre, d'une façon merveilleuse. Enfin, vous avez toute la belle saison devant vous pour vous décider.

--J'aimerais bien mieux que ce fût décidé de suite. Une fois ma parole engagée, je me connais, je ne regarderais ni à droite ni à gauche; mais ces engagements qui ne sont pas de vrais engagements...

--Te gênent pour ton travail, n'est-il pas vrai? demanda sa mère en riant.

--C'est cela même.

C'était cela, en effet, mais il y avait autre chose encore. Robert, en évoquant l'image de Marthe, voyait cette image accompagnée d'une autre. Les deux sœurs, toujours ensemble, se faisant contraste: l'une grande, mince, sérieuse, aux beaux yeux profonds; l'autre, toute mignonne, pétrie de soleil, de fossettes, de couleurs exquises, dont chaque regard attirait, chaque sourire rendait fou, lui apparaissaient enlacées, et il n'était pas sur d'écouter la voix au beau timbre grave plutôt que le rire perlé, de suivre plus longuement du regard l'aîné plutôt que la cadette. Il en résultait un malaise qu'il se refusait à définir, presque un remords qu'il ne voulait pas analyser.

Et chaque jour, davantage, il regrettait de n'être pas lié par des serments d'amoureux à celle qu'il désirait toujours épouser.

Non seulement il n'était lié par aucun serment, mais, de plus, personne, dans leur entourage, ne semblait soupçonner entre eux une intimité plus grande que par le passé; pas même la tante Rélie dont les sermons étaient restés si longtemps sans le moindre résultat qu'elle renonçait à en faire de nouveaux et qu'elle se familiarisait presque avec l'idée que Marthe ne se marierait pas. Elle voyait bien que Robert venait au château plus souvent que par le passé, mais la présence d'Edmée, les réunions fréquentes d'amis et de voisins, la nouvelle gaieté qui mettait tout le monde un peu en l'air, suffisaient à expliquer ces fréquentes visites. De plus, le jeune homme avait déclaré que, se sentant réellement un peu surmené par le travail acharné de l'hiver, il comptait se «mettre au vert» complètement pendant la belle saison, vivre en plein air, nager, monter à cheval, danser et faire mille folies. Le château se trouvait, d'une façon ou d'une autre, toujours sur son chemin.

Il venait souvent accompagné de son ancien camarade, le capitaine Bertrand. Ils avaient été assez intimes au collège, tout en se querellant fort, et en ayant sur toutes choses des idées diamétralement opposées; puis, après une dispute violente, tous deux se recherchaient; les différences mêmes de leurs tempéraments produisaient comme un attrait irritant et dont ils ne se passaient que difficilement. De tout temps, Georges Bertrand avait annoncé qu'il entrerait à Saint-Cyr, et dès sa quatrième il affectait un mépris profond pour tous les «pékins», pour les hommes d'étude surtout. Il était naturellement violent et quelque peu brutal; il adorait la force; le coup de poing lui semblait l'argument suprême, et il était fort redoute de ses camarades d'humeur pacifique. Robert lui ayant prouvé en mainte occasion que les raisons morales n'étaient pas les seules où il excellât, Georges conçut un certain respect pour ce piocheur qui pourtant avait des muscles et savait s'en servir.

Puis, pendant des années, les deux jeunes gens se perdirent de vue. Ils se retrouvèrent par hasard à un dîner, se tutoyèrent de nouveau, et le capitaine Bertrand prit l'habitude de fumer son cigare de temps à autre chez son ancien camarade, et de l'entraîner au Bois. Le capitaine ayant fait une assez vilaine maladie, il obtint un long congé de convalescence qu'il alla passer à Trouville.

Mais, sous cette apparente intimité, l'irritation se montrait, comme au temps du collège, moins ouvertement sans doute, plus sérieuse au fond. Les défauts de caractère du jeune officier s'étaient encore accentués, la vie de garnison, le commandement, y avaient aidé. Lui-même racontait volontiers comment il se faisait craindre par ses hommes; il regrettait qu'il ne fut pas permis de les brutaliser comme cela se pratique ailleurs, disant qu'une armée n'est réellement forte que lorsque les soldats sont réduits à l'état de machines.

Un jour, il raconta, devant les deux sœurs, comment il avait dompté un soldat rebelle, ne le perdant pas de vue, le prenant éternellement en faute, l'accablant d'injures, de punitions, d'humiliations, de corvées de toutes sortes, le mâtant enfin en en faisant une brute. Puis, un jour, la brute s'était révoltée de nouveau, le soldat avait disparu, était porté comme déserteur.

--Ç'a été un fier débarras, ajouta-t-il, son mauvais exemple commençait à gagner les autres.

--Et voilà, dit Marthe avec indignation, un homme perdu, grâce à vous. Je ne vous en fais pas mon compliment, capitaine.

--C'est l'ivraie qu'on arrache du champ de blé, mademoiselle. Il faut l'obéissance passive chez le soldat.

--Il faut aussi, chez l'officier, ce me semble, autre chose que de la dureté.

Edmée avait écouté sans rien dire. Le capitaine Bertrand, très beau garçon, à l'œil bleu dur et froid, l'attirait étrangement. Elle trouva Marthe très sévère dans son appréciation et sut gré au capitaine de répondre en plaisantant, comme si, de fait, une appréciation féminine sur pareille matière ne pouvait se traiter sérieusement. Il ne déplaisait pas à Edmée de penser que cet homme faisait peur aux soldats, était capable de violence, d'injustice même, car auprès d'elle il se montrait soumis et doux, dompté à son tour. Il n'y avait pas à en douter, le capitaine Bertrand était à ses pieds, elle en faisait ce qu'elle voulait, le forçait à rougir et à pâlir selon qu'elle était pour lui ou gracieuse ou froide. Cela amusait la petite coquette extraordinairement. Les sermons de la sœur aînée n'y faisaient rien, et Marthe eut pour la première fois conscience que les êtres en apparence faibles et malléables ont parfois une puissance de résistance, une obstination élastique, que rien ne peut entamer. La raison n'a pas beaucoup de prise sur eux: «Puisque ça m'amuse!» Edmée ne sortait pas de là. Le monde entier et tous ses habitants ne devaient, en bonne justice, servir qu'au bon plaisir de Mlle Edmée Levasseur, parce que celle-ci était fort jolie, charmeuse, délicieuse en un mot!

Marthe, enlacée, caressée, renonçait à son homélie. Après tout, le capitaine saurait bien se défendre au besoin, et, pourvu qu'Edmée ne le lui donnât pas comme beau-frère, elle n'en demandait pas plus. L'épouser? Oh! non, par exemple! Etre la femme d'un officier, se laisser trimbaler de garnison en garnison, n'entendre parler dans l'intimité que de l'annuaire et des promotions de camarades indûment favorisés!... Jamais de la vie. Puis s'appeler Mme Bertrand, elle qui n'aimait que les jolis noms à particule... Et la folle enfant s'arrêta, un peu confuse, et devint toute rouge.

--Toi, je t'adore! s'écria Edmée en arrêtant d'un geste le sermon prêt à recommencer. Tu es un curé en jupons qui me va tout à fait. Mais, vois-tu, sœur chérie, il faut y renoncer. Je ne serai jamais une perfection, moi, je ne lirai jamais de gros livres sérieux, je ne serai jamais une «femme remarquable»--voyons, ne fronce pas les sourcils--tout le monde dit que tu es remarquable, moi la première. Mme d'Ancel ne peut prononcer ton nom sans proclamer tes mérites, son docte fils cause avec toi de ses travaux--quel honneur!--et que ce doit donc être assommant! Moi, on ne me parle que de leçons de natation, de sauteries, de choses gaies et jolies et délicieuses. Je ne suis qu'un pauvre petit chiffon de fillette--j'ai pourtant mon brevet, je te prie de le croire--un être faible qu'on traite avec une douceur apitoyée, à qui on donne éternellement des bonbons, qu'on aime à voir paré, pimpant, souriant, dont la mission en ce monde est d'être joli et de se laisser protéger. Si tu crois que je ne vois pas, que je ne comprends pas, tu te trompes. Au fond, je ne suis peut-être pas la poupée que l'on croit. Je sais très bien ce que je veux et où je vais. J'ai de la volonté, moi aussi!

Peu à peu Edmée s'était montée, ses joues étaient rouges, ses yeux brillants.

--A qui en as-tu, ma petite Edmée? Tu es ce que tu es, c'est-à-dire tout simplement adorable!

Chez Edmée les sensations, même violentes, ne duraient guère. Elle se mit à rire et se coula dans les bras de sa sœur d'un geste si câlin que celle-ci en fut toute émue.

--Alors, vrai, Marthe, tu m'aimes?

--Je t'aime avec tendresse, avec abandon. Jusqu'à présent mon cœur était resté un peu fermé. Il s'est ouvert pour toi, toi dont je ne voulais pas d'abord; tu y es bien entré, va! Je t'aime en sœur, presque en mère. Je te veux heureuse et bonne, bonne surtout. Il n'y a rien que je ne fasse pour te donner le bonheur.

--Rien? murmura la petite sœur.

--Rien.

Edmée resta silencieuse un moment, puis elle dit, toute sérieuse maintenant:

--Écoute, Marthe; il me semble que je te vole. Tu me crois meilleure, plus affectueuse, plus digne d'être aimée que je ne le suis vraiment. J'ai déjà essayé de te faire comprendre combien j'ai de défauts, tu ne veux pas me croire. Je ne voudrais pourtant pas te tromper sur mon compte, toi qui vaux dix mille fois mieux que moi.

--Aime-moi, Edmée; cela me suffira toujours.

--Ah! pour cela!...

Et un grand baiser termina la phrase.