LA TOMBE DE KRUGER
L'Angleterre, en la circonstance, généreuse, humaine, a permis que le cercueil du président Kruger fût ramené au Transvaal. L'«Oncle Paul» dort maintenant son dernier sommeil parmi les siens, dans la terre natale, au cimetière de Pretoria, où sa tombe a été ouverte à la suite de celles de son petit-fils, de son fils et de la vaillante compagne de sa vie.
Jusqu'au suprême moment où il vint rejoindre là les êtres chers, la fatalité semble s'être acharnée sur le malheureux vieillard. Un de nos correspondants nous rapporte un incident qui a failli retarder ses obsèques définitives.
Le corps devait être exposé, pendant une semaine, dans la vieille église de Pretoria, maintenant abandonnée et remplacée par un temple tout neuf. Mais, le clocher de cette église ancienne menaçant ruine, on voulut, craignant quelque accident, l'abattre avant de permettre à la foule de pénétrer dans l'édifice. L'opération fut malheureusement conduite et fut à deux doigts de tourner à la catastrophe. Le clocher, sur lequel on avait équipé des câbles, tirés par des automobiles, s'écroula de façon si malencontreuse qu'il produisit de graves dégâts et qu'on dut hospitaliser le cercueil dans un autre immeuble religieux, la Suzanna hall. C'est de là que la dépouille mortelle de Kruger est partie pour aller reposer auprès des siens.
AU CIMETIÈRE DE PRETORIA.--Les tombes de la famille Kruger.
(A gauche: la tombe du petit-fils de l'ex-président: Paul Kruger; puis celle de son fils: Pierre; celle de sa femme et, enfin, à droite et ouverte, celle prête à recevoir le cercueil de l'ex-président.)--
Phot. comm. par M. Gh. Laine.
Documents et Informations.
Le SLEEPING DES ENFANTS ASSISTÉS.
Le sleeping des enfants assistés.
En 1895, l'administration de l'Assistance publique avait fait construire un wagon spécialement aménagé pour conduire ses pupilles à l'hôpital marin de Berck. Lors de la création du sanatorium d'Hendaye, il y a quatre ans, on dut se contenter de ce même wagon pour assurer le transport des petits malades qu'on y dirigeait. Mais on conçoit que la voiture, étudiée en vue d'assurer le confortable suffisant pour un voyage de quelques heures, ne remplissait qu'imparfaitement son rôle alors qu'il s'agissait de faire parcourir aux enfants 800 kilomètres de voie ferrée. Aussi, dès son arrivée à la direction de l'Assistance publique, M. Mesureur se préoccupa de remédier à cet état de choses et mit à l'étude la création d'un «sleeping» spécial au sanatorium d'Hendaye.
Le wagon nouveau vient d'être achevé.
Il est de dimensions un peu inusitées: 15 mètres de longueur, 2m,95 de largeur et 2m,60 de hauteur: ce sont les cotes maxima que permettent et le gabarit des ouvrages d'art et les courbes de la voie. Le wagon, en effet, n'est pas monté sur boggies. On a adopté un système de châssis rigide, formant corps avec la caisse et reposant sur des ressorts très doux qui a pour but d'amortir autant qu'il est possible la trépidation de la marche.
Intérieurement, il est divisé en trois compartiments principaux, la partie centrale étant réservée aux enfants; les deux extrémités affectées au personnel, chef de convoi, infirmiers qui les accompagnent, et aux services accessoires: office, lingerie, etc. La partie où sont logés les enfants,--la plus intéressante à montrer,--est elle-même coupée par un couloir central. Elle comprend quatorze compartiments de longueurs variables, où l'on installe les petits voyageurs suivant leur âge.
Chaque compartiment est pourvu de deux banquettes se faisant face et sur lesquelles peuvent prendre place quatre enfants assis. Les dossiers de siège, en se rabattant sur les banquettes, forment deux lits, complétés par les coussins de sièges et de dossiers, servant de matelas. En outre, dans chaque stalle, est fixé, le long de la paroi longitudinale de la voiture et au-dessus de la fenêtre du compartiment, un hamac, relevé pendant le jour contre cette paroi, et facile à rabattre, pour le service de nuit. Ainsi, chaque compartiment peut donc recevoir trois enfants convenablement couchés, la nuit, tous dans le sens de marche du train, et, pendant le jour, un enfant sur trois peut encore se reposer, en s'étendant sur l'une des deux banquettes, disponible pour lui seul, alors que ses deux petits camarades sont assis en face de lui.
Et il serait superflu d'ajouter que l'on s'est par-dessus tout préoccupé d'assurer à cette voiture un aménagement hygiénique par excellence.
Aménagement de jour: les banquettes. Aménagement de nuit: les couchettes.
LE SLEEPING DE L'ASSISTANCE PUBLIQUE--Photographies Anthony's
La périodicité dans les phénomènes biologiques.
Un médecin autrichien, M. H. Swoboda, a remarqué que les souvenirs--d'un événement, d'une mélodie, etc.--ont une tendance à surgir spontanément au bout de certaines périodes. Une de ces périodes, pour lui, a vingt-trois heures de durée, c'est-à-dire que le souvenir revient volontiers, de lui-même, vingt-trois heures après le moment de la perception. Il y a d'autres périodes plus longues, qui sont des multiples de la première: ainsi, le souvenir revient aussi, brusquement, au bout de quarante-six heures; on observe de même des réveils de souvenir au bout de vingt-trois jours.
Les périodes de vingt-trois, quarante-six, etc., s'observent chez l'homme; chez la femme elles sont un peu différentes; on observe plutôt dix-huit heures que vingt-trois, vingt-huit jours que vingt-trois M. Swoboda explique ces faits par des oscillations périodiques auxquelles serait soumis l'organisme, oscillations qui suivraient un rythme régulier. La période masculine serait de vingt-trois jours; la féminine de vingt-huit. Un autre médecin de Vienne. M. Fliess, a déjà observé l'existence de périodes analogues dans les phénomènes pathologiques: crises d'angoisse, migraines, saignements de nez, etc. Cette périodicité expliquerait le retour spontané des souvenirs, tout comme elle expliquerait le fait assez souvent observé du retour, à intervalles réguliers, de certains rêves. Elle expliquerait aussi comment il se fait que les rêves portent souvent sur des circonstances déjà assez lointaines, plutôt que sur les événements de la veille: les souvenirs d'il y a vingt-trois ou quarante-six jours pour l'homme, ou d'il y a vingt-huit jours pour la femme, reviendraient plus spécialement à l'esprit durant le sommeil.
La périodicité jouerait encore un rôle important dans les phénomènes de la mémoire: M. Swoboda assure qu'il vaut mieux apprendre une pièce qu'il faudra réciter par coeur vingt-trois ou quarante-six heures avant de la réciter, qu'à d'autres intervalles; et, si l'on apprend en plusieurs fois, mieux vaut faire coïncider la répétition avec la phase d'évocation spontanée.
Les faits dont parlent M. Swoboda sont fort curieux. Il nous paraît certain que bon nombre de médecins ou d'observateurs ont dû constater des faits de périodicité sur leurs malades ou sur eux-mêmes. En tout cas, s'ils portent leur attention de ce côté, ils devront en constater. Peut-être quelques-uns d'entre eux auront-ils l'obligeance de nous faire connaître le résultat de leur observation: il pourra intéresser les lecteurs et servir à faire mieux connaître une loi qui a de l'importance et dont on pourra tirer un parti pratique.
Le platine à Madagascar.
Le Bulletin économique de Madagascar signale une découverte importante, faite dans la rivière de l'Isonjo, de la province de Farafangana, où une révolte a récemment éclaté. Des laveurs d'or ont recueilli quelques fragments d'un métal blanc qui, expédiés au service des mines, ont été reconnus comme composés de platine natif. Le platine est un métal très rare et coûteux; la plus grande partie du platine qui se trouve dans le commerce provient des mines de la Russie. Il est très désirable que l'on trouve de nouveaux dépôts de cette substance précieuse. Le platine est employé dans l'industrie, où il sert à la fabrication des cornues dans lesquelles s'opère la concentration de l'acide sulfurique.
On en fait beaucoup usage aussi dans la confection des lampes à incandescence, en raison de son coefficient de dilatation, voisin de celui du verre.
Enfin, c'est un métal précieux pour les laboratoires de chimie et de physique, où, très résistant à la chaleur et très malléable en même temps, il sert à faire des creusets, des cornues, des tubes, pour différentes réactions exigeant une haute température ou l'intervention d'acides très puissants. Dans nos appartements, le platine sert encore, sous forme de mousse, à allumer les becs de gaz, sans allumettes: il a le pouvoir, en absorbant les gaz, de s'échauffer assez pour les enflammer. A l'état naturel, le platine se présente sous la forme de paillettes ou de petits grains irréguliers; on le trouve le plus souvent parmi les produits de désagrégation des roches anciennes, avec d'autres métaux lourds, le fer et l'or en particulier.
A Madagascar, c'est avec l'or qu'on l'a découvert et, étant donnée sa valeur commerciale, c'est une acquisition précieuse. On va explorer attentivement la rivière de l'Isonjo et ses affluents, pour mettre la main, si possible, sur les roches d'où proviennent les débris découverts à Bemahala, sur le gisement original du métal si recherché. Il faut espérer que le gisement sera assez riche pour qu'il vaille la peine d'en faire l'exploitation méthodique.
Comment se comportent les glaciers.
On sait qu'il existe une commission internationale des glaciers qui s'est chargée de la surveillance des montagnes et de leurs glaciers Le but de cette commission est principalement scientifique: il s'agit simplement de savoir si les glaciers augmentent ou diminuent, les variations fournissant des indications sur les tendances générales du climat, sur les probabilités de périodes chaudes ou froides, sèches ou humides; il est en outre intéressant de suivre les variations des glaciers en corrélation avec les études météorologiques qui se font sur l'ensemble du globe. Enfin, les études sur les glaciers présentent un intérêt pratique en indiquant les oscillations probables des sources et des torrents constituant la houille blanche. Chaque année la commission publie un rapport d'ensemble. Celui qui vient de paraître nous fait savoir qu'en Suisse la plupart des glaciers sont en décrue ou stationnaires. Il y en a treize qui présentent une légère crue: trois seuls sont en crue certaine, ce sont trois affluents du Rhône. Dans les Alpes autrichiennes, il en va assez généralement de même: les glaciers qui reculent sont plus nombreux que les glaciers qui avancent. En Dauphiné, d'après M. Kilian, recul général: il y a même des glaciers qui semblent devoir mourir à brève échéance, leur décrue persistant depuis trente et quarante ans. Il est vrai qu'ils pourront un jour ressusciter. Et il en est qui ont la vie dure: les glaciers de Porteras et de la Grande Roche du Lauzou sont quasi morts depuis vingt ans; mais ils n'ont pas totalement disparu encore. Partout il y a recul dans le Dauphiné, et ceci n'est pas encourageant pour les nombreuses industries qui vivent de la force hydraulique.
Il y a eu, de 1860 à 1891, un mouvement de recul très prononcé. Depuis 1893, ce mouvement s'est ralenti, mais il existe toujours. Sans doute, il s'arrêtera avant longtemps pour être remplacé par une crue qui durera un certain nombre d'années.
La destruction de l'oeuf d'hiver du phyloxéra par le lysol.
Est-il possible de maintenir indemnes de l'invasion phylloxérique les vignes non atteintes, aussi bien que les plantations nouvelles? M. Balbiani l'avait autrefois affirmé et de récentes expériences de M. G. Cantin démontrent la légitimité de cette prétention.
En trempant des boutures, avant la plantation, dans une solution de lysol à 1%, et en soumettant chaque année les jeunes plants à une simple pulvérisation effectuée au commencement de mars, après la taille, avec une solution d'eau lysolée à 4%, M. Cantin a obtenu, depuis quatre ans la préservation parfaite de plants français francs de pied. La vigne n'a d'ailleurs nullement souffert du traitement, bien au contraire.
Le cancer contagieux des souris.
On n'a pas encore trouvé le microbe du cancer, mais tout porte à croire que le cancer est une maladie microbienne et le fait que, chez certaines espèces, on voit se produire de véritables épidémies de cancer est une preuve suffisante de la nature animée de la cause du mal.
Dans l'espèce humaine, la contagiosité du cancer n'est encore que soupçonnée, en dépit de l'existence indiscutable des «maisons à cancer» et surtout de l'expansion du mal dans les grandes villes. Ainsi, à Paris, chaque année, les cas de cancer sont plus nombreux.
Mais il est une espèce, la souris, où le cancer est très fréquent et où l'on observe de véritables épidémies de cancer.
Trois de ces épidémies viennent d'être observées, dont l'une à Buenos-Ayres, par M. Linière, et deux à Paris, par M. Giard et par M. Borel.
Au cours d'une de ces dernières, 20 souris sur 200 furent atteintes.
Comment se transmet la maladie? C'est ce qu'il a été impossible aux observateurs de déterminer.
Il y a quelque dix ans, un expérimentateur, M. Morau, avait pu démontrer que ce cancer des souris est transmissible par des piqûres de punaises. Mais, dans le dernier cas dont il s'agit, ni la nourriture avec des produits cancéreux ou avec des excréments de souris cancéreuses, ni les piqûres d'acariens parasites n'ont paru avoir la moindre influence dans la transmission du mal.
Le problème de la cause du mal et de ses modes de transmission est donc encore sans solution.
La criminologie moderne.
Un célèbre criminologiste italien, M. Garofalo, dans un ouvrage récent, estime au chiffre de 15.000 à 16.000 le nombre des affaires d'homicide soumises annuellement aux juges d'instruction en Russie. En France, la moyenne annuelle de 1896 à 1900, a été de presque 1.200. En Italie, en 1899, on a dénoncé 3.587 crimes. Au total, le chiffre moyen annuel des condamnés pour meurtre, assassinat, parricide, infanticide et empoisonnement pourrait être évalué à 10.000 pour l'Europe, moins la Pologne, le Caucase et la Turquie. Et l'on sait que les condamnations ne représentent qu'un peu plus du tiers des criminels.
D'autre part, on a calculé que sept nations d'Europe (France, Allemagne, Angleterre, Autriche-Hongrie, Italie, Russie et Espagne) dépensent à elles seules près de 222 millions par an, rien que pour l'entretien des prisonniers et pour l'administration des prisons. Si l'on ajoutait à ces frais ceux des agents de la sûreté, on atteindrait des chiffres énormes.
Par contre, les détenus ne produisent guère que 20 millions de francs, soit le neuvième de la dépense dont ils sont l'occasion.
M. Garofalo, en présence de ces chiffres, pense qu'il y aurait profit à chercher un moyen d'utiliser l'activité mentale des criminels, en les plaçant dans des milieux capables de modifier heureusement cette activité et non, comme on le fait toujours, dans des prisons ou des bagnes, où on les condamne à perpétuité à conserver leur mentalité de criminels.
Comment se propage l'anémie des mineurs.
On se rappelle que lors du percement du Saint-Gothard les mineurs eurent fort à souffrir d'une maladie qui a conservé le nom d'«anémie des mineurs». Cette anémie était due à la présence d'un parasite, d'un petit ver qui, vivant en troupes nombreuses dans l'intestin, déterminait rapidement un état d'anémie très prononcé et très persistant. On reconnut bientôt que ce parasite se propageait par l'eau de boisson et, pour éviter qu'il se répandit davantage, on veilla à ce que l'eau potable ne pût être contaminée par les déjections des malades. Le mal perdit de son intensité, mais il n'a pas disparu: les sujets atteints le promenèrent à droite et à gauche; ils l'introduisirent dans beaucoup de mines en particulier, où la malpropreté facilita la contagion, et l'on a signalé la présence de l'anémie des mineurs ou ankylostomiase--le parasite porto le nom d'ankylostome duodénal--dans quelques mines anglaises, ces temps derniers. L'ankylostomiase existe aussi dans toute la région du sud des Etats-Unis: elle y est très répandue et c'est à elle qu'on attribue l'apathie et la paresse d'une partie importante de la population blanche de la région du delta du Mississipi. Une découverte intéressante vient d'être faite au sujet de cette anémie. C'est qu'elle ne se propage pas seulement par l'eau de boisson; il ne suffit pas d'être assuré de la pureté de celle-ci pour éviter le mal. Celui-ci peut se prendre par la peau. Vivant dans le sol et dans l'eau, il peut s'introduire sous la peau si celle-ci présente une petite écorchure. Il y a quelques années déjà, un helminthologiste bien connu, M. Looss, avait émis l'opinion que ce mode d'infection devait exister; mais le public médical se montra hostile à cette vue. Tout récemment, un autre investigateur, M. P. Schaudinn, du Comité sanitaire allemand, a repris l'idée de Looss et l'a soumise à l'épreuve, arrivant à ce résultat qu'en effet l'ankylostomiase peut parfaitement se propager par la peau. Des ankylostomes vivants, en contact avec une écorchure, y pénètrent et gagnent l'intestin où ils s'installent. M. Schaudinn confirme, en même temps, les vues d'un médecin anglais, M. Bentley, qui, il y a peu de temps, déclarait que la démangeaison des pieds souvent observée chez les coolies, qui, en Assam, travaillent pieds nus dans les plantations de thé, doit être due aux larves d'ankylostomes qui s'introduisent dans les tissus. Ces coolies sont fort malpropres: il n'y a pas de cabinets d'aisances, et, dès lors, les sujets sains, marchant sur le sol et s'y écorchant le pied, ont celui-ci sans cesse en contact avec des ankylostomes évacués par les malades. La contagion est très facile. Et les conclusions de ceci est qu'il faut, pour éviter l'ankylostomiase là où il y a des sujets malades, surveiller sa peau aussi bien que sa bouche et éviter tout contact externe avec l'eau et le sol, du moment où l'on a une écorchure, si légère soit-elle.
Mouvement littéraire.
Les Charmes, par M. Catulle Mondes (Fasquelle, 3 fr. 50).--Chansons des enfants du peuple, par Xavier Privas (Rueff, 3 fr. 50).--
Poésies de France et de Bourbon, par Maurice Olivaint (Lemerre, 3 fr. 50).--Contes anciens, par Charles Callet (Lemerre, 3 fr. 50).
Les Charmes.
Langueurs, mélancolies, rêves d'avenir, retours sur le passé, sollicitudes,-tout ce qui remplit une âme aimante déborde dans les vers de Mme Mendès. C'est tout elle-même, c'est tout le trésor fort riche de ses sentiments qu'elle a répandu en ces poésies à la fois émues et subtiles. J'ai le culte des classiques; peut être parfois Mme Mendès affecte-t-elle de les dédaigner, de s'éloigner de leur claire et ferme simplicité. Mais comment ne lui pardonnerait-on pas de ne point partager nos principes littéraires? Elle nous séduit par sa musique singulière, par les notes fines qu'elle trouve pour exprimer tout ce qu'elle ressent, tous ses songes intérieurs. Pas de banalité, pas de lieux communs; avec des tours et des expressions bien à elle, elle dévoile son âme exquise. La plupart des poètes se ressemblent: ils nous chantent la chanson commune, la petite déclamation ordinaire sur l'amour. Ici, c'est un air nouveau que nous entendons; c'est tout un pays merveilleux et intime qui se découvre. Pluie en avril me semble une des plus ravissantes pièces des Charmes:
Hier, sur le jardin, le temps était si clair.
L'air était si fragile avec ses fraîcheurs douces
Glissant jusques au tronc parmi les jeunes pousses,
Il faisait si charmant de clair espoir, hier!
Il était si tentant au bord de la nature,
Il semblait si facile et si cher de venir,
A travers le printemps, rêver de l'avenir
Avec ce coeur épris de divine aventure!
C'était l'instant subtil où tout est si léger,
Le soleil, les oiseaux, les fleurs de toutes sortes,
Qu'il n'est pas nécessaire aux tiges d'être fortes,
Que l'herbe a l'air d'attendre et le mur de songer,
L'instant frais et subtil où le bonheur lui-même,
Innocent de savoir et de joie ennobli,
N'est fait que de douceur, de grâces et d'oubli...
Et ce m'était léger de penser que je t'aime.
Mais tout s'est obscurci, mais il pleut ce matin.
Dans l'horizon brouillé plus rien ne se dessine,
Une eau lourde et glacée accable la glycine,
Un jasmin se détache et défaille soudain...
Quelle main de dieu morne épand ce crépuscule
Avec son voeu malsain, sournois, appesanti?
Quelque chose est fini du printemps averti,
Quelque chose est Uni de mon bonheur crédule...
Tout cela fait songer à une eau limpide et divine qui, tout irisée des rayons du soleil, sort d'une fontaine, en léger filet, mais vient de loin, des profondeurs de la terre. Les vers si joliment nuancés de Mme Catulle Mendès partent de son âme profonde, légèrement agitée par l'inquiétude.
Chansons des enfants du peuple.
M. Xavier Privas a été sacré prince des chansonniers. A Montmartre et au quartier latin, qu'il charme tour à tour, on reconnaît sa maîtrise et l'on s'incline devant lui quand il passe. Ne lui demandez pas de vous dire la vieille chanson française, à la fois sensible, spirituelle et gauloise. Il ne suit pas davantage ses confrères de Montmartre, lesquels brodent quelques vers en argot sur les événements du jour et sur les personnages politiques. M. Privas dédaigne les faciles succès et ne verse jamais dans la caricature. Essentiellement lyrique est sa muse, et parfois même légèrement baudelairienne. Elle s'attendrit sur les gants des défuntes amies, renfermés dans un coffret, et qu'elle visite l'un après l'autre le jour des morts. Les souvenirs tristes, les douleurs de Pierrot et aussi les pures idées, voilà ce qui attire M. Privas. Chose singulière! Il se fait applaudir avec cela du public le plus léger, le plus ami de la joie dans les cabarets où l'on va pour s'amuser. Pas de concession au mauvais goût; il ne sort jamais de sa mélancolie et de sa noblesse; loin de descendre vers la foule et de s'adapter à ses laideurs, il l'oblige à monter vers lui et vers la beauté. Dans Chansons des enfants du peuple, lisons d'abord la Nuit:
Douce nuit, étends ton suaire
Sur les débris des jours mauvais
Dont l'automne a jonché la terre;
Douce nuit, sois la messagère
D'une ère de joie et de paix!
Cache les anciennes souillures
Sous ton linceul aux lourds replis,
Afin que les heures futures
Soient moins pénibles et plus pures
Que celles des temps accomplis.
De celui qui pour la justice
S'est glorieusement battu
Sois la déesse protectrice
Et veuille qu'un sommeil propice
Répare son corps abattu.
Fais-lui cueillir les asphodèles
Du rêve en d'inconnus pays.
Afin qu'aux sources immortelles
Il puise des forces nouvelles
Pour défendre ses droits conquis!
J'ai détaché cette page; le même idéalisme et le même art marquent toutes ces Chansons des enfants du peuple, dont M. Privas a écrit la musique en même temps que la poésie.
Poèmes de France et de Bourbon.
M. Maurice Olivaint est magistrat et poète. Que vaut-il comme magistral? Je l'ignore. Je le suppose cependant plutôt débonnaire, n'appliquant pas le Code dans toute sa rigueur, ne se complaisant pas aux désespoirs des condamnés. Sa poésie, en effet, est pleine de douceur et de tendresse; elle décèle un coeur enclin à la mansuétude et à l'attendrissement. Longtemps justicier aux colonies, transporté de l'une à l'autre, M. Olivaint a, dans plusieurs volumes, donné les impressions vives que chaque exil lui a procurées. Nous avons surtout ici ce qu'il a songé à l'île Bourbon. Les splendeurs des contrées brûlantes avec leurs palmiers et leurs arbustes aux larges feuilles ne consolent pas les fils de la France occidentale, lesquels sous les ardents rayons regrettent le soleil plus pâle et jusqu'aux brumes du pays natal. Dans les poèmes où M. Olivaint célèbre la puissante nature de Bourbon, il y a toujours un peu de nostalgie. Et cependant la plus belle page du livre n'a pas trait au pays de Leconte de Lisle, ni à la psychologie de M. Olivaint. Pour l'écrire, le poète s'est isolé de lui-même et de ce qui l'entourait; on dirait une enluminure tombée d'un manuscrit orné par un maître primitif:
Quand la gloire des dieux rayonnait sur le monde
La femme, dans l'orgueil d'un prestige exalté
Par la lyre et le marbre où revit sa beauté,
Se dévoilait sans honte à l'art qu'elle féconde.
Le Verbe surprit home en sa luxure immonde.
Néron, persécuteur d'un culte détesté,
Traîne au cirque sanglant ta chaste nudité,
Vierge vouée au Christ dont la grâce l'inonde.
La crainte de la mort ne trouble point tes yeux.
Mais tu croises les bras sur ton sein soucieux
D'échapper aux regards que la jeunesse attire.
Et ce geste éperdu qui te vêt de splendeur,
Comme une fleur d'amour éclose du martyre,
Aux hommes éblouis révèle la Pudeur.
M. Olivaint appartient au Parnasse par le souci de la rime sonore, de la perfection du vers, mais la plupart du temps s'en sépare, par ce qu'il met de sa personnalité, de ses visions particulières, de ses intimités familiales dans ses Poèmes de France et de Bourbon. Ce n'est pas un impassible. Leconte de Lisle lui même, infidèle à ses principes, ne se montre-t-il pas constamment avec ses désirs et ses passions dans sa vaste poésie?
Contes anciens.
Ecrit en prose,--en une prose harmonieuse et fastueuse,--le livre de M. Callet ne se peut ranger ni dans la critique, ni dans le roman, ni dans la nouvelle. C'est avant tout une oeuvre d'art pur et de poésie. Député à l'Assemblée de 1871, orateur, écrivain, d'une plume habile et sûre d'elle-même, le père de M. Callet a dirigé son fils vers les lettres, mais sans l'amener à sa forme classique. Sans doute, il n'y a dans Contes anciens aucune tournure pénible, aucune difficile inversion, aucune obscurité, mais partout une magnificence qui n'exclut pas toutefois la précision et la préciosité du mot, et qui n'est pas là non plus pour cacher l'absence de l'idée. M. Callet est somptueux, mais cherche avec autant de soin les pensées neuves que les nouvelles couleurs. Je ne sais quoi de désillusionné, un pessimisme parfois un peu amer donne une saveur âcre aux Contes anciens. Rien ne relève la poésie comme le désenchantement. Qui est content de tout et qui rit toujours ne sera jamais un poète.
Je recommande tout particulièrement, dans les Contes anciens, la Bourse d'or. Avant de donner sa fille à Bomuald, un riche marchand de Hambourg exige que son futur gendre fasse, à travers les peuples, un voyage d'une année et, pour ce, lui remet une bourse d'or. Plus expérimenté, ne fera-t-il pas un meilleur mari? Le pèlerinage accompli et les hommes mieux observés, le jeune homme revient, dépouillé de sa naïve insouciance et de son généreux optimisme; il est grave et triste: «Que ne m'avez-vous accordé cette main, dit-il à son père, quand ma vingtième année vous implorait! Mon coeur était jeune, il s'ouvrait à la vie; les soirs les plus sombres me semblaient des aurores; mon âme était fleurie d'illusions. Vous avez fait tomber les fleurs en m'envoyant par le monde! J'ai étudié les hommes, j'ai vu de près leurs agitations stériles et mauvaises, je n'aime rien de ce qu'ils aiment.»--Dans le conte des Cheveux blancs, superbe, violent, abondent les peintures comme celle-ci: «L'empire gémissait sous la domination d'une reine, la terrible Léto. Grande, hautaine, mystérieuse, déjà vieillissante, elle écrasait le monde de son despotisme, broyait toute pensée, toute joie. Malheur à ceux qu'elle voyait passer amoureux des fleurs du chemin, des brises errantes, des sourires posés sur les lèvres des jeunes filles!... Sa volonté dominait tout; ministres, émissaires, soldats rampaient devant la traîne de son vêtement constellé de topazes...» Qui ne sent dans ces lignes, dans les moindres mots de M. Callet un artiste épris de la beauté et singulièrement soucieux et capable de la rendre?
E. Ledrain.
LE VICE-AMIRAL
SHIBAYAMA,
nouveau commandant de
Port-Arthur.
Phot. G. Bolak.
Le premier soin des Japonais, une fois maîtres de cette citadelle de Port-Arthur tant convoitée, devait être d'en préparer la défense. Ils se disposent à y installer une forte station navale. C'est à l'amiral Shibayama, dont nous donnons le portrait que va en échoir le commandement, l'amiral Togo demeurant chargé de protéger la place vers la haute mer.
LOUISE MICHEL
Louise Michel vient de mourir à l'âge de soixante-douze ans. Toujours animée, malgré le déclin de ses forces, d'une toi agissante qui aura soutenu son extraordinaire vaillance jusqu'à son dernier souffle, elle faisait une tournée de conférences dans la région du Midi, lorsque, à Sisteron, elle se sentit terrassée par une congestion pulmonaire; elle exprima le désir d'être transportée à Marseille, chez une amie, Mme veuve Légier; c'est là qu'elle s'est éteinte, le 9 janvier.
L'an passé, au mois de mars, l'intrépide conférencière avait failli succomber, à Toulon, au même mal contracté à la suite des mêmes fatigues. On la crut perdue et les journaux lui consacrèrent prématurément des articles nécrologiques, de sorte que, convalescente, elle eut le singulier privilège de pouvoir lire sa propre oraison funèbre. Ils rappelèrent ses débuts comme institutrice, sa participation active à l'insurrection de la Commune, sa transportation à la Nouvelle-Calédonie à bord de la frégate Virginie, où elle eut pour compagnon de route Henri Rochefort; ils montrèrent la «Vierge rouge», après bien d'autres vicissitudes, continuant à prêcher l'évangile révolutionnaire, à pousser jusqu'au fanatisme exalté le culte de l'utopie; ils dirent aussi ses qualités de coeur et sa proverbiale charité... Mais une réaction inespérée s'opéra: la mort devait faire à la patiente crédit de quelques mois.
C'est de l'époque de cette première maladie que date l'intéressante photographie reproduite ici et qui, exécutée pour l'Illustration, représente Louise Michel ayant à son chevet sa fidèle amie Charlotte Vauvelle et le docteur Bertollet. Une des épreuves de cette photographie est entre les mains de M. Rochefort, auquel la malade l'adressa avec la dédicace suivante: «De la Virginie à la mort, à travers les noirs remous de la vie, la même amitié dure toujours.--A Henri Rochefort, Louise Michel.--Toulon, 14 avril 1904.»
M. Paul Bourgeois,
député de la Vendée
doyen d'âge de la Chambre.
Phot. Ladrey.
M. PAUL BOURGEOIS
Le docteur Paul Bourgeois qui, au Palais-Bourbon, a présidé la première séance de la session, en qualité de doyen d'âge, est né en 1827; il achèvera au mois de mai prochain sa soixante-dix-huitième année.
Son allocution d'ouverture débute en ces termes: «Mes chers collègues, une Chambre républicaine radicale socialiste, présidée par un Vendéen, un Vendéen resté royaliste, vous le reconnaîtrez, la chose n'est pas banale.»
On ne saurait mieux préciser l'originalité de cette présidence éphémère. Ajoutons que M. Paul Bourgeois, élu représentant à l'Assemblée nationale le 8 février 1871, occupe sans interruption son siège de député depuis trente-quatre ans.
M. Adrien Arcelin.
M. ADRIEN ARCELIN
On vient de faire à Saint-Sorlin (Saône-et-Loire) des obsèques émues à M. Adrien Arcelin, que l'Académie de Mâcon,--l'une des plus vénérables sociétés savantes des départements,--à la veille de célébrer le centenaire de sa fondation, avait, par acclamations, rappelé au fauteuil de la présidence, tenant à avoir à sa tête, pour cette solennelle commémoration, le plus éminent de ses membres. M. Arcelin était originaire de Fuissé (Saône-et-Loire), il avait passé par l'Ecole des chartes et quelque temps avait été archiviste du département de la Haute-Marne. Mais son amour de l'indépendance, sa passion pour le travail libre, ne s'accommoda guère de ces fonctions administratives, qui lui prenaient le meilleur de son temps et paralysaient son initiative personnelle, il revint au pays natal et put donner libre carrière à son goût pour les études d'archéologie, de préhistoire et d'anthropologie qui furent la grande passion de sa vie.
M. Arcelin a apporté à l'étude du Mâconnais préhistorique d'importantes et décisives contributions.
Esprit infiniment distingué, âme excellente, M. Adrien Arcelin fut l'un de ces savants trop modestes comme en abrite beaucoup la province, et qui font davantage, sans bruit, pour la gloire durable de leur petite patrie, que les batteurs d'estrade et les rhéteurs à voix d'or et à grands gestes, dont pullule le monde.
LE DUEL BREITTMAYER-LUSCIEZ
Une erreur s'est glissée dans le bref compte rendu que nous avons publié la semaine dernière. D'après le procès-verbal des médecins, M. Lusciez n'a été, à aucun moment, «atteint à l'aisselle droite», et la crampe ou contracture des muscles de l'avant-bras qui l'a empêché de continuer le combat était «sans relation avec une piqûre superficielle n'ayant pas même traversé la peau». Ces détails ont leur importance dans un duel entre escrimeurs émérites.
LES THÉÂTRES
Nous ne pouvons qu'enregistrer, en dernière heure, le très grand succès remporté, au théâtre de la Renaissance, par la Massière, de M. Jules Lemaître, admirablement interprétée par MM. Guitry et Maury, Mmes Brandès et Judic. Nous publierons, dans un prochain numéro, l'oeuvre émouvante et charmante de l'éminent académicien.
Mlle Louise Michel sur son lit de convalescente à Toulon (avril 1904). (A gauche, M. le docteur Bertollet; à droite, Mlle Charlotte Vauvelle).
Photographie prise pour "l'Illustration" par M. Bougault.