CHOSES DE RUSSIE

Saint-Pétersbourg est maintenant rentré complètement dans l'ordre. La grande masse des ouvriers a repris le travail, attendant, désormais confiante, la réalisation des promesses que l'empereur a faites, de sa bouche, à ceux de leurs camarades qu'il a reçus au palais Alexandre, à Tsarskoïé-Sélo. Et l'on a replâtré et repeint, aux murs des palais impériaux ou grands-ducaux, les marques laissées par les balles. Le cauchemar est fini, il faut du moins le souhaiter. Et, si les voyageurs s'empressent, à l'arrivée du courrier, dans les salons de lecture des grands hôtels et se jettent sur les journaux étrangers à demi couverts de caviar, de cette terrible encre grasse, indélébile, dont la censure russe recouvre impitoyablement, dans ces feuilles, tout «ce qui ne doit pas être lu», pouvaient percer les mystérieux, les impénétrables placards noirs qui s'interposent entre le verbe imprimé et leurs yeux déçus, les détails qu'ils liraient leur apparaîtraient presque, déjà, comme de l'histoire ancienne. Car, sans doute, en Russie comme en France, quinze jours font-ils d'un fait récent une vieille nouvelle.

Pourtant, si l'écho de ces convulsions suprêmes de l'émeute ne vient pas toujours jusqu'à Saint-Pétersbourg, grâce au caviar de la censure vigilante, il s'en faut que le calme ait été tout d'un coup rétabli dans l'étendue entière de l'empire.

En Pologne, notamment, où les haines de races demeurent, quelques efforts qu'on ait tentés pour les éteindre, toujours vivaces, des troubles extrêmement graves se sont produits et même ne sont pas complètement éteints à l'heure où nous écrivons. Ils ont été comme la répercussion des événements de Saint-Pétersbourg.

Varsovie a été le théâtre des scènes les plus tragiques, dont les détails sont encore mal connus. La ville a été soumise, par des grévistes dont on évalue le nombre à une quinzaine de mille, à un pillage en règle. Dans les rues centrales de la ville, la rue Moniuszki, la rue Marshalkovskaïa, où sont les plus beaux magasins de Varsovie, ceux-ci ont été envahis et razziés.

Dès le premier moment où se produisirent ces désordres, les habitants avaient été inflexiblement consignés dans leurs maisons, et c'est dans des rues désertes que la cavalerie, au concours de laquelle on avait fait appel pour réprimer l'émeute, arrivait à toute bride vers les lieux menacés, arrachait les pillards des maisons où ils opéraient et les obligeait à se dessaisir des produits de leurs vols.

Certains des volés même se sont fait personnellement justice, et l'on dit que, dans beaucoup de cas, rencontrant un des fauteurs emportant un objet qu'ils reconnaissaient, ils le tuèrent de leur propre main.

Tandis que se déroulaient, à Varsovie, ces tristes événements, une catastrophe venait de nouveau attrister Saint-Pétersbourg. L'un des ponts pittoresques de la capitale, le pont Égyptien, du type à suspension métallique, jeté sur le canal de la Fontanka, s'écroulait, le 2 février, au passage d'un escadron, et les cavaliers, les chevaux, avec un certain nombre de passants qui traversaient le pont, venaient s'abattre, parmi les débris du tablier, dans une mêlée effroyable, sur la glace du canal. Le sauvetage fut rapidement organisé, et l'accident, en somme, ne fit que peu de victimes.

SAINT-PETERSBOURG.--L'accident du pont Égyptien, sur la Fontanka,--
Phot. C.-O. Bulla.

LES TROUBLES EN POLOGNE RUSSE: PILLAGE DES MAGASINS A VARSOVIE
Une patrouille de hussards disperse les grévistes qui dévalisaient le magasin de chaussures de la "Société anonyme de Saint-Pétersbourg".--A la devanture close du magasin voisin est fixée une image sainte destinée à le protéger contre le pillage.

--Photographie prise dans la rue Moniuszki, le dimanche 29 janvier, à 11 heures et demie du matin.

L'ambassade française, escortée par les cavaliers des tribus, sur la route de Fez.

Le transport des cadeaux du gouvernement français
à S. M. Abd-el-Aziz.