Documents et Informations.
La production d'or dans le monde.
En 1904, s'il faut en croire un journal américain toujours très bien informé, la production de l'or dans le monde a atteint la somme de 1.769 millions de francs: soit environ 120 millions de plus que l'année dernière. C'est même un peu plus que l'année 1899, qui détenait jusqu'à ce jour le record de la production.
Les États-Unis, dans ce total, entrent environ pour le quart de la production, ainsi que la Transvaal et l'Australasie. Le quatrième quart revient au Canada, au Mexique, à la Russie et à quelques autres pays petits producteurs.
Tandis que la production du Klondyke canadien, sur lequel on avait fondé tant d'espérance, va baissant de plus en plus, la production du Transvaal se relève rapidement et laisse prévoir un considérable accroissement.
Vraisemblablement, l'année prochaine atteindra le beau chiffre d'une production de 2 milliards.
Pour combien de temps reste-t-il de la houille en Angleterre?
La commission royale nommée en 1901 pour enquêter sur les réserves de houille existant encore en Angleterre vient de déposer un rapport d'où il résulterait que le sol britannique renferme encore 100.914 millions de tonnes de houille. Cette provision pourra durer très longtemps, surtout si l'on développe l'emploi des méthodes économiques et si l'on réduit les gaspillages qui, actuellement, sont énormes. On perd beaucoup de force avec les gaz inutilisés qui s'échappent des hauts fourneaux, par exemple; et l'on en perd beaucoup à employer la houille dans la machine à vapeur au lieu d'en extraire le gaz et d'utiliser celui-ci dans le moteur à gaz. Si l'on développe les moteurs à gaz et si on les perfectionne encore, on tirera un parti plus avantageux de ce qui reste de houille. La consommation de houille ayant été de 167 millions de tonnes en 1903, l'Angleterre renfermerait encore de quoi subvenir à celle-ci, au taux actuel, pendant plus de six cents ans: une durée qui donne le temps de se retourner, assurément.
Le monopole de l'alcool en Suisse.
Les partisans du monopole de l'alcool par l'État présentent ce système comme étant en même temps une bonne affaire et une mesure d'hygiène.
Ce qui se passe en Suisse, où le monopole est établi depuis bientôt vingt ans, peut nous montrer ce qu'il faut penser de ces affirmations.
Sur le premier point, il n'y a guère à discuter, et il est manifeste que le monopole de l'alcool n'a pas été pour la Suisse une mauvaise affaire. De 1887 à 1903, l'excédent des recettes sur les dépenses a été de 98 millions et demi environ; ce qui donnait, en 1887-1888, près de 5 millions, et en 1903, 6.352.000 francs de bénéfices.
Mais le second point apparaît comme fort discutable. Jusqu'en 1901, il sembla que la consommation de l'alcool baissait de plus en plus: de 6 litres 27 par tête en 1890, elle tombait progressivement à 3 litres 80 en 1901. Le résultat était admirable.
Voici toutefois que la consommation se met à remonter: en 1902, elle est de 3 litres 87, et en 1908, de 4 litres 20.
Provisoirement gênés par la façon du monopole, les buveurs semblent maintenant s'y être adaptés. Il ne faut donc pas se hâter de conclure sur le rôle bienfaisant du monopole au point de vue de l'hygiène.
Le chêne porte-gui de Versailles.
Un mot encore--le dernier sans doute--sur la question des chênes porte-gui. Nos lecteurs parisiens nous sauront gré de leur signaler un chêne de cette espèce qui se trouve très à portée de leur vue. Ce chêne nous est indiqué par M. E. Lefebvre, de Versailles, et se trouve à Versailles, dans le parc même. C'est un arbre de belle taille, qui se trouve presque en bordure de l'allée circulaire qui entoure le bassin de l'Encelade, du côté nord par rapport au groupe central du bassin. Ce chêne porte du gui depuis plus de vingt-cinq ans, et un de ses voisins, plus jeune, se met à imiter son exemple.
Mortalité et morbidité comparées des israélites.
Un médecin d'Amsterdam, M. B.-H. Stephan, vient de se livrer à une comparaison fort intéressante de la fréquence des maladies et de la mortalité chez les israélites et chez les populations qui les entourent.
D'une façon générale, le fait curieux que cette étude met en évidence, c'est que la mortalité des israélites est faible. A Amsterdam, elle n'est que de 12 0/00 au lieu de 17 chez le reste de la population; à New-York, la mortalité des émigrants russes ou polonais, israélites pour la plupart et fort misérables, est moitié moindre de celle des autres nationalités. Et cependant ces émigrants habitent les quartiers les plus malsains.
Les mort-nés sont également, chez les israélites, moins nombreux que chez les chrétiens. A Amsterdam, on en trouve chez les premiers 33,4 pour 1.000 naissances, alors que la proportion, pour la ville entière, est de 47.
Relativement à la morbidité, la façon dont les israélites résistent à la tuberculose est très remarquable. A New-York, les Slaves ont une mortalité 3 ou 4 fois moindre que les autres nationalités. En Algérie et en Tunisie, on a observé que la tuberculose était très rare chez les israélites, et l'on a expliqué ce phénomène par les habitudes de rigoureuse propreté observées dans les intérieurs.
Par contre, et cette particularité a été notée bien souvent, les israélites paraissent très prédisposés aux affections nerveuses proprement dites, à la surdi-mutité et à la cécité congénitale: ce que l'on a essayé d'expliquer par la fréquence des mariages consanguins.
Ajoutons--ce qui peut jeter une certaine lumière sur ce qui précède--que le divorce est beaucoup plus rare chez les israélites que chez les catholiques et les protestants, et que la femme juive est surtout réfractaire au divorce. Sur 100 jugements, 15 avaient été prononcés à la requête d'une femme chrétienne, et 3,5 seulement à la requête d'une femme juive.
Un concours de poules.
Un concours de poules a eu récemment lieu en Australie: il a duré une année entière, ce qui est un délai plus long que celui qu'on accorde--ou impose--aux candidats aux écoles les plus difficiles qui puissent offrir aux humains un mirage qui d'ailleurs, comme les autres mirages, est souvent trompeur. Le but du concours, c'était simplement d'établir quelle race de poules est la meilleure pondeuse. Et si l'on a fait durer ce concours si longtemps, c'était pour que les bêtes puissent faire leurs preuves durant la mauvaise saison aussi bien que durant la bonne et pour exclure la possibilité de l'emploi de stimulants artificiels, ayant une action temporaire.
Les poules concurrentes étaient toutes logées dans les mêmes conditions exactement: toutes étaient nourries de la même manière. On tenait compte toutefois des différences dans la quantité de nourriture absorbée, certaines races étant plus voraces que d'autres. Enfin, toutes les concurrentes étaient placées dans les conditions les plus favorables et les coqs étaient soigneusement exclus. Pendant une année entière, par conséquent, les poules vécurent dans le célibat.
Le résultat du concours, le voici:
Premier prix: un groupe de poules Wyandotte argentées. Ce groupe donna une moyenne de 218 oeufs par poule pour l'année complète. Les poules en question étaient les filles d'un groupe qui, l'année précédente, avait, donné 214 oeufs en moyenne. Elles étaient de petite taille plutôt et peu voraces. Des six poules de ce groupe, un amateur a offert 1.250 francs, mais en vain. Un groupe de poules a reçu une forte récompense: c'est un groupe de leghorn brunes. Elles ont fourni 200 oeufs chacune et cette espèce est fort avantageuse en ce qu'elle mange la moitié de ce qu'il faut aux autres.
Les résultats principaux du concours sont les suivants, d'après un expert qui a suivi les opérations. C'est, d'abord, que le maïs est un excellent aliment pour les poules. Puis, que l'absence des coqs est très recommandée: les coqs gênent la ponte, au lieu de la stimuler. En troisième lieu, les poules pondent plus quand elles sont réunies en petits groupes, que lorsqu'on les accumule en grandes troupes. Enfin, dit l'expert, les races asiatiques se sont montrées des couveuses tout à fait supérieures.
Notons que si la dépense en nourriture a été de 122 livres et le prix de vente des oeufs de 373 livres, il ne faudrait pas conclure que le bénéfice a été de 251 livres. Il faut tenir compte du prix d'achat des poules, de la valeur de la terre, de la dépense en enclos, poulaillers, etc.
Mais ceci est une autre affaire. Ce qu'il faut retenir, c'est la valeur de la wyandotte argentée comme pondeuse et celle de la leghorn.
Mouvement littéraire.
Le Péché de la Morte, par Maxime Formont (Lemerre, 3 fr. 50). La Maison de Danses, par Paul Reboux (Calmann-Lévy, 3 fr. 50).--Les Amants du Passé, par Jean Morgan (Plon, 3 fr. 50).--Emancipées, par Alphonse Georget (Lemerre, 3 fr. 50).--Le Droit au Bonheur, par Camille Lemonnier (Ollendorff, 3 fr. 50).
Le Péché de la Morte.
M. Maxime Formont expose, dans son roman, un curieux cas de conscience. Savinien de Méréglisse est plongé en un profond désespoir, parce qu'il a perdu sa femme adorée, la petite comtesse Françoise. Malgré sa mère qui le veut ramener chez les vivants, il persiste à vivre avec la morte. De quelle façon le tirer du lac noir où il est tombé? Dans son château, une douce jeune fille, Mlle de Fleuriel, fait son apparition. Une invincible sympathie les rapproche, mais comment l'épouserait-il? Peut-il violer le serment fait à la petite défunte? Lèvera-t-on son scrupule? La comtesse Françoise, en son délire, avant d'expirer, avait prononcé le nom de Pierre Anfrey, un ami de Savinien. Et ledit Pierre avait été surpris, par Mme de Méréglisse, la mère, à baiser dévotement le front de la morte. Hélas! un jour, dans un moment de solitude et d'abandon, la comtesse Françoise s'était donnée pour quelques minutes seulement à l'ami de son mari. Mlle de Fleuriel dépérit d'amour; Savinien, sous le poids de son serment, marche à la folie. L'aveu de Pierre peut seul les sauver. Mais doit-il avouer? Après de longues hésitations et en toute conscience, il le fait. En avait-il le droit? Oui, dit M. Formont, puisque cette solution est celle de son roman. Non, répondons-nous, car le secret n'était pas seulement le sien. Rien ne l'autorisait à souiller le tombeau et le souvenir de l'amie. De plus, il nous est impossible d'admettre la façon dont il éclaire, sur une faute aussi passagère, Savinien de Méréglisse. C'est lui-même qui fait à son ami la terrible révélation. N'eût-il pas été préférable qu'il usât d'un intermédiaire? Et en quels termes le complice de la comtesse Françoise s'exprime devant Savinien! «C'est une femme qui en était indigne, indigne, entends-tu (de ton serment).»
Maintenant, le roman est passionnant, écrit par une plume des plus expertes. M. Formont a dénoué le cas de conscience comme quelques autres peut-être l'auraient fait: c'est, en casuistique surtout qu'il y a autant d'avis que de têtes.
La Maison de Danses.
La danse, l'amour et la jalousie: voilà trois choses fort espagnoles et qui remplissent le volume de M. Reboux. Ramon tient un cabaret de Séville, où des ballerines se livrent avec art à leurs exercices aimés. L'une d'elles, la plus jeune, les dépasse toutes, par la souplesse et par l'enchantement de ses mouvements; Ramon l'épouse. Mais l'enfer du soupçon entre dans son coeur et y établit ses feux. Un beau jour, n'en pouvant plus, craignant tout, jusqu'au vol d'une mouche, il quitte Séville pour Cadix. Toute sa fortune repose sur sa femme, fort belle et divinement habile sur les planches. Mais il préfère la misère à l'exhibition de la délicieuse Estrellita. Cependant un pêcheur de la côte en tombe amoureux; et, sous le soleil de là-bas, l'amour est violent. Ce pêcheur, Benito, surprend un jour Estrellita en conversation avec son jeune frère, à lui, Luisito. Dans sa rage, il les tue tous les deux à coups de couteau. Peu s'en faut qu'il n'envoie les rejoindre dans la mort le mari, Ramon. Peut-être la fin du roman choit-elle un peu trop dans le drame. N'oublions pas cependant que nous sommes en Espagne, où le couteau, en amour, fraternise avec la guitare et la mandoline. Toutes les inquiétudes de la jalousie sont parfaitement détaillées dans Ramon, et toutes ses fureurs dans Benito. Ce qui séduit dans la Maison de Danses c'est l'ample poésie; nous avons là une oeuvre de poète autant que de romancier. M. Paul Reboux, avant d'écrire des histoires, a publié des vers; c'était une excellente préparation. Au fond il n'y a de bons romanciers, d'excellents historiens et même des critiques que ceux-là qui, en leur jeunesse, ont rythmé leurs phrases et se sont exercés au jeu des rimes harmonieuses.
Les Amants du Passé.
Jean Morgan est une femme; n'en doutons pas. Pourquoi n'arbore-t-elle pas franchement les dentelles féminines et se cache-t-elle sous un déguisement masculin? Ce qu'on peut reprocher à son roman, c'est le début un peu long. Mais une fois ses deux personnages principaux bien posés, tout marche à souhait. Mme de Nangis, mariée à un austère magistrat, fort peu aimable et qui l'a épousée par ambition, pour sa fortune et ses relations de famille, se rappelle un ami d'enfance et de première jeunesse, avec lequel elle a joué au jeu innocent du petit mari et de la petite femme. Dans une villégiature, elle le rencontre; celui-ci, ému par ses charmes, se rappelle le doux passé et lui tend des pièges où elle finit par tomber. Du reste, dans leurs entours, tout les pousse à l'amour. Ce ne sont partout que flirts et compromis avec la loi morale; chacun et chacune suivent sans vergogne le principe du droit au bonheur. Comment ne pas se laisser influencer par un tel milieu? Mais, au sein du plaisir, une mélancolie finit par les envelopper, et par mettre de l'amertume dans leur bonheur. Ne sont-ils pas obligés au mensonge, à l'hypocrisie? Est-ce qu'un monde implacable n'est pas là pour les surveiller et souvent pour les séparer. Au déclin des jours, au déclin de l'année surtout, une immense tristesse s'empare d'eux après les premiers enchantements. Peut-être goûteraient-ils une joie sans mélange s'ils s'en allaient loin des foules, dans le petit coin de Bretagne où ils ont passé leur adolescence et se sont tout d'abord adorés. Ne redeviendront-ils pas enfants, sans souci, sans ombre dans leur lumière, parmi les objets d'autrefois? Emportés comme par la folie, ils partent pour retrouver leur Ploet et la vieille maison. Mais quelle désillusion! Rien ne peut leur rendre ce qu'ils étaient quinze ans auparavant. Ils aperçoivent nettement leur erreur. Ce qu'ils avaient idolâtré, ce n'était pas leur présent, leurs êtres actuels, mais leur passé et leurs personnes d'enfance et de jeunesse. Or, rien ne pouvait les faire revivre, pas même l'habitation dans les lieux familiers. Aussi se séparent-ils désenchantés. Cette thèse de Mme Morgan, dont j'aime le talent, est peut-être un peu subtile et s'accommode peu de la bonne nature. Ce qui fait le charme de son volume, c'est qu'il nous livre l'âme de la femme, sans aucune retraite inaperçue. De nombreux personnages accessoires, fort bien observés, se meuvent autour des deux principaux. Une poésie merveilleuse enveloppe tout. Rien de délicieux comme la forêt de Marly en été, quand l'air est lumineux, la poussée intense et exubérante, et en automne lorsque les routes «sont ensevelies sous la tombée des feuilles». Aussi bien que les hommes et les femmes, Mme Jean Morgan a observé minutieusement les bois et les grandes plaines avant de les peindre.
Emancipées.
On me dit que le volume de M. Georget est fort goûté. D'une plume honnête et vive, l'auteur y flagelle certains types d'arrivistes comme son Philomathe, un jeune médecin sans pudeur, et dont la seule pensée est de parvenir, même en brisant ceux qui l'aiment et qui l'ont aidé, à l'argent et à la notoriété. Mais où sont les émancipées? J'aperçois deux charmantes jeunes filles, élevées dans la maison paternelle, attendant, sans aucune coquetterie, l'époux possible. Je sais bien que, remplissant presque tout le livre, Irma ne leur ressemble guère. Après une jeunesse orageuse, elle s'est unie légitimement à un peintre naïf, dont elle fait sa victime. Rien de moins rare que les Irma. Qui se lie à elles par le mariage risque tous les accidents. Si elles s'occupent de la vente des tableaux, elles gardent, dans leur cassette, la moitié du prix; elles forcent le malheureux à un labeur acharné qui ne l'empêche nullement de recevoir, à son domicile, la visite répétée de MM. les huissiers. M. Georget nous a fort bien représenté, dans toute son horreur, le classique ménage d'artiste, ou plutôt de bohème artiste. Fort heureusement, quand elle voit le peintre dans la misère, Irma se retire et lui permet de divorcer Mais cette femme est-elle une émancipée? Est-ce qu'une émancipée n'est pas celle qui se contente de certains airs légers, qui a une certaine façon de relever la tête et de sourire sceptiquement? Ce mot qui garde encore quelque grâce convient-il à l'horrible démon, sans intelligence, sans morale, sans l'ombre de délicatesse féminine, et qui change en enfer la maison qu'elle habite?
Le Droit au Bonheur.
Cette idée du droit au bonheur qui pointe dans le volume de M. Formont, s'épanouit dans celui de Mme Morgan et se retrouve, plus ou moins, dans tous les romans, éclate tout particulièrement dans l'histoire que nous raconte, avec son habileté et sa puissante et sûre imagination, M. Camille Lemonnier. Ici point de muscadins, aucun salon, mais la nature toute simple. Une femme du peuple placée entre deux hommes, l'un veule, affaibli par la gourmandise et la paresse, l'autre intelligent, robuste et laborieux, abandonne le premier pour suivre le second. Ce n'est point toutefois sans remords que cela s'accomplit, car rien n'a faussé la droiture de ces gens auxquels est étranger l'art des sophismes.
E. Ledrain.