LA MISSION BRAZZA AU CONGO FRANÇAIS
Le village de Krébedjé (Fort-Sibut).
M. Savorgnan de Brazza.
Le gouvernement, décidé à faire toute la lumière sur les faits atroces reprochés à deux fonctionnaires coloniaux, M. Gaud et M. Toqué, et que nous avons mentionnés dans notre numéro du 25 février, a donné mission à M. Savorgnan de Brazza, gouverneur honoraire des colonies, qui fut l'un des plus célèbres pionniers de la France en Afrique, de poursuivre une enquête complète sur la situation de notre colonie du Congo, dont il fut, précisément, le fondateur et dont le chef-lieu porte son nom. M. de Brazza s'embarquera le 15 de ce mois pour se rendre à Brazzaville et de là dans le Haut-Congo et le Haut-Oubangui.
On souhaiterait, on voudrait pouvoir espérer que cette enquête ne confirmât pas les effroyables accusations que l'on connaît, mais qu'au contraire elle démontrât que le Congo fut toujours, partout, la terre idyllique que montre la photographie ci-dessus, où de bons nègres oisifs, et contents de peu, s'amusent à des jeux d'enfants au grand soleil.
Carte de la région du Haut-Oubangui, où va
enquêter la mission Brazza.
Ce Toqué, encore que certaines lettres de lui, qui ont été récemment publiées, révèlent un détraquement littéraire un peu inquiétant, n'a vraiment pas l'air de la bête féroce qu'il serait si les crimes qu'on lui impute étaient prouvés. Allongé sur son rocking-chair, son boy attentif à ses côtés, il semble seulement, pour le quart d'heure où fut pris le cliché qui le représente ici, un fonctionnaire qui a des loisirs et qui s'ennuie, peut-être.
Il est vrai que l'ennui est souvent un terrible conseiller!
Toqué au poste de Fort-Crampel (Gribingui).
LES «VENTRES DORÉS», DE M. EMILE FABRE, AU THEATRE DE L'ODÉON
Scène du 3e acte. Le cabinet du conseil d'administration de la «Nouvelle Afrique» a été envahi par la foule des petits porteurs d'actions, affolés par la dégringolade des cours; au moment où ils exhalent leur colère contre les administrateurs, le baron de Thau, président de la Société, fait son entrée, le visage radieux; il annonce la hausse; revirement complet: on acclame le baron, on lui baise les mains, c'est du délire.--A cet instant, plus de 60 personnages occupent la scène, et jamais on ne vit au théâtre spectacle aussi vivant et mouvements aussi bien réglés. Notre numéro du 25 mars contiendra le texte complet des «Ventres dorés» avec de nombreuses illustrations photographiques.
Documents et Informations.
Kiosque téléphonique public
à Stockholm.
La téléphonie pratique à Stockholm.
Heureux habitants de Stockholm et que leur sort nous apparaît enviable!
Alors que, chez nous, pour téléphoner à notre femme que nous ne rentrons pas dîner, à un ami que nous venons dans une demi-heure le surprendre et partager son brouet, il nous faut courir à la recherche d'un bureau de poste, solliciter l'employé embusqué derrière son grillage, subir l'interminable attente d'un tour problématique, si bien que le mieux que nous ayons à faire est souvent de prendre une voiture,--ils ont, là-bas, le long de promenades, de commodes cabines pas beaucoup plus décoratives, évidemment, que les kiosques de nos boulevards, mais ingénieusement disposées, avec leur partie inférieure à claire-voie, pour qu'on puisse voir, en passant, si elles sont occupées. Et de là, moyennant dix centimes glissés dans une fente semblable à celle de nos distributeurs automatiques, on met en branle la sonnette d'appel et,--qui sait,--peut-être a-t-on immédiatement, sans poser si peu que ce soit, la communication demandée.
Le thé chez le dinosaure.
«Dinosaures, dit le dictionnaire, du grec deinos, terrible, et sauros, lézard, sauriens de très grande taille qu'on trouve à l'état fossile.» Les dinosaures étaient donc de monstrueux lézards qui existèrent, aux époques géologiques, aux temps indéterminés où se formaient les terrains appelés, par les savants, jurassiques. Et ils vivaient, croit-on, à en juger par leur structure dont quelques caractères l'appellent les plantigrades, d'autres les sauriens amphibies, crocodiles et caïmans, moitié sur les arbres et moitié dans l'eau.
Les restes d'un de ces dinosaures, d'une variété appelée brontosaure, furent découverts en 1897, aux Etats-Unis, dans les montagnes Rocheuses. On passa deux années à extraire du sol le fossile. Les cinq années suivantes furent employées à nettoyer les ossements et à reconstituer le squelette. Cette besogne délicate vient seulement d'être achevée. Alors, le Muséum américain d'histoire naturelle, à New-York, tout fier d'être le seul au monde qui, actuellement, puisse montrer une pièce pareille, a, pour l'inaugurer, la présenter au public, convié un certain nombre de sommités scientifiques et, tout naturellement, dans un but de vulgarisation, des hommes du monde et de gracieuses femmes à un thé aussi élégant que pittoresque.
Les tables étaient dressées dans la salle même où le brontosaure érige sa formidable armature. Et ce dut être un spectacle fort amusant et, en tout cas, inattendu que celui de cette foule d'invités corrects, de professional beauties habillées à la dernière mode, fleur de la société new-yorkaise, évoluant, discutant, caquetant, autour de ces tables fleuries servies par de raides maîtres d'hôtel en frac et plastron glacé, devant ce squelette de vingt mètres de long, monstrueux vestige d'un animal contemporain de quelque déluge plus ancien encore que ceux que virent Deucalion ou Noé.
Un thé au Muséum de New-York dans la salle du dinosaure.
La race et la couleur chez le cheval.
C'est une sorte de dogme, accepté par les éleveurs, que les races pures sont toujours de couleur sombre, et leur répugnance est grande pour les reproducteurs de robe claire et notamment sous poil gris et blanc. Dans les stations de monte, lorsque l'administration des Haras place un excellent reproducteur percheron de couleur grise, des réclamations se produisent. Nos éleveurs veulent des percherons noirs.
Or, se basant sur des recherches très étendues, M. Lavalard, dont l'observation sur la cavalerie de la Compagnie générale des Omnibus date de plus de trente ans, affirme que la coloration de la robe chez le cheval ne peut être considérée comme un caractère de race.
Bien plus, la robe du vrai percheron serait le plus souvent grise et les types de couleur sombre auraient le plus souvent des formes et des jarrets défectueux.
Dans le même ordre d'idées, on n'est pas autorisé à dire qu'il existe une race nivernaise de chevaux de trait, parce que les éleveurs lui ont donné une robe noire. Les nivernais sont bien des métis, qui ne supportent pas la comparaison avec les vrais percherons. La robe foncée, provenant de mésalliances ou de croisements, n'a pu qu'altérer la qualité d'énergie et d'endurance de la race percheronne.
D'ailleurs, si l'on envisage le pur sang, on voit de temps à autre reparaître la robe grise que l'administration des Haras, s'appuyant sur un préjugé erroné, a voulu interdire. N'a-t-on pas vu des pur sang gris, tels que le Sancy et sa fille Semendria, démontrer, sur les hippodromes, qu'ils n'étaient pas inférieurs à ceux de couleur sombre?
Les derniers aurochs européens.
On sait qu'aux Etats-Unis le gouvernement a dû intervenir pour protéger les bisons contre la destruction totale dont ils étaient menacés et qu'un énorme troupeau de ces beaux animaux est réuni dans un parc spécial et s'y développe sous la protection de l'Etat.
Il en est de même en Europe, où l'on ne trouve plus d'aurochs ou bisons que dans la Lithuanie, en Pologne. C'est dans une forêt voisine de Biélovège, célèbre par ses chasses, que l'on peut voir les derniers bisons européens. On protège, avec un soin jaloux, les 700 derniers représentants de cette belle race animale, appelée à disparaître, et qui sont d'ailleurs la seule curiosité de la forêt de Biélovège.
D'après une légende du pays, ces animaux, d'allure paisible, mais très dangereux quand on les excite, auraient jadis quitté leur forêt pour attaquer et mettre en fuite une horde de Tatars.
L'âge où l'on se marie à Paris.
Il a été fait en 1902 un total de 25.728 mariages, exactement, à Paris. Comme l'on connaît l'âge de chacun des conjoints, il est facile de savoir à quelle période de la vie les gens entrent le plus fréquemment dans les liens conjugaux. Tout d'abord, il faut indiquer les limites extrêmes. Elles sont fort distantes l'une de l'autre: on commence à se marier à 16 ans et même un peu avant, et l'on continue à 70 ans et même après. En 1902 se sont mariées 41 Parisiennes de moins de seize ans et 4 de 70 ans et plus. Il ne s'est point marié de Parisiens de moins de 16 ans, mais on en compte 113 ayant de 16 à 19 ans qui sont entrés dans la vie conjugale. L'âge où l'homme se marie le plus à Paris, c'est de 25 à 29 ans. Pour cette période nous comptons plus de 11.000 mariés, alors qu'aux périodes immédiatement précédente et suivante (20 à 24 et 30 à 34), le chiffre est très inférieur: 4.000 environ. L'âge d'élection de mariage des femmes est moins caractérisé. Il y a bien un maximum pour la période de 20 à 24 ans; mais on se marie encore beaucoup à la période suivante. De 20 à 24 ans, nous comptons 9.621 mariages; de 25 à 29, 6.267. A mesure que l'on considère des âges plus avancés, la proportion des hommes l'emporte de plus en plus sur celle des femmes. Dans les mariages tardifs, la proportion des hommes âgés est nettement supérieure à celle des femmes âgées. Il faut remarquer que si l'on considère la différence d'âge des époux, il y a à Paris une forte proportion de mariages où l'épouse est plus âgée que l'époux pour les unions où le mari est le plus âgé.
En 1902, il a été célébré 25.728 mariages, avons-nous dit. Or, dans 18.073 cas, le mari était le plus âgé; mais dans 7.155 cas il était le plus jeune. C'est dans les XVIIe et XVIIIe arrondissements que la proportion des mariages à mari plus jeune est le plus élevée. La différence d'âge peut être considérable. Elle varie de 1 à 25 ans et plus; dans 73 unions, la différence d'âge était de plus de 20 ans à l'avantage de la femme, «Avantage» est une forme de langage qui pourrait se discuter.
| A VALESCURE.--Une fontaine de Théodore Rivière. Phot. Bandieri. La colonie étrangère qui hiverne a Valescure, sur la Côte d'Azur, a eu la généreuse idée de doter ce joli faubourg de Saint-Raphaël d'une fontaine artistique et en a confié l'exécution au sculpteur Théodore Rivière: notre photographie permet d'apprécier la conception fantaisiste de l'artiste. Cette fontaine a été inaugurée le 27 février. | A ROME.--Un cyprès historique abattu par un orage. Phot. Abeniacar. Au musée des Thermes, à Rome, il y avait, au milieu du cloître des chartreux, édifié par Michel-Ange, des cyprès qui, d'après la légende, étaient contemporains du génial artiste et qu'on entourait d'une pieuse vénération. L'avant-dernier de ces arbres vient de s'abattre, miné par les ans et achevé par un violent orage. |
Le commerce du Japon en 1904.
On aurait pu croire que la guerre paralyserait dans une certaine mesure le mouvement commercial du Japon. Il n'en a rien été. Pendant l'année qui vient de s'écouler et qui, presque tout entière, a été une année de guerre, le commerce du Japon a été plus considérable que jamais, s'élevant à 1.780 millions de francs, dont 957 aux importations et 823 aux exportations. Comparée à l'année précédente, l'année 1904 a donné un excédent de 210 millions.
Il faut noter les exportations d'or, qui ont été très fortes et ont atteint plus de 260 millions de francs.
Mouvement littéraire
Madame Rècamier et ses amis, par Edouard Herriot (Plon, 2 vol. à 7 fr. 50 chacun.)--Mémoires du comte de Rambuteau, publiés par son petit-fils (Calmann-Lévy, 7 fr. 50). Misère et Assistance, par Louis Singer (Hébert, 2 fr.).--Nouveau Dictionnaire historique de Paris, par Gustave Pessard (Rey, 30 fr.).
Madame Rècamier et ses amis.
Née le 4 décembre 1777, à Lyon, de Me Jean Bernard, conseiller du roi, notaire, Mme Rècamier vint s'installer de bonne heure à Paris, avec sa famille. Garda-t-elle l'empreinte de sa ville natale? Eut-elle pendant sa vie cette décence tendre, cette chasteté voluptueuse, cette séduisante réserve que M. Renan considérait comme la marque de la femme lyonsaise? Elle nous apparaît bien avec ces traits charmants, mais dont il ne faudrait peut-être pas faire un privilège ethnique. A seize ans, on la maria avec le banquier Jacques Rècamier qui en avait quarante deux. Etait-il son père, comme l'a prétendu Mme Mohl, et l'épousa-t-il uniquement pour lui faire passer sa fortune? Cela nous expliquerait certaine réputation qu'on fit à Mme Rècamier. Cette opinion, à laquelle M. Herriot s'attarde un peu, ne me semble mériter aucune créance.
Sous le Directoire, partout où elle parut, elle disputa le prix de la beauté à Mme Tallien, tout en observant la plus aimable retenue. En 1798, elle rencontra Mme de Staël dont le salon eut sur elle la plus grande influence. Le trait distinctif de la vie de Juliette, ce sont les passions qu'elle inspira, sans que son bon renom en souffrit et sans qu'on ait mis en doute sa vertu. Longue est la liste de ses soupirants. Voici d'abord Lucien Bonaparte, dont les moeurs grossières ne devaient pas séduire la plus délicate des femmes. Combien nombreux ceux qui, vers 1802, se pressaient dans son salon, avec une nuance d'adoration! On y voit Louis de Narbonne, Camille Jordan, Bernadotte, Junot, Moreau, Eugène de Beauharnais, Philippe de Ségur. Devant eux, elle chante en s'accompagnant de la harpe. Mais, les deux plus empressés, ce sont les deux cousins Adrien et Mathieu de Montmorency, qui lui resteront tendrement attachés jusqu'à leur mort. Le jeune Prosper de Barante, pour qui s'était allumée Mme de Staël, s'enflamme pour la divine Juliette. Le neveu du grand Frédéric, le prince Auguste de Prusse, l'aima assez ardemment pour la vouloir épouser. Ce jeune étranger, de six ans moins âgé qu'elle, inspira à Mme Rècamier un sentiment fort et vif. Son coeur, calme à l'endroit des Montmorency, battit pour le prince Auguste. En 1812, Ballanche, âgé de trente six ans, naïf et rêveur, se présenta devant elle et resta, jusqu'aux dernières années, son fidèle suivant. Le jeune Ampère brûla l'encens de sa passion devant Juliette.
Plus tard surgit celui qui devait régner souverainement jusqu'à la fin sur la pensée de Mme Rècamier. Chateaubriand avait aperçu, pour la première fois, la divinité en 1801, à la toilette de Mme de Staël, mais l'avait perdue de vue. Ce fut à la fin de 1818 qu'il entra dans la vie de Mme Rècamier. «Ce fut l'invasion d'un épervier dans une volière, où des oiseaux harmonieux gazouillaient tranquillement autour d'une colombe. «Il avait déjà aimé et brisé beaucoup de femmes: fut-il fidèle à Mme Rècamier?
Autour du grand écrivain et près de la divine Juliette on apercevait la nièce de Rècamier, Mme Lenormant, et tous les hommes célèbres, jusqu'à Sainte-Beuve et Quinet.
Mais quelle fin eurent de si beaux jours! Tous les amis s'en vont l'un après l'autre. Ballanche meurt en 1847. Malade, impotent, Chateaubriand attend la mort dans un immense ennui. Aveugle, Juliette se tient près du lit d'agonie du grand ami, en juillet 1848. Elle-même, de la Bibliothèque où elle était allée vivre avec le ménage Lenormant, fut portée, après une atteinte de choléra, au cimetière Montmartre, en mai 1849. Bonne, fidèle, d'une beauté qu'ont immortalisée les pinceaux de David, de Gérard et celui de Massot, elle fut reine par le tact et la bienveillance. Le livre de M. Herriot, plein de documents inédits, nous rend fort bien la plus délicieuse et la plus influente des femmes du dix-neuvième siècle.
Mémoires du comte de Rambuteau.
Il représenta, en administration, les idées sages et la modération. Préfet de la Seine pendant les quinze dernières années de Louis-Philippe, c'est-à-dire pendant presque tout le règne, il s'occupa de voirie, de crèches, d'hospices, d'oeuvres de bienfaisance. Si grande était sa popularité qu'en 1848 les gens du peuple couchaient son portrait dans l'Hôtel de Ville en fredonnant:
Dors, papa Rambuteau,
T'as bien mérité de faire dodo.
Avant de prendre la préfecture de la Seine, M. de Rambuteau, qui était né dans le Mâconnais en 1781 et qui avait épousé la fille du comte de Narbonne, avait, dans sa jeunesse, exercé près de Napoléon Ier les fonctions de chambellan. Brillant danseur, il s'était distingué dans tous les bals et dans toutes les fêtes de l'Empire. Il nous peint, en détail, la société de 1809 à 1812, nous fait assister aux repas particuliers et à la toilette de Napoléon. Il fit de l'opposition sous les Bourbons et se rallia après 1830 au duc d'Orléans. Ce fut un administrateur fort humain et--ses Mémoires en font foi--un lettré qui savait écrire en la langue de la bonne compagnie.
Misère et Assistance.
Comment ne pas remarquer, parmi les récentes publications: Misère et Assistance, notes historiques, par Louis Singer (Hébert, 2 fr.)? Ce volume curieux n'est qu'une amorce qui nous fait vivement désirer la suite. Il était naturel que l'histoire de l'assistance fût écrite par un homme dont la famille est si connue par l'usage qu'elle fait de sa grande fortune.
Nouveau Dictionnaire historique de Paris.
Il nous donne sur l'origine et sur l'histoire des rues, des boulevards, des avenues, les renseignements les plus complets. Nous assistons, grâce à lui, à la création successive de la grande ville. Si le livre ne relève pas de la littérature proprement dite, il appartient à la bibliographie la plus sérieuse et à l'érudition.
E. Ledrain.