JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE
J'ai passé une soirée extrêmement intéressante, cette semaine, à voir des gens s'assommer à coups de poing. Cela se passait aux Ternes, salle Wagram, et l'énorme affluence de curieux qu'attirait si loin du centre de Paris ce spectacle très spécial et un peu effarant m'avait d'abord surprise. Mais l'ami qui m'accompagnait me renseigna:
--Nos championnats de boxe, me dit-il, ont un public; un vrai public qui en suit, depuis trois années, les épreuves avec une sympathie intelligente et passionnée, et que pousse ici non pas, comme beaucoup le croient, l'amusement de voir des hommes se faire du mal en se donnant des coups, mais le désir d'applaudir à des gestes d'adresse et de courage. Tenez, regardez. Il y a dans ce que vous allez voir une beauté que vous ne soupçonnez pas...
Les deux adversaires ont escaladé d'un bond la haute estrade carrée où va se donner l'assaut. Chacun est assisté d'un «soigneur» qui vérifie rapidement la tenue du combattant, ajuste à ses poignets les gants monstrueux qu'on vient de peser, dispose autour de lui la cuvette et la carafe pleine d'eau fraîche, un citron, des serviettes. Les deux hommes ont les mollets et le torse nus. Ils se sourient, s'abordent avec un geste de poignée de main, puis prennent du champ et, sur un signe de l'arbitre--comme subitement devenus fous--foncent l'un sur l'autre.
Et l'on voit les corps nus bondir, les bras se détendre et frapper; les chocs furieux des poings résonnent en coups mats, auxquels font écho, dans le silence de l'immense salle, les grognements de surprise, de condoléance ou d'admiration d'une foule angoissée... Coup de cloche. Une minute de repos. Deux chaises sont prestement posées à deux coins de l'estrade; les combattants s'y affalent, suants, à bout de souffle. L'un d'eux, très jeune, imberbe et de face distinguée, saigne un peu du nez et l'oeil gauche porte la marque d'un terrible coup. Le soigneur lui ventile la figure au moyen d'une serviette secouée, lui écrase aux lèvres une tranche de citron. Coup de cloche.
Ils sont debout. L'arbitre dit: «Allez.» Et de nouveau, d'un même élan rageur, éperdu, les deux corps s'entre-choquent et les poings tapent... Je demande à mon compagnon:
--Qui sont ces jeunes gens?
--Des amateurs, me dit-il. Ce très jeune homme, qui a la figure en sang, est un employé de banque. Il a pour adversaire un ingénieur. Tout à l'heure, vous verrez monter sur le ring un garçon très fort, qui appartient à la plus authentique aristocratie parisienne et vient ici donner et recevoir des coups de poing sous un nom d'emprunt. Les autres sont des commerçants, des étudiants, de jeunes fonctionnaires. Tous se connaissent et s'estiment; les deux jeunes gens que vous voyez en ce moment s'accabler de coups qui les épuisent sont deux amis...
Mon camarade s'amusait de ma stupeur.
--Je vois bien, me dit-il en riant, que la psychologie du boxeur est quelque chose qui vous échappe. Il vous semble qu'un homme ne puisse en frapper violemment un autre qu'à condition d'y être entraîné par un sentiment de colère et de haine; et il vous paraît invraisemblable, surtout, qu'un monsieur qui vient de recevoir dans la figure un coup de poing qui l'aveugle, lui met en sang le nez, lui casse une dent, ne se sente pas animé contre son adversaire d'un besoin fou de se venger, de lui faire mal... Non. Le boxeur n'éprouve pas ce sentiment-là. Le boxeur, en face de l'adversaire, se dédouble. Il n'est plus un être sensible et moral qui aime ou qui déteste, qui a peur ou qui a pitié. Il est une machine intelligente et raisonnante, qui ne se meut que dans le but de prouver son adresse, sa vigueur. L'excitation de la colère ou de la haine ôterait tout mérite à l'audace du boxeur; et c'est pour cela qu'il n'y a rien de plus noble que le courage sportif;--j'entends le courage qui consiste à affronter une souffrance physique par plaisir, et à ne jamais garder rancune d'un coup douloureux à celui qui vous l'a porté... Et ce qui vous prouve, madame, que cette façon de passer le temps a bien son charme, c'est que personne n'a forcé aucun de ces jeunes gens à venir ici se faire meurtrir de coups. Tenez: en voici un qui s'évanouit; eh bien, je parie que si vous l'interrogez dans dix minutes, il vous déclarera qu'il aime bien mieux être à sa place qu'à la vôtre.
L'assaut finissait. Soutenu par deux amis, l'un des combattants (le plus grand, le plus vigoureux d'aspect) s'en allait chancelant, ruisselant de sueur, vers le vestiaire, tandis que, fort essoufflé aussi, le vainqueur--le petit employé de banque à figure d'adolescent--quittait le ring dans une tempête d'acclamations et se hâtait d'aller serrer la main à l'ami qu'il venait, comme disent ces messieurs, de «descendre». Visiblement, ce petit homme était le favori de la foule. J'interrogeai mon compagnon:
--Pourquoi semble-t-on le préférer à l'autre?
--Parce qu'il est le plus petit; parce que d'avance on le considérait comme battu. Alors la surprise de cette victoire amuse; elle satisfait en nous deux penchants qui habitent l'âme de tous les Français: la sympathie que les petits nous inspirent quand ils sont aux prises avec les gros; et ce secret instinct de contradiction, de fronde, qui nous fait trouver «amusante» la victoire qu'on n'attendait pas, surtout si par avance l'adversaire a trop bruyamment nié qu'on le pût battre. C'est un sentiment qu'on cultive en nous dès le bas âge. Si vous êtes jamais allée à Guignol, madame, vous avez pu voir comme nos enfants se réjouissent de voir Polichinelle rosser le commissaire...
--Je n'ai pas vu cela, dis-je, mais quelque chose, en effet, d'équivalent. J'ai vu, dans plusieurs salons, ces temps derniers, des Parisiens commenter narquoisement les défaites de mes compatriotes en Mandchourie. Ils ne s'en réjouissaient pas, assurément; mais, enfin, c'était bien le sentiment que vous indiquez-là. Ces victoires imprévues de nos ennemis, cette revanche des petits contre les gros, ce démenti infligé à de trop orgueilleux pronostics, amusaient visiblement leur dilettantisme: c'est Polichinelle rossant le commissaire... Vous avez raison. Et l'on a beau être l'ami du commissaire, et le plaindre de tout son coeur, et souhaiter sa revanche, on a bien de la peine à ne pas laisser voir qu'au fond--tout au fond--l'on est un peu séduit par cette gloire inattendue et paradoxale de Polichinelle. On ne l'aime pas, sans doute, mais il «intéresse». C'est notre faute, peut-être. Nous avions juré trop vite de le mettre en morceaux...
Il paraît qu'une mode est à la veille de se créer à Paris; et cela est mieux qu'une mode nouvelle, ou pis; c'est une petite révolution: on voudrait essayer de remplacer, dans la coiffure et au corsage des jeunes mariées, le bouquet de fleurs d'oranger par une touffe de marguerites et de roses blanches. Ce sont, me dit-on, des jeunes filles du monde le plus élégant qui ont imaginé cela. Des filles du peuple, en effet, n'y eussent point songé, non plus que de simples bourgeoises. Celles-là ont le respect des traditions. C'est justement de quoi les autres s'impatientent. Il déplaît à ces petites femmes d'arborer, le jour de leur mariage, une sorte d'insigne que leurs couturières ou leurs femmes de chambre ont, comme elles, arborées, ou arboreront... Le côté «égalitaire» de cette tradition choque leur fierté, et puis elles la trouvent «vieux jeu»; et c'est assez pour que leur snobisme la condamne.
Au surplus, pourquoi se gêneraient-elles? Leurs maris vont à l'autel en redingote; dans vingt ans, elles les y accompagneront en robes de visite, les roses blanches seront devenues des roses roses, et la voilette noire aura remplacé le voile blanc. Tout passe!
Tout passe, ou passera: même la mode de distribuer des prix aux écoliers. On me dit que depuis plusieurs années déjà on a renoncé, en beaucoup d'écoles, à la mode des couronnes en papier vert ou doré, que nous éprouvions autrefois tant de joie à sentir se poser sur nos fronts; fleurs d'oranger, couronnes scolaires... deux coiffures qui se démodent. Mais ce n'est pas la couronne seule qui est menacée à présent; un conseiller municipal a proposé cette semaine que les familles dont les enfants fréquentent les écoles communales de Paris fussent consultées sur la question de savoir s'il ne conviendrait pas que les volumes aussi fussent supprimés et que le prix en fût consacré à former de petites bourses de vacances dont bénéficieraient les enfants pauvres.
C'est une idée touchante et qui séduira beaucoup de pères de famille, notamment ceux dont les enfants n'ont jamais de prix. Elle séduira aussi, çà et là, les philosophes (trop nombreux!) qu'exaspère la glorification d'une supériorité, quelle qu'elle soit, et à qui le «fort en thème», avec son précieux chargement de volumes dorés sur tranches, apparaît déjà comme une espèce de petit tyran. Le fort en thème, c'est quelqu'un qui a réussi; c'est quelqu'un qui s'élève... et de qui, par conséquent,--dès l'école,--il semble sage de se méfier. On ne l'empêche pas d'être le premier de sa classe, parce que cela est impossible; mais on lui répète, en toute occasion, que ses prix ne sont vraiment la preuve de rien; qu'il croit savoir quelque chose et qu'il ignore tout; que, dans la vie, ce sont probablement les cancres qu'il a battus au lycée qui le battront. Si bien que les insuccès scolaires, qui étaient autrefois un sujet d'humiliation dans les familles, y répandent maintenant une sorte de gaieté. C'est le cancre qui fait le malin et le bon élève qui a l'air bête... Au moins la joie lui restait-elle, à ce fort en thème, d'accumuler de beaux livres dans sa bibliothèque; et voilà qu'on parle de lui retirer cette joie--la dernière.
Il est vrai que ce seront les pauvres, à ce qu'on dit, qui en profiteront. Méfions-nous!
L'intérêt des pauvres est qu'on les aime: et je ne pense pas que ce soit un bon moyen de les faire aimer de nos enfants que de voler à ceux-ci leurs livres de prix, sous prétexte de charité. Combien sont de plus fins psychologues ceux qui pensent qu'on ne secourt bien la misère qu'en fournissant aux riches l'occasion, non de se sacrifier, mais de se réjouir en son honneur! Je sais des femmes d'excellent coeur qui payent volontiers vingt francs le plaisir d'assister à un concert de bienfaisance, et qui seraient très vexées qu'on les forçât, pour faire l'aumône, d'enlever vingt francs de fleurs à leur chapeau.
Sonia.