Mouvement littéraire.

La Beauté d'Aleias, par Jean Bertheroy (Flammarion, 3 fr. 50).--Esclave, par Gérard d'Houville (Calmann-Lévy, 3 fr. 50).--Le Prisme, par Paul et Victor Margueritte (Plon, 3 fr. 50).

La Beauté d'Aleias.

La jeune Doris, d'Egine, a donné les premiers battements de son coeur au jeune athlète Alcias, dont les ancêtres ont cueilli tant de lauriers dans les jeux de la Grèce. D'une gracilité vigoureuse, d'une souplesse et d'une force surhumaines, Alcias dépasse en beauté tous les hommes de ce beau pays. Ce que Doris adore en lui, ce n'est ni son âme, ni sa fortune, ni les douces paroles de ses lèvres: c'est sa beauté. Mais comment Vicias peut-il répondre à ses voeux et l'épouser? N'est-il pas tenu, jusqu'à ce qu'il ait conquis tous les prix, à une continence absolue? La chasteté, gardienne de la force, est imposée aux athlètes. Comme il aime Doris, il se hâte de passer par tous les travaux et de couronner rapidement sa carrière. Aux jeux Pythiques, aux jeux Olympiques, il terrasse ses adversaires. A la lutte de Némée--la lutte ultime--Alcias remporte encore la victoire, mais à quel prix! Le poing ganté du ceste de son rival lui a enlevé la lumière des yeux. En lui voyant le regard éteint, Doris sent que le charme est rompu. Ce que cette Grecque d'Egine idolâtrait dans Alcias, c'était la perfection du corps, l'harmonie divine de tous les traits. Sans beaucoup d'espoir, elle le mène au sanctuaire d'Epidaure où s'opèrent, sous la direction des Asclépiades, de nombreux miracles. O bonheur! Alcias recouvre à la fois la clarté des yeux, la beauté première et tout l'amour immense de Doris. A côté de ces deux êtres, Mme Jean Bertheroy a imaginé une poétesse, soeur d'Aleias, laquelle, malgré la chasteté qu'elle doit à la déesse de la Sagesse, s'est donnée à un sculpteur, Osthanès, lequel semble puni des dieux --la scène reste dans un certain vague, peut-être voulu--pour être sorti des traditions et du style conventionnel et avoir représenté, dans sa réalité, le bel Alcias. On peut faire des réserves pour cette partie du roman. Mais quelle poésie Il y a l'amour éternel, le même partout! Il y a la Grèce dans ses temples, dans ses jeux, dans ses paysages, dans ses nobles passions! On en devient le citoyen heureux en lisant la Beauté d'Aleias; on se mêle au peuple d'Egine; on se plonge avec ravissement dans le torrent d'idéalisme qui s'échappe de l'âme poétique de Mme Jean Bertheroy.

Esclave.

Mme Gérard d'Houville (Mme Henri de Régnier) place ses personnages dans la Louisiane, pays ardent où il y a des nègres et des négresses, et où la femme, sensible à l'amour, dominée par la passion, semble avoir vis-à-vis de l'amant une âme soumise d'esclave. Ici, la donnée romanesque est peu de chose. Antoine Ferlier--que de noms français dans la délicieuse Louisiane!--regagne, après un séjour en France, la terre natale, et New-Orléans. Son premier soin est de chercher une jeune femme, Grâce Mirbel, qui autrefois a été son amie; il en avait même fait son esclave, la broyant sous ses caprices, lui enlevant jusqu'à la force de se plaindre. Comme elle a souffert par lui! Il l'a tout à coup abandonnée et, pendant quatre ans, pendant son séjour en France, n'a pas même pris la peine de lui envoyer un mot de souvenir.

En quel état va-t il la retrouver? Redeviendra-t-elle sa chose? Un jeune cousin de Grâce Mirbel s'est épris de la jolie cousine; il a dix-neuf ans et toute l'ardeur d'un chérubin sensuel. La jeune femme a peur d'Antoine Ferlier qu'elle revoit; elle se rappelle ses angoisses anciennes et son esclavage dans lequel elle ne veut pas retomber. Suppliante, elle conjure Charlie, le jeune chérubin, de la délivrer, d'éloigner l'infernal Antoine. On apporte à Grâce le corps transpercé de l'éphèbe amoureux qui s'est battu en duel, pour l'amour d'elle, avec son rival. Derrière Charlie ensanglanté apparaît Antoine, et là, on ne sait comment, redevenant esclave, obéissant à l'oeil implacable de l'ancien amant, elle s'abandonne dans ses bras et reprend ses chaînes. C'est là surtout une oeuvre de poète. Toute fois, pas de lyrisme désordonné dans ces pages. Sous les magnoliers aux larges feuilles et sous les citronniers, Mme d'Houville nous montre des êtres étranges, parfois un peu pervers, mais en usant de mots habilement choisis et de jolis apprêts. Elle fait avec raffinement et coquetterie la toilette de sa phrase.

Le Prisme.

Pierre Urtrel habite la bonne ville de Rouen. Il est jeune, prétentieux, sans grande fortune; il a terminé ses études de droit et fréquente vaguement le Palais de justice. Son rêve, c'est de rencontrer une riche héritière qui lui permette de mener la vie facile qu'il désire. Sa mère, du reste, l'encourage dans ses visées et l'aide à trouver la perle cherchée.

Autour d'eux beaucoup de jeunes filles s'agitent en quête d'un époux. Parmi elles, M. Pierre Urtrel et sa mère remarquent une demoiselle, Hélène de Josserant, assez jolie et qui aura, dit-on, sans compter les espérances, trois cent mille francs de dot. De quels lacets on entoure Hélène et sa famille! A la nouvelle que la fortune de ce côté est beaucoup moins considérable qu'on ne le supposait, on rompt de la façon la plus rapide et la plus comique tous les pourparlers, lesquels étaient allés jusqu'à l'officielle demande en mariage. Délivré d'Hélène et s'applaudissant d'avoir vu clair avant la fatale conclusion, Pierre Urtrel avise une jeune étrangère des Amériques, ardente et riche, Luisa Ferro. De quelles séductions il la poursuit! Quel amour il lui témoigne! Mais en apprenant que le père naturel de Luisa a succombé à une attaque d'apoplexie, sans avoir préalablement fait de testament, et que Luisa est devenue une fille pauvre, il se détourne de la superbe Américaine.

Ces deux échecs ne le découragent pas. Parmi les jeunes Rouennaises, il a distingué une demoiselle Trapier, aussi pourvue de biens qu'elle l'est peu de beauté. Il marche de ce côté, se montre câlin, joue de tous ses moyens et obtient la main et la bourse de la demoiselle. En même temps, d'aristocrate qu'il était de principe et de tempérament, il se fait démocrate-radical avec les Trapier et convoite un siège à la Chambre des députés. Paresse et jouissances, il aura tout ce qu'il estime le bonheur de la vie. Chemin faisant il avait été réellement touché par la grâce et l'intelligence d'une jeune fille. Jacqueline Yvelain. Mais, comme elle ne pouvait pas lui procurer ce qu'il convoitait de toute son âme, il n'a pas donné suite à son amour. La richissime Trapier a été préférée à l'aimable et touchante Jacqueline. Mère et fils constituent dans le roman de MM. Margueritte un duo fortement uni et très peu sympathique, regardant tout à travers le prisme de l'argent. Moins mélodieux que Mme Bertheroy, moins coquettement apprêtés que Mme d'Houville. MM. Margueritte ont une phrase bien à eux, colorée, emportée et tout à fait appropriée à la vie et aux peintures du roman moderne.
E. Ledrain.