LES ROUTES D'EAU DE HOLLANDE

«Dieu a créé la mer, dit un vieil adage latin qui a cours encore aux Pays-Bas. Le Hollandais a créé la terre.» Et il faut reconnaître que le Hollandais, patient et tenace, a réalisé là une oeuvre de Titan, jamais achevée, d'ailleurs, depuis des siècles qu'elle continue de s'accomplir, toujours précaire, et devant laquelle, involontairement, on songe aux travaux expiatoires imposés à certains héros de la mythologie, à quelque tonneau des Danaïdes à rebours, que tout un peuple serait condamné non plus à remplir, mais à épuiser, sans espoir d'en jamais découvrir le fond.

La Hollande est menacée par les eaux de tous côtés: du nord par l'Océan et ses marées; du midi par les fleuves qui, à la merci d'une embâcle de glaces, à la fin de l'hiver, d'une période exceptionnelle de pluies, pourraient inonder tout à coup de leurs eaux bourbeuses des lieues de territoire, ruinant le pays, engloutissant les habitants. A chaque pas, dans son histoire, on rencontre le récit de catastrophes pareilles.

Au moment où, en 1810, Napoléon étendait sa serre vers la Néerlande, il la définissait: «Une terre d'alluvion formée par le Rhin, la Meuse et l'Escaut.» Il lui semblait ainsi justifier sa conquête. Maître des trois fleuves, il estimait de son droit de posséder encore les vases et les sables qu'ils avaient déposés à leurs embouchures. Mais quels collaborateurs a eus ici la nature! Sans le génie de ses habitants, toute cette contrée ne serait qu'un incertain marécage. Un peuple qui a conquis dans de telles conditions le sol qu'il habite est, mieux qu'aucun autre, fondé à en revendiquer la libre jouissance; il a doubles titres à l'indépendance.

La Hollande est habitable seulement grâce à la lutte continuelle des hommes contre l'envahissement des eaux, grâce à un effort sans trêve. Non seulement le Hollandais a, comme l'affirme le dicton, «créé la terre», mais, cette création, il la poursuit au jour le jour. Il semble perpétuer, sans se reposer un moment, l'acte divin et du limon fait surgir les champs, les prés, les bois.

Cette lutte dure depuis des temps immémoriaux. Dès le onzième siècle, les chroniques mentionnent l'existence de digues nombreuses opposées aux flots. Il y a, comme dans toute guerre, des alternatives de victoires et de défaites. Tantôt on conquiert sur l'ennemi, tantôt il prend d'éclatantes revanches. De 1500 à 1860, on a perdu sur la mer 1.589.000 hectares. On en a reconquis 360.000 seulement. Mais on ne désespère pas de regagner l'avantage, et l'on s'occupe maintenant de dessécher, dans le Zuyderzée, 200.000 hectares d'un coup.

Un menu détail de la langue administrative apparaît comme très caractéristique de la situation, de la structure du pays. Le service des ponts et chaussées s'appelle, là-bas, le Waterstaat, le département de l'eau. C'est, pour la Hollande, plus sûrement que ses deux ministères de la guerre et de la marine, le vrai ministère de la défense nationale.

Pour soutenir les assauts furieux des vagues ou des inondations, il a construit, il construit, répare, entretient des barrages plus résistants que des murailles de forteresses: il en a maintenant plus de 2.500 kilomètres à surveiller.

On peut dire que c'est à lui, autant qu'à la nature, que le paysage hollandais doit son aspect particulier, puisque c'est lui qui a créé les digues et les canaux, ces deux ouvrages qui donnent à la Hollande son allure, en même temps qu'ils sont nécessaires à son existence même; lui qui a aménagé les polders, ces terres sorties à peine des eaux génératrices, les a entourés de barrages étanches, puis découpés par des canaux, des fossés, des rigoles, et, enfin, à l'aide de pompes, les a desséchés, rendus cultivables et habitables.

C'est lui qui a dessiné ces damiers plus ou moins réguliers, où les tapis verts et drus de rives plates margent les longues bandes d'eau calme, immobile, des canaux, de loin en loin troublés, un moment, par le passage de quelque barque chargée de scintillants bidons, qui conduit au pâturage, à l'heure de la traite, garçons et filles de ferme, ou encore, dans d'autres contrées, par la lente promenade du coche d'eau, remorqué à la cordelle sur le chemin de halage dallé de briques, par des bateliers en vestes courtes, en larges culottes. Car, ici, pas de routes: un large canal est le grand chemin, accessible aux grosses barques; le chemin vicinal est un simple fossé; le sentier d'exploitation rurale, une étroite rigole d'assèchement.

Le Waterstaat toujours a construit ces ports avenants, animés d'une vie si placide, même au fort du travail, avec leurs quais parfois ombragés de fraîches verdures, au pied desquels se pressent les barques pansues, leurs dérives relevées sur leurs flancs lourds comme les élytres repliés d'un coléoptère.

Bord de canal à Middlebourg, dans l'île de Walcheren (Zélande).

Et même les moulins, ces pittoresques moulins alignés souvent par centaines dans les prairies et dans les cultures, au bord des canaux, et agitant leurs bras grêles «comme des marins qui échangeraient des signes de détresse sur un navire qui fait eau», sont encore des créations, des auxiliaires du Waterstaat. Pour la plupart ce sont de faux moulins, des moulins qui ne moulent rien, mais qui actionnent seulement des pompes d'épuisement.

Peut-être n'ont-ils plus long temps à remplir ce rôle utile. Déjà, l'administration emploie beaucoup les turbines à vapeur, et près de six cents de ces engins perfectionnés, développant plus de 20.000 chevaux de force, sont en service dans l'étendue du pays. Quoiqu'il en soit, si nombre des moulins, des si jolis moulins hollandais, disparaissent, ce sera toujours au Waiersimal qu'il faudra s'en prendre.

Et en tout, partout, le Waterstaat, le département de l'eau, apparaît comme une manière d'auxiliaire, de collaborateur actif, jamais las, de la Providence, qui avait fait à ce pays des conditions d'existence si ingrates et si rudes; comme un génie bienveillant, compatissant, secourable, qui répare, dans la mesure de sa puissance, les torts primitifs du destin.

1. Dans le port de Dordrecht.--2. Quai d'Amsterdam--3. La Meuse à Dordrecht.--4. Les moulins près de Rotterdam.

Reproduction exacte de la chapelle et de la grotte de Lourdes, édifiée dans les jardins du Vatican.

S. S. le pape Pie X prononce une allocution en réponse à celle de Mgr Schoepfer, évêque de Tarbes.

INAUGURATION D'UNE REPRODUCTION DU SANCTUAIRE DE LOURDES DANS LES JARDINS DU VATICAN
Photographies G. Felici.--Voir l'article, page 232.


MONSEIGNEUR FAVIER Mgr Favier, vicaire apostolique français du Pé-Tchi-Li, vient de mourir, à Péking, sa résidence, à l'âge de soixante-sept ans. Né à Marsannay (Côte-d'Or), d'une famille d'humble condition, il entrait, à sa sortie du séminaire de Dijon, dans la congrégation des lazaristes et s'embarquait presque aussitôt pour la Chine, où il devait passer les quarante-trois années de son apostolat.

Dès le début de sa longue carrière de missionnaire, il s'était signalé non seulement par son zèle de propagandiste, mais encore par son souci de s'initier le plus complètement possible à la langue et aux coutumes du Céleste Empire; aussi, bien avant son élévation à l'épiscopat en 1897. son ardeur militante, son infatigable activité, son influence exercée au profit des intérêts de la France, en avaient fait un personnage de haute importance.

Vénéré de la colonie européenne, sans distinction de nationalité ni de culte, il jouissait, d'autre part, d'un grand crédit auprès de l'impératrice de Chine, qui lui avait conféré le mandarinat de 1re classe.

Elle était singulièrement originale, la physionomie de ce prélat mandarin, portant tour à tour le vêtement ecclésiastique et le costume de tao-taï, le plus souvent coiffé d'une toque de loutre, et nul cadre ne pouvait mieux s'adapter à une telle figure que la demeure où Mgr Favier s'était entouré d'une inestimable collection d'objets d'art chinois dont la plupart ont été reproduits dans son bel ouvrage sur Péking.

On n'a pas oublié son rôle héroïque en 1900, dans la cathédrale du Peï-Tang assiégée par les boxers. Les épreuves subies à cette époque avaient ébranlé sa santé, et, il y a un an, une attaque de paralysie réduisait à l'immobilité le vaillant homme d'action qui vient de s'éteindre.


"Mineur au repos", par Constantin Meunier.Phot. E. F.
Mais, dans la mémoire des générations, il demeurera surtout comme le plus compatissant et le plus admirable des sculpteurs de l'ouvrier. L'écrivain Camille Lemonnier, qui lui a consacré un fort beau livre, lui avait demandé sa collaboration pour l'illustration d'un ouvrage qu'il préparait sur la Belgique. Constantin Meunier, que son instinct poussait déjà vers le naturalisme, vers la traduction des scènes de l'existence courante, s'en était allé vers le Borinage, la contrée sombre des charbonnages et des usines. Il y entrevit sa terre promise. Peu après, il acceptait, heureux à la pensée des oeuvres possibles, de s'exiler, comme professeur de dessin, à Louvain. Il allait vivre là au milieu des mineurs, des herscheurs, les premiers héros de cette sorte de Divine Comédie des prolétaires qu'il a coulée dans le bronze. Pour les immortaliser, il reprit l'ébauchoir et la glaise. Sa sympathie, d'ailleurs, ne s'arrêta pas à eux seuls.
CONSTANTIN MEUNIER Le sculpteur Constantin Meunier est mort, le 4 avril, à Bruxelles, où il était né le 12 avril 1831. Quelques jours seulement avant ce dénouement d'une carrière exceptionnellement féconde, un de ses intimes, M. Paul Matout, prenait de lui, dans son atelier, la photographie que nous avons la bonne fortune de publier et qui le représente au milieu de ses oeuvres, devant l'une de ses toiles rapportées du «Pays Noir»,--l'expression est de lui,--et l'un de ses bustes si puissamment expressifs. Constantin Meunier avait longtemps et opiniâtrement cherché sa voie. Fils d'un petit fonctionnaire, entraîné par son frère aîné, le graveur J.-B Meunier, à l'atelier des moulages, il avait travaillé la sculpture avec Fraikin, un statuaire belge très académique. Puis la peinture, à son tour, l'avait séduit. Il reste, de cette période de sa carrière d'artiste, des études et des tableaux sur la Vie des Trappistes, sur la Guerre des Paysans, sur l'Espagne où l'avait conduit une mission officielle.
Constantin Meunier dans son atelier. Photographie prise huit jours avant sa mort par M. P. Matout.

Tous les humbles aux prises avec les rudes tâches, pêcheurs en lutte avec le vent et les marées, paysans acharnés contre la glèbe, cyclopes du four ou de la forge, il les a tous pétris tour à tour en des bronzes d'une étonnante ampleur de facture, d'une intensité d'expression vraiment prodigieuse.

L'apparition, au Salon de 1886, du Marteleur qui lui valut une médaille d'honneur, le révéla à Paris, lui donna d'un coup la gloire. Il avait vécu, depuis lors, environné de l'admiration, du respect de quiconque, au monde, s'intéressait aux choses de l'art.

Le paquebot "Cairo" naufragé à l'entrée d'Alexandrie. Phot. communiquée par le major W. T. Holland. Les débris du trois-mâts "Khyber", broyé par une tempête sur les côtes de Cornouailles.

Documents et Informations

Le naufrage du «Cairo».

L'un des paquebots de la Compagnie italienne de navigation, le Cairo, vient de se perdre, au moment de toucher au port, à l'entrée d'Alexandrie. Le naufrage s'est produit dans la soirée du 5 mars et c'est le lendemain matin seulement qu'on a pu venir au secours des malheureux passagers, qui, bloqués sur ce bateau à demi submergé, étaient demeurés toute la nuit dans les transes les plus vives.

Un détail intéressera nos; lecteurs et amis: c'est le Cairo qui emportait, vers l'Égypte, le numéro de l'Illustration du 25 février, si bien que nos abonnés égyptiens n'ont reçu qu'après un long retard ce numéro, consacré, en partie, à l'assassinat du grand-duc Serge, à Moscou, et, en partie, au retour du général Stoessel.

A la conquête de l'or.

De singuliers appareils ont été récemment imaginés, en Amérique, qui sont déjà employés dans les vallées de la côte du Pacifique et qui serviront bientôt en Chine aussi. Ce sont des sortes de navires pour l'extraction de l'or: des extracteurs d'or flottants. Ces navires tiennent de l'arche et de la drague. Ils sont faits pour exploiter la terre et les sables du fond et des rivages des rivières. Munis de baquets, portés par une chaîne sans fin, qui vont se remplir de sable et de terre au fond de l'eau ou sur ses bords, munis aussi d'appareils qui brisent la roche et ameublissent le sol, ces navires sont essentiellement des laboratoires très perfectionnés pour l'extraction des parcelles d'or. La terre rapportée du fond de la rivière est abondamment lavée: le métal précieux est retenu par des tamis fins ou absorbé par du mercure On estime que le navire extracteur ne perd pas un dixième d'un pour cent de l'or que renferment les terres traitées par lui. Il peut «retravailler» avec profit les amas de terre des anciens placer. La dépense pour la manipulation des terres ne dépasse pas 20 ou 25 centimes par tonne. Mais les frais de première installation sont élevés: un navire laveur d'or coûte de 250.000 à 300.000 francs. Il y a actuellement déjà une centaine de laveurs d'or de ce genre qui, se promenant le long des berges des rivières des côtes du Pacifique, «travaillent» 40 ou 45 hectares de terre par mois, c'est-à-dire convertissent de la terre ferme en boue, après en avoir extrait l'or.

La cause du tempérament bilieux.

Des personnes irritables, brusques, on dit volontiers qu'elles ont le tempérament bilieux: mais c'est là une définition qui n'a pas de prétention scientifique; et rien, jusqu'à présent, n'aurait pu autoriser à soutenir que la bile était bien la cause du tempérament en question.

Eh bien, s'il faut en croire des expériences faites par quelques médecins, ce serait, en effet, la présence anormale d'une certaine quantité de bile dans le sang qui donnerait au système nerveux du bilieux les réactions qui caractérisent son tempérament propre.

Injectée à petites doses dans le sang, la bile agirait comme un excitant de la contractilité musculaire et de l'irritabilité nerveuse physiologique; les nerfs moteurs comme les nerfs sensitifs, sous son influence, présenteraient une hyperexcitabilité très nette. Mais, si l'hyperactivité mentale et l'hyperexcitabilité nerveuse se produisent avec de petites doses de bile, avec de hautes doses c'est la dépression, le malaise intellectuel et moral que l'on obtient, avec lassitude, tendance à la mélancolie, tristesse.

Ainsi seraient réalisées expérimentalement les deux formes du tempérament bilieux: la forme légère, plutôt favorable, et la forme accentuée, pénible pour soi et pour les autres et qui rend insociable.

Et voici un exemple curieux d'une vieille locution médicale, tombée depuis longtemps dans le langage vulgaire, et qui correspondrait à une réalité très précise d'un phénomène physiologique.

Une île problématique.

Une île fait beaucoup parler d'elle, en ce moment, dans le monde maritime du Pacifique.

Mais il est difficile d'en dire grand'chose: elle ne porte point de nom et, par surcroît, on ne sait même pas au juste si elle existe. Elle se trouverait entre les côtes du Mexique et l'archipel des Hawaï. Si l'on demande comment il se fait qu'on ait de telles incertitudes à l'égard de son existence, il n'est pas difficile de répondre: il suffit de faire observer que les parages où elle se trouverait sont de ceux que la navigation connaît et fréquente le moins. On ne passe pour ainsi dire jamais dans la région dont il s'agit. C'est dans les observations de baleiniers, dans les débuts du dix-neuvième siècle, qu'on a trouvé des raisons de croire à l'existence de cette île; mais les expéditions envoyées en 1827 et 1837 pour vérifier cette existence n'ont donné aucune confirmation du bruit qui courait. En 1837 encore, on n'a rien trouvé et, en 1899, une croisière de l'Albatros est également restée infructueuse, ne révélant dans les parages supposés de l'île que des sondages de 2.000 et 3.000 brasses. En 1902, toutefois, l'existence de l'île a paru moins invraisemblable: on a trouvé un haut-fond suspect. L'an dernier on a continué les recherches, mais elles n'ont encore rien donné: il s'agit d'explorer une région de 30.000 milles carrés et l'opération demande du temps. L'île cessera peut-être, un jour prochain, d'être problématique: pour le moment, toutefois, elle le demeure.

La protection du gros gibier en Afrique orientale.

M. Palluaud, de retour d'une mission dans l'Afrique orientale anglaise et allemande, faisait connaître tout récemment à la Société de Géographie comment les Anglais et les Allemands ont limité la destruction des grands animaux qui pullulent dans la région du lac Victoria-Nyanza.

En premier lieu, la chasse est interdite sur certains territoires; puis, les permis de chasse, au moins sur territoire anglais, coûtent 1.200 francs et ne donnent que le droit de tuer deux bêtes de chaque espèce.

Il est même défendu de tirer la girafe, qui se fait de plus en plus rare.

Seule la chasse au lion est libre; mais il est vraisemblable qu'on n'en abuse pas.

Contrairement à ce qu'on croit généralement, le lion, cependant, n'attaque pas volontiers l'homme. Il lui préfère les antilopes et les ânes; et, en réalité, il est moins dangereux pour l'homme que l'hippopotame, le rhinocéros ou le buffle qui charge en troupe.

Un navire broyé. Le 14 mars, le trois-mâts barque Khyber, allant de Melbourne à Falmouth avec un chargement de grains, après une traversée excellente jusque-là, était pris par la tempête en vue des côtes de Cornouailles. En un clin d'oeil, les voiles furent arrachées et le navire fut poussé dans la baie du Mont, près de Posthgwarra. Il y mouilla l'ancre. Mais la tempête ne se calmait pas et, le 15, au matin, le bateau fut jeté à la côte avant même qu'on eût pu mettre à l'eau les embarcations. Tout l'équipage--vingt-trois hommes--périt. Et quelques minutes suffirent aux vagues furieuses pour faire de ce navire de 3.000 tonnes le tas informe de débris que montre notre photographie et où l'on ne reconnaît, de toute la coque et du gréement, que trois tronçons de mâts couchés parallèlement sur la grève, à peu près dans les positions respectives qu'ils occupaient à bord.

La balle humanitaire.

Un de nos collaborateurs scientifiques, actuellement au Japon, où il a pu avoir accès dans les hôpitaux où sont soignés les blessés de Mandchourie, nous envoie les intéressants renseignements qui suivent:

Mince, longue, légère, coquette, revêtue de son résistant manteau d'acier ou de maillechort poli, la balle moderne, faite pour la vitesse, doit, semble-t-il, traverser les tissus, telle une grosse aiguille, sans laisser pour ainsi dire traces de son passage.

C'est ainsi qu'on se représente habituellement ce projectile dont le calibre a sans cesse, depuis quelque quinze ans, été diminué. Il ne dépasse pas 6 millimètres dans le fusil Arisaka, dont se servent aujourd'hui les Japonais en Mandchourie.

Cependant cette balle, animée, au sortir du canon, d'une vitesse de 600 à 700 mètres, s'arrête encore assez facilement dans les tissus, soit qu'elle vienne de trop loin, soit qu'elle ait ricoché sur le sol, soit enfin qu'elle ait rencontré sur sa route, en pleins tissus humains, un tendon, une aponévrose, une crête osseuse qui, la déviant de sa trajectoire, sur laquelle elle est assez instable, l'ait fait basculer, rouler sur elle-même. Elle agit alors à la façon d'un projectile volumineux et irrégulier, tout de suite arrêté dans sa course par la résistance que lui opposent les éléments anatomiques qui le retiennent prisonnier et supportent très bien, sans réagir, la présence de cet hôte un peu brutal.

Fait singulier et paradoxal en apparence, cette balle blindée, revêtue d'un manteau d'acier ou de maillechort, éclate souvent, au contact de corps moins durs, tel un rebord tendineux, une crête osseuse, et ces éclats deviennent, à leur tour, de très mauvais projectiles qui déchirent les tissus et sont parfois d'une extraction difficile.

Le but de la guerre n'est, paraît-il, pas de tuer, mais de mettre hors de combat le plus grand nombre d'ennemis possible, sans les exposer à d'horribles mutilations et à de cruelles infirmités.

Le projectile actuel réalise, en partie, ce desideratum: la mortalité par coup de feu diminue--et diminuera à mesure que la portée des armes augmentera--; le taux des infirmités consécutives aux blessures s'abaisse.

Les lésions qu'il produit sont, d'une façon générale, beaucoup plus bénignes que celles des balles de plomb du fusil Gras ou Mauser, par exemple. Celles-ci faisaient de «gros trous» d'entrée et surtout de sortie, dilacéraient les tissus, qu'elles infectaient avec les nombreux germes logés dans les aspérités de leur surface. La suppuration était la règle. La petite balle a de microscopiques orifices d'entrée et de sortie, bien nets. Son trajet dans les tissus est souvent aseptique et la suppuration est l'exception... surtout si le chirurgien se garde d'explorer les plaies.

Dans les tissus mous, les muscles de la cuisse, par exemple, elle passe «comme une lettre à la poste»: il suffit de mettre sur les deux orifices d'entrée et de sortie un pansement bien propre et de ne rien faire. En quelques jours, le blessé peut reprendre son fusil.

Les os se laissent, eux aussi, traverser sans trop de difficulté et les lésions n'ont pas beaucoup de gravité--ou dans tous les cas guérissent bien--quand le projectile est tiré à une certaine distance. Un os troué est en outre fêlé; il éclate sur plusieurs points; les fragments sont projetés dans les tissus avoisinants, ou précèdent la balle, dans son trajet de sortie. La suppuration est assez fréquente, mais n'est pas un obstacle à la guérison. Autrefois, ces plaies osseuses nécessitaient la plupart du temps l'amputation. Aujourd'hui, on est conservateur, et les procédés radicaux de l'ancienne chirurgie sont devenus exceptionnels.

Mais, quand une balle animée d'une grande vitesse, c'est-à-dire tirée de 200 à 300 mètres, atteint perpendiculairement à sa surface l'humérus, le fémur, un os de l'avant-bras, alors les effets sont terribles. L'orifice d'entrée du projectile a 5 à 6 millimètres. Celui de sortie est une plaie en forme de cratère, longue de 7 à 8 centimètres, large de 5 à 6. Les tissus sont horriblement dilacérés, les muscles réduits en bouillie. Le projectile a fait éclater l'os et de volumineux fragments chassés au devant de la balle qui leur communique sa propre vitesse, cherchent une voie au travers des tissus qui éclatent littéralement sous cette poussée interne, éruptive.

La balle à petit calibre traverse facilement le poumon et ses plaies guérissent avec une remarquable facilité, ce qui n'arrivait pas avec la grosse balle de plomb. En revanche, les plaies de l'abdomen sont très graves et la mortalité considérable.

Les effets les plus intéressants et aussi les plus effrayants de ce petit projectile sont ceux qu'il produit sur le crâne, en traversant le cerveau. Une balle tirée de loin peut parfaitement traverser la masse cérébrale et le blessé n'en est pas autrement incommodé si aucune «zone» importante n'a été lésée. Mais, quand la balle animée de toute sa vitesse, tirée à 150 ou 200 mètres, atteint le crâne, alors tout éclate. Ce sont les effets hydrodynamiques, qu'on ne s'explique pas encore très bien. La peau cède, des fragments d'os larges comme la main sont projetés à 10 mètres et des morceaux de cervelle, gros comme le poing, volent dans les airs. Dans d'autres cas, si le projectile passe bien au centre de la masse cérébrale, l'action hydrodynamique se répartit sur toute la surface intérieure de la boîte crânienne, qui se fragmente en mille morceaux; la peau résiste souvent. Et, quand le médecin tient entre ses mains la tête du cadavre, tout crépite sous ses doigts; les fragments d'os jouent les uns sur les autres: on dirait qu'on palpe, au travers d'une serviette, une soupière ou un saladier réduit en miettes.

Mais, en dehors de ces cas exceptionnels, mortalité moindre, guérison plus rapide des blessures, infirmités consécutives moins considérables, telles sont les trois raisons qui nous permettent de donner au projectile de petit calibre le qualificatif, un peu étrange, de balle humanitaire.

Les propriétés antiseptiques de certaines FUMÉES.

Il n'est pas contestable que certaines fumées ont des propriétés antiseptiques; la conservation des viandes fumées en est, en effet, une preuve manifeste.

Mais on ignorait jusqu'à présent quelle était, dans les fumées, la substance active à laquelle elles devaient cette précieuse propriété. Des recherches récentes de M. A. Trillat ont établi que cette substance était l'aldéhyde formique.

Comme conséquence de cette découverte, le même auteur vient de montrer que, dans l'atmosphère des grandes villes, il existe une quantité notable d'aldéhyde formique, provenant des fumées des combustibles et dont la présence peut être considérée comme un principe d'assainissement de cet air urbain dont on dit tant de mal.

Parmi les corps dont la combustion dégage le plus de formaldéhyde se placent au premier rang les matières sucrées et les résines.

Or, chose curieuse, ce sont précisément ces substances dont la combustion a été recommandée dès la plus haute antiquité comme procédé d'assainissement; car la coutume de brûler des baies de genièvre et des résines, en temps d'épidémie, remonte à Hippocrate. «Brûler du sucre» est encore de nos jours une expression qui signifie désinfecter.

On sait que, pour nos ancêtres, la notion de la désinfection était intimement liée avec celle de la désodorisation: détruire les mauvaises odeurs était le principal. Or, la formaldéhyde possède précisément la propriété de former des composés inodores avec l'hydrogène sulfuré et ses dérivés, et, ainsi guidés par l'observation fondée sur la disparition de la mauvaise odeur, les anciens s'étaient adressés aux substances qui dégagent le plus d'aldéhyde formique, lequel est un puissant antiseptique. Et il s'est ainsi trouvé que les propriétés antiseptiques de la formaldéhyde ont été utilisées, en hygiène, bien avant que l'on ait isolé et étudié ce corps.

Statuette romaine en bronze,
découverte à Lambessa.

--Phot. Bernguer.

Une découverte archéologique.

Un propriétaire de Lambessa, M. Bac, en poursuivant des fouilles qu'il a entreprises sur ses terres, dont une partie recouvre l'emplacement des casernements qu'occupait la troisième légion romaine, vient de découvrir une oeuvre d'art très intéressante. C'est une statuette en bronze, d'un gracieux caractère, qui représente un enfant pressant contre lui un aiglon. Cette statuette mesure 66 centimètres de hauteur, avec le socle, et pèse 19 kilogrammes. La tête est rattachée au corps par un tenon qui s'emboîte entre les épaules, et à la place des yeux se creuse, comme dans nombre de statues romaines, un vide qui devait être, autrefois, rempli d'un émail imitant, au naturel, le globe oculaire avec sa prunelle. C'est un des rares bronzes qu'on ait exhumés du sol africain, et cette circonstance augmente encore l'intérêt de cette découverte archéologique.

Quelques chiffres relatifs au divorce.

Durant l'année 1902, la dernière au sujet de laquelle la statistique municipale nous donne des renseignements, il a été prononcé à Paris 1.536 divorces. Dans la grande majorité des cas, le divorce a été accordé pour cause d'excès, sévices et injures graves--du moins nominalement: près de 1.300 divorces sont dus aux causes que nous venons de nommer.

Sur ces 3.072 personnes, 57 avaient déjà pratiqué le divorce: 27 hommes et 30 femmes. Dans 842 cas, le ménage était sans enfants; dans 320 cas, il avait un seul enfant. De façon générale, l'appoint fourni par les professions libérales au divorce est faible: c'est surtout dans l'industrie et le commerce, puis parmi les ouvriers et journaliers que le divorce sévit, et c'est le plus souvent au profit de la femme qu'il a été prononcé (814 femmes pour 630 hommes). L'âge des divorcés varie: il y a eu une divorcée de moins de vingt ans, et 17 de plus de soixante ans; mais c'est surtout durant l'âge moyen que l'on divorce, entre trente et trente-neuf ans. Quant à la proportion des divorcés qui se remarient, elle est relativement faible. En 1902, il s'est remarié 631 divorcés et 617 divorcées: 168 de celles-ci avaient un an de divorce; mais il y a des cas de remariage de personnes ayant dix et vingt ans de divorce. En 1902, parmi les remariés, il y en avait 14 qui avaient divorcé depuis dix-neuf ans--en 1884, année où le divorce a été rétabli en France;--parmi les remariées, 14 aussi, dont le divorce datait de 1884. Nous saurons avec le temps jusqu'à quel âge et après quelle durée de divorce le Parisien et la Parisienne arrivent à se remarier.

Mouvement littéraire.

Le Serpent noir, par Paul Adam (Ollendorff, 3 fr. 50).--Les Obsédés, par Léon Frapié (Calmann-Lévy, 3 fr. 50).--La Petite Mademoiselle, par Henri Bordeaux (Fontemoing. 3 fr. 50).--La Fille de Circé, par Lise Pascal (Taillandier, 3 fr. 50).

Le Serpent noir.

Le roman philosophique de M. Paul Adam a été diversement jugé. Peut-être ne faut-il pas ici se laisser aller à la première impression ni au bruit des conversations premières. Aussi, me suis-je réservé, pour mieux voir et pour mieux critiquer, un recul de quinze jours. Ce que l'on cherche ordinairement dans un roman, c'est une heure de distraction et d'amusement. Or nous avons, dans le Serpent noir, de pures idées et des personnages qui représentent des abstractions.

Le docteur Goulven a inventé un sérum contre le typhus. Mais comment exploitera-t-il et mettra-t-il en lumière sa découverte? Les capitaux lui manquent et il ne possède aucun moyen de s'en procurer. Un agent d'une société pour l'exploitation des produits pharmaceutiques passe quelque temps, en Bretagne, avec le médecin-inventeur, lequel est accompagné de sa femme et d'une cousine de celle-ci, une veuve décorée du gracieux nom d'Hélène. Sa femme est pauvre et d'une beauté médiocre; la cousine au contraire est d'une grande fortune et d'une extrême beauté. Les grâces d'Hélène enchantent le docteur Goulven. Tout imbu des théories de Nietzsche, l'agent Gaillardot catéchise et Mme Goulven et son mari. L'homme ne doit pas avoir d'autre objet que la satisfaction de ses instincts et son développement égoïste. La vertu qui le retient et l'empêche d'atteindre le but, c'est-à-dire de se dépasser, est une faiblesse, dont il se faut défaire. Les individus, comme les nations, sont tenus à pratiquer le principe de l'impérialisme: toujours plus grand, le plus grand. A force de répéter cette philosophie nietzschéenne, Gaillardot arrive à persuader à M. et à Mme Goulven de divorcer, ce qui permettra le mariage du docteur avec la belle et riche Hélène. Ce sera l'exaltation du médecin-inventeur. Voilà donc la séparation décidée. Mais, au dernier moment, le docteur se reprend; il n'a pas la force d'arracher les idées traditionnelles, les sentiments vertueux et scrupuleux de la race, le serpent noir qui le tient à la gorge. Voilà bien, semble-t il, malgré une certaine brume de la fin, le roman de M. Paul Adam. L'oeuvre, en somme, marque un beau talent d'écrivain et de penseur.

Les Obsédés.

La Maternelle a valu, il y a quelques mois, à M. Léon Frapié, le prix Goncourt. Aujourd'hui, l'auteur nous présente une oeuvre nouvelle: les Obsédés. Est-ce un roman? On ne distingue, dans ces pages, aucun récit, aucune peinture de moeurs, aucune passion. M. Léon Frapié semble dédaigner cette monnaie ordinaire. J'aperçois, d'une façon nette, deux personnages principaux et presque uniques, en proie, en effet, à la plus terrible des obsessions. Ferdinand, employé d'administration, est uni avec une femme charmante.

«Madame la directrice», chargée de conduire une maison de filles hospitalisées.

Subordonnée à son mari, à genoux devant lui, Marthe--c'est le nom de la jeune directrice--n'a qu'un souci, en dehors de sa profession, et même parfois dans l'exercice de sa profession: recueillir des documents pour le livre que prépare Ferdinand. Fervet opus; le travail est ardent; on a pris pour type premier du roman une fille-mère, assez distinguée. Catherine Bise, qu'on visite, qu'on cajole, comme un sujet de choix. De temps à autre quelques chapitres de l'oeuvre future sont lus à des réunions d'amis. C'est à peine si les deux époux mangent et dorment; ils n'ont qu'une pensée: attraper des renseignements et les coucher sur le papier. Enfin, le travail terminé, on cherche un éditeur; on espère le succès; on en fera profiter l'héroïne, Catherine Bise. Quelle obsession, en effet, que celle-là 1 Le véritable tour de force de M. Léon Frapié, et ce en quoi il montre tout son talent, c'est d'avoir pu, avec un tel sujet, composer un livre, fournir des pages savoureuses comme l'Académie Goncourt en a récompensé dans la Maternelle.

La Petite Mademoiselle.

Dans cet article sur les livres qui ont pris l'étiquette de roman sera-t-il dit que nous ne rencontrerons aucun roman proprement dit? M. Paul Adam a surtout écrit une oeuvre philosophique; M. Léon Frapié, des pages où l'on sent l'autobiographie.

M. Bordeaux, dans la Petite Mademoiselle, nous donne une gracieuse fantaisie, pleine de vivacité et d'esprit. Pierre Savernay s'éprend d'une charmante jeune fille, de libre allure, de moeurs austères, qu'il a failli écraser avec son automobile. Il la demande en mariage et tombe au milieu des préparatifs d'un bal costumé. Le père de la Petite Mademoiselle, ainsi nommée en souvenir de la Grande qui aima Lauzun, essaye une robe solennelle et s'habille en Mathieu Molé. La maison est en mouvement et de l'aspect le plus étrange. Renvoyé pour sa requête à la Petite Mademoiselle elle-même, Pierre en reçoit cette interrogation: «Avez-vous été en prison?» En effet, elle s'est fait condamner, lors de l'expulsion de religieuses, à quelques jours de prison et ne veut qu'un mari ayant goûté comme elle de l'internement forcé. Ni dans les manifestations catholiques, ni dans les manifestations anarchistes où il acquiert la connaissance des hommes et des magistrats, Pierre n'atteint ce résultat. En une circonstance même, son futur beau-père, juge démissionnaire ou révoqué, a plaidé pour lui et gagné sa cause. Fort heureusement les fiançailles lui sont accordées. Enfin, je ne sais comment, par le plus grand des hasards et le plus comique, il aboutit presque, sans le vouloir, à ce qu'il désirait. On l'avait épargné pour des méfaits: on lui octroie trois jours de prison pour avoir séparé deux ivrognes furieux. Tout cela est narré avec grâce, avec une verve spirituelle et fine et semé d'allusions à la politique contemporaine.

La Fille de Circé.

Mme Lise Pascal mérite d'être ajoutée au nombre déjà notable des romancières de talent. Peut-être eût-elle dû davantage établir d'avance son plan Son oeuvre parfois semble manquer d'unité et se disperser. Mais ce qui sauve tout, et ce qui sauverait n'importe quelle oeuvre, c'est le don du style, c'est la poésie. Fille du comte Oriowski, Morgane ressemblera-t elle à sa mère? Aimera-t-elle à séduire et à semer autour d'elle l'amour? On lui découvre tout le charme attirant de celle qui fut une véritable Circé. Mais la vie se charge de la corriger et de lui mettre l'âme en deuil. Son père, un incroyant, s'endort un jour volontairement du sommeil sans fin, laissant sa fille à la garde de Tolsky, un ami, un sage, soutenu et purifié par sa foi. Faible, la jeune Morgane voudrait épouser Tolsky et s'appuyer sur son âme ferme et croyante. Il est touché par tant d'affection et d'estime. Mais, ensorceleuse comme sa mère, la fille de Circé, chaste malgré tout, est outragée par un abominable peintre. Dans sa fureur, Tolsky provoque en duel le scélérat. Au moment fatal, sur le terrain, il se rappelle ses principes et celui-ci en particulier: «Tu ne tueras point». Aussi, malgré sa force à l'épée et bien qu'il ait son adversaire à sa merci, préfère t-il se laisser transpercer plutôt que d'être infidèle à lui-même. Au-dessus du cadavre de Tolsky, l'insensible nature continue sa ronde joyeuse; «... Tout exultait dans la forêt en fête. Les guêpes ivres croisaient dans l'air leur vol fou. Dans les cépées, on voyait des coccinelles rouges comme des baies de sorbier...»
E. Ledrain.