LE MYSTÈRE DE CHERBOURG

Un romancier fort irrévérencieux. Alexandre Dumas, si j'ai bonne mémoire, a osé dire un jour qu'il y a quelque chose de plus grand que l'infini des cieux: c'est, assurait-il, la bêtise humaine. Je ne voudrais pas me faire l'écho d'une aussi formidable accusation, qui ne date pas de notre époque, d'ailleurs, car elle est déjà exprimée en termes pittoresques et non gazés par notre vieux Rabelais dans la vie mirifique de Pantagruel. Mais j'oserai faire remarquer ici à mon tour, aux lecteurs éclairés de l'Illustration, que, véritablement, l'ignorance des citoyens de notre belle planète a quelque chose de fantastique et d'inénarrable.

Depuis plus de quinte jours tous les journaux se font l'écho d'une observation mirobolante faite par les habitants de l'une des plus grandes villes de France, qui contemplent tous les soirs dans leur ciel un astre inconnu et inexplicable. Ce «mystère» de Cherbourg fait couler des flots d'encre. Quelle peut être cette apparition céleste! Lumen in coelo. Devise pontificale. Est-ce une comète qui vient embraser la terre? Est-ce une étoile temporaire comme celle qui terrifia nos ancêtres l'année de la Saint-Barthélémy? Est-ce l'étoile des mages qui ressuscite? Ne serait-ce pas un météore d'un nouveau genre, un bolide fixe, roulant, diurne, périodique? un tonnerre en boule se reformant chaque soir? un parhélie vertical dû à la réfraction du soleil couché? un halo atmosphérique? un ballon lumineux? un essai de projection électrique par laquelle les navigateurs de la perfide Albion sonderaient nos côtes?

Des milliers de personnes cherchent tous les soirs la solution de l'énigme. Le préfet maritime prescrit une enquête et le commandant du cuirassé Chasseloup-Laubat rédige un rapport. Les officiers de marine ne se prononcent pas. Le phénomène lumineux reste enveloppé d'un profond mystère[1]. On peut lire dans les journaux les mieux informés qu'un bolide a été vu à Tunis et qu'il pourrait bien être venu planer sur la rade de Cherbourg. Un journal de Paris, daté du 16 avril, publie ceci: «Le globe lumineux que l'on apercevait à Cherbourg a fait son apparition, il y a trois jours, à La Réole (Gironde), et tous les soirs une grande quantité de curieux se rendent sur un point élevé de la ville pour examiner ce curieux phénomène.» Etc., etc.

[Note 1: ][(retour) ] Notre correspondant, M. J. Desrez, a pris, à l'intention de nos lecteurs, ce croquis sommaire indiquant, au-dessus des «Ormeaux», la lueur mystérieuse telle qu'elle apparaissait aux Cherbourgeois vers le 10 avril.

Voilà ce qu'on peut lire partout, assaisonné de mille insanités. Or, depuis trois grands mois, la belle planète Vénus, l'étoile du Berger, l'astre le plus éclatant de la voûte étoilée, brille tous les soirs dans le ciel de l'ouest, crevant les yeux, pour ainsi dire, de son éblouissante lumière. Elle est si lumineuse qu'elle porte ombre, comme un petit clair de lune. On peut l'apercevoir en plein jour même, avant le coucher du soleil. L'humanité l'a saluée, depuis des milliers et des milliers d'années, du titre de souveraine des dieux et des hommes. Elle est l'étoile par excellence, la beauté, la blancheur, l'éclatante, comme l'appelle Homère. Les amants la prenaient pour témoin de leurs serments éternels aux temps de la légendaire Sémiramis comme de l'ardente Cléopâtre.

Aspect télescopique actuel de la planète
Vénus.
(Observatoire de Juvisy.)

Les auteurs anciens sont remplis d'elle, son culte plane mystérieusement sur toutes les mythologies. Elle ne quitte presque jamais notre ciel, tantôt étoile du soir et tantôt étoile du matin, et cette année-ci marque une de ses périodes les plus lumineuses, ce qui, par la combinaison de son mouvement avec celui de la terre autour du soleil, arrive tous les huit ans. Et, à en croire les relations publiées par les journaux, personne ne paraît avoir pensé à elle!

Du temps d'Homère, d'Hésiode, de Virgile, on était certainement en communication plus habituelle avec la nature. Il semble vraiment que, de nos jours, on ignore tout.

Les 999 millièmes des habitants de notre planète vivent sans savoir où ils sont, sans jamais se le demander, sans se douter des merveilles de l'univers, comme des huîtres sous les flots, comme des lampes en leurs galeries souterraines.

Il y a, à Paris, une Société astronomique dont le Bulletin mensuel tient ses lecteurs au courant des choses du ciel et des progrès de la science. Elle compte en ce moment 3.065 membres. Eh bien, sur ce nombre, Paris n'en compte pas le quart, et la France tout entière pas la moitié. La majeure partie des membres de la Société astronomique de France, à la tête de laquelle brillent les gloires de l'Institut et de la science française: MM. Janssen. Poincaré, Lippmann, Bouquet de la Grye, Caspari, Deslandres, Lallemand, Appell, le général Parmentier, le comte de la Baume, le prince d'Arenberg, le prince Roland Bonaparte, Loewy, Puiseux, Caillevet, Laussedat, Bischoffsheim, Laisant, Ch.-Ed. Guillaume, etc.; la majeure partie des sociétaires, dis-je, sont des étrangers, parmi lesquels nous remarquons le jeune et actif roi d'Espagne, le roi de Suède et de Norvège, le prince d'Oldenbourg, et dont l'empereur don Pedro avait été l'un des premiers membres.

L'ignorance est générale en France, j'ose le dire et prendre la responsabilité entière de cette triste affirmation, l'ignorance astronomique sut tout. Je ne voudrais pas penser qu'à ce point de vue les ministres de l'instruction publique qui se sont succédé en France depuis un siècle pourraient être aussi qualifiés de ministres de l'ignorance publique; cependant, je ne puis m'empêcher de constater que l'astronomie n'est enseignée nulle part, ni dans les écoles primaires, ni dans les écoles secondaires, ni même répandue indirectement par des livres de prix. Les livres de prix! J'ai quelquefois présidé des distributions plus ou moins solennelles et feuilleté ces ouvrages. C'est, à part de rares exceptions, du dernier grotesque.

La leçon qui vient de nous être donnée par «le mystère de Cherbourg» n'a rien de surprenant. Nous servira-t-elle à quelque chose? Ce n'est pas probable. La politique annihile toute vie intellectuelle. (L'année dernière, toutefois, j'ai eu l'honneur de contribuer pour ma part à la fondation d'un véritable cours d'astronomie physique à la Sorbonne. C'est peut-être un commencement.)

Pour en revenir à Vénus, cause de tout cet émoi populaire, le premier étonnement des Cherbourgeois a dû être causé par l'agrandissement apparent de ce point lumineux vu à travers une atmosphère humide et mal défini. L'imagination aura fait le reste. Dans les instruments d'optique, la phase s'est de plus en plus accentuée depuis trois mois, selon les indications des annuaires astronomiques. A l'intention de nos lecteurs, j'en ai fait prendre aujourd'hui même (15 avril) un dessin à mon observatoire de Juvisy, par M. Benoît, astronome adjoint, et la figure ci-contre en est la reproduction. Ce globe offre en ce moment un admirable croissant, dont la finesse est supérieure à celle du croissant lunaire. Les plus petites lunettes suffisent pour montrer cette figure caractéristique, et plusieurs personnes affirment la reconnaître à la jumelle, ou même à l'oeil nu.

La belle planète se rapproche chaque soir du soleil, près duquel elle passera le 27 de ce mois, pour devenir étoile du matin.
CAMILLE FLAMMARION.

Guillaume II en Italie. Phot. instantanée.