LE VERNISSAGE
Le vernissage du Salon est une de ces fêtes mondaines que chaque année on enterre et qui, douze mois plus tard, sont chômées toujours avec le même empressement. Interrogez les visiteurs qui sortent fourbus, blancs de poussière, du Grand Palais. Combien vous répondront que «ce n'est plus ça», qu'on ne les y «repincera plus» et que vous rencontrerez pourtant, l'année suivante, au milieu de la même foule pressée,--et très amusée.
Le «Vernissage», aucun Parisien digne de ce nom ne l'ignore, c'est exclusivement le vernissage de l'exposition de la Société des Artistes français, comme le «déjeuner du Vernissage», le déjeuner traditionnel, est celui qui réunit, le matin de ce grand jour, au restaurant Ledoyen, le Tout-Paris, celui des arts, celui du monde, repas joyeux, mouvementé, abondant en incidents amusants. Le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, M. Dujardin Beaumetz, aurait cru négliger un des devoirs de sa charge en ne présidant pas, ce matin-là, le déjeuner traditionnel qu'offre chaque année à ses amis le maître Harpignies. Il fut peintre et aime à se le rappeler. Il se mêle toujours avec plaisir aux camarades demeurés sur la brèche, sûr de rencontrer parmi eux la plus cordiale sympathie.
Le sous-secrétaire d'État ayant à sa gauche le paysagiste Antoine Guillemet, s'était assis en face de l'excellent maître Harpignies, coiffé de sa calotte, plus gai, plus vert que jamais, et que l'assistance a acclamé quand il s'est tourné, plein d'entrain, devant l'objectif de l'Illustration.
La fête, enfin, fut de tous points charmante et, le café pris, on s'en retourna vers le Grand Palais, où continuaient de défiler des flots sans cesse renouvelés de promeneurs.
Mais ce vernissage devait être marqué par un incident où les préoccupations d'art n'avaient qu'une faible part. A la salle 7 est exposé un portrait du général Percin, ancien chef du cabinet militaire du général André, oeuvre très honorable de Mlle Anna Sédillot. Or, un rédacteur de l'Autorité, M. André Gaucher, le même qui, il y a quelques mois, se livrait, en plein boulevard, à des voies de fait contre M. Joliet, préfet de la Vienne, pris d'une pareille fureur contre l'effigie du général Percin--qui n'avait garde de riposter--le frappa d'un coup de parapluie en pleine figure et le balafra de l'oeil au nez.
Immédiatement, avec un bout de toile, de la colle forte, on pansa la plaie, et depuis, un agent veille auprès du tableau pour le préserver de tout nouvel attentai.