NOTES ET IMPRESSIONS
C'est une loi primordiale, absolue, que la loi du progrès: tout s'élève dans l'infini, nos fautes sont des chutes. Camille Flammarion.
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Riches et pauvres, mauvaise classification; dépendants et indépendants, voilà la véritable. Emile Augier.
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Quelle ironie! des guerres de religion dans un pays qui n'a pas de religion. Ernest Legouvé.
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L'espérance: la richesse de l'âme dont les vaincus ne doivent jamais se dessaisir. Philibert Audebrand.
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L'homme a l'orgueil de s'être fait ce qu'il est; il aime mieux se dire un singe parvenu qu'un Dieu tombé. Robert de la Sizeranne.
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L'incrédulité a pour rançon une immense indulgence. Daniel Lesueur.
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Pour voir clair dans les choses du coeur, il faut avoir eu des larmes dans les yeux. Raymond de Girard.
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On peut bien défaire, on ne refait pas l'oeuvre séculaire de l'histoire. F. Brunetière.
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En dépit des travers du chauvinisme ou des écarts de la superstition, le patriotisme ne cesse d'être une vertu, et la religion une force.
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On ne décrète pas le bonheur universel, on le rêve; obligatoire, il ne serait qu'un universel fléau. G.-M. Valtour.
Mouvement littéraire
Dans le parc, par Maurice Magnien (Lemerre, 3 fr. 50).--La Lande fleurie, par la duchesse de Rohan (Calmann-Lévy, 3 fr. 50).--Premiers Élans, par Paul Boisson (Bibliothèque renaissance, 1 fr. 50).--Partances, par Auguste Dupouy (Lemerre, 3 fr. 50).
Dans le parc.
Les poètes abondent depuis quelques mois: d'anciens reparaissent après une éclipse plus ou moins longue; de nouveaux s'élèvent comme des astres au firmament. Ce qui distingue les derniers volumes de vers que j'ai sous les yeux, c'est qu'ils sont fort différents les uns des autres. Autrefois, presque tous les aèdes se ressemblaient, chantant tous sur le même rythme parnassien. Quelle diversité je constate aujourd'hui! Voici d'abord M. Maurice Magnien, poudré, plein d'apprêts, avec d'exquis marivaudages. Ce qu'il aime, c'est le parc de Versailles, ses souvenirs, sa mélancolie et l'ombre de la Reine qui erre au Hameau et près des menus palais. Lisez Au petit Trianon.
Dans le petit palais on a tout préparé;
Le lit en gros de Tours recouvert de dentelles,
Par de savantes mains vient d'être réparé,
On aligne au mur les sièges en brocatelle.
Le parc anglo chinois, tout pimpant, tout paré,
Verdoyant et fleuri--charmante bagatelle
Avec ses chaumes et sa frêle cascatelle--
Est plein de travailleurs qui l'ont accaparé.
C'est fait! et le gazon sans feuille vagabonde.
Le ruisseau lisse et clair, sans vase dans son onde,
Pour celle qu'on attend sont jolis désormais.
En vain l'avril renaît et les fleurs sont écloses,
En vain l'on vient d'ouvrir toutes les portes closes.
Car celle qu'on attend ne reviendra jamais.
Nous sommes tellement fatigués des outrances de mots et de couleurs et des banalités ambiantes que nous allons, tout charmés, vers cette poésie fendre, vers ces vers à trumeaux, si élégants et si vifs dans leur mièvrerie. Avec maestria, M. Magnien agite les jolies dentelles et nous fait respirer les parfums des sachets de la Reine et des marquises.
La Lande fleurie.
C'est dans la lande fleurie de Josselin, et non à Versailles, que nous conduit Mme la duchesse de Rohan. Elle nous enchante parce qu'elle porte en elle de la vieille France, par ce sentiment chrétien, cet amour des faibles, cette humanité toute naturelle dont témoignent ses vers. Ne détestant personne, prête à s'attendrir sur toutes les misères, elle plane au-dessus de nos luttes mesquines. Dans la solitude où elle passe une partie de l'année son âme se remplit de songes; elle sent davantage l'heure qui s'écoule; elle entend ce bruit insensible du sablier que nous ne percevons pas au milieu du tumulte de Paris. Dans une jolie pièce; l'Automne, elle nous dit jusqu'à quel point elle désirerait arrêter la clepsydre du temps:
Automne aux jours si beaux, malgré les feuilles mortes.
Saison aux tons pourprés
Reste encore près de nous, et de tes senteurs fortes
Embaume nos grands prés.
Automne de la vie, ô jours de paix pour l'âme.
Ralentissez vos pas!
Soleil, réchauffe-les des rayons de ta flamme,
Sombre hiver, ne viens pas!
Premiers Élans.
M. Paul Boisson sort à peine de l'adolescence. J'ai reçu en souriant ses Premiers Élans. Mais quel n'a pas été mon étonnement quand, en ouvrant le volume, j'ai lu la pièce liminaire où l'harmonie, le lyrisme, l'observation précise se mêlent si heureusement! La campagne, diverse aux trois angélus, est peinte par M. Paul Boisson. Voici comme il la représente aux tintements de midi:
Le soleil s'élargit en nappe de feu rouge,
Absorbe l'eau des lacs, couvre le sol brûlant;
Midi! L'air est pesant et calme, rien ne bouge
Dans les champs consumés par l'astre étincelant.
Les yeux fixés au sol, les faucheurs, en silence.
Ont écouté la cloche invitant au repos:
Puis, sous les buissons verts que la brise balance,
Ils se sont endormis dans le coin d'un enclos.
Dormez, ô paysans, race robuste et pure,
Reposez-vous, laissez vos durs travaux des champs;
Vous souffrez des saisons et chaleur et froidure...
Rien n'arrête pourtant votre ardeur et vos chants.
Le poète termine ainsi sa vision réelle et idéale de la fin du jour;
Voile le firmament, lueur crépusculaire,
Domine l'univers, divin calme du soir.
Lune aux reflets d'argent, perce le ciel, éclaire
L'heureux monde endormi, plein de vie et d'espoir.
N'aurait-il écrit que l'Angélus, M. Paul Boisson aurait déjà fait ses preuves de bon poète lyrique. Mais il y a encore, dans son recueil, beaucoup de morceaux dans lesquels s'est exprimée toute la noblesse de son âme religieuse et tendre.
Partances.
Décidément le poète gai, ou simplement impassible, se fait de plus en plus rare. Dans chaque volume de vers que nous ouvrons il n'y a que mélancolie. Je ne sais si M. Auguste Dupouy est au fond de lui-même aussi désabusé qu'il le paraît; mais ici, dans Partances, nous nous trouvons en face d'un homme dont toutes les illusions se sont effeuillées. Avec quelle discrétion délicate! avec quelle maestria M. Dupouy nous dit ses désenchantements! Il n'y a pas de tâtonnements dans la phrase; le poète est absolument sur de lui-même. On sent un esprit extrêmement cultivé dont la pensée et l'expression ne flottent jamais. Professeur dans un lycée, tout nourri des lettres antiques, M. Dupouy sait mettre dans ses vers le miel des abeilles de Virgile; il compose du plus pur arôme des fleurs ses poésies, dans lesquelles cependant on goûte quelque chose de tout personnel et de tout moderne. Comme il est allé en Pèlerinage dans son pays breton et qu'il n'y a rien revu de ce que ses souvenirs d'enfance y avaient attaché, il nous dit son douloureux étonnement:
Moi, je n'ai rien revu: plein des rimes apprises.
J'ai voulu retrouver, comme d'autres, le nid.
Et je m'en suis venu du pays des églises
Par les chemins d'ajoncs que tourmentent les brises,
Vers la glèbe de sable enclose de granit.
Et rien ne m'a plus dit: j'ai marché par la grève
Et me suis étonné de mon ancien émoi.
Les rochers ne m'ont pas confié leur vieux rêve
Et la profonde voix qui des houles s'élève,
L'âpre voix de la mer, n'a plus chanté pour moi...
Lydia est un petit chef d'oeuvre, ancien et nouveau, par la pensée:
Les clameurs des amants qui faisaient ton orgueil.
Ne viennent plus troubler ton sommeil, ô Lydie!
Leur fièvre s'est calmée et leur flamme attiédie,
Ta porte chôme au seuil...
La plupart des poètes nous fournissent dans un volume quelques beaux vers, des pièces curieuses qui arrêtent l'attention. Dans Partances, les faiblesses ordinaires font défaut; il n'y a rien qui détonne, mais un vol toujours égal, mais un chant toujours juste. C'est la marque de M. Auguste Dupouy de se maintenir ainsi, avec une perpétuelle maîtrise, dans les régions tempérées et douces.
E. Ledrain