LE RETOUR EN FRANCE DU Dr JEAN CHARCOT

Nous avons annoncé récemment (n° du 11 mars 1905) le retour prochain de l'expédition conduite par te docteur Jean Charcot vers le pôle sud, à bord du Français, et, brièvement, rendu compte des résultats de son exploration. Depuis mardi, le docteur Charcot et ses compagnons foulent la terre natale.

Le 25 mai, comme ils arrivaient aux îles Canaries, à bord de l'Algérie, qui les avait pris le 8 à Buenos-Ayres, le chef de l'expédition y trouvait une dépêche lui annonçant que, désireux de lui témoigner tout l'intérêt qu'il avait pris à leur entreprise, le gouvernement français priait les explorateurs de débarquer à Tanger, où un navire de la marine nationale viendrait les prendre pour les ramener en France. Et, en effet, M. Jean Charcot, ses collaborateurs, son équipage, s'arrêtèrent à Tanger, y précédant de peu de jours le croiseur Linois, qui les amenait mardi à Toulon. Le lendemain, ils étaient à Paris, chaudement accueillis ici comme là.

Les fragments du journal de bord de M. Jean Charcot qui ont été publiés, les renseignements qu'on a recueillis de sa bouche à l'escale de Tanger, donnent d'intéressants détails sur les travaux de la mission.

Elle avait, on se le rappelle, quitté la France le 15 août 1903. Elle a donc passé quinze mois dans les régions antarctiques. C'est la première expédition française qui ait vécu un hiver entier dans les glaces polaires.

Le soir du 3 mars 1904, le Français arrivait à l'île Wandel et, le lendemain, le commandant Charcot commençait à prendre ses dispositions pour l'hivernage. On dévergua les voiles, on cala les mâts de flèche, on abaissa la cheminée, on aménagea le navire en vue d'un séjour prolongé au milieu de la banquise.

Dehors, on construisait sur la glace deux maisons d'Esquimaux, deux huttes de neige qui allaient servir de réserve pour la viande fraîche, viande des phoques et des pingouins qu'on pourrait tuer. Dans la glace même, on creusait deux grands magasins recouverts de toitures en charpente et en toile à voile et, avec le concours des beaux et bons chiens prêtés par le gouvernement de la République Argentine qui servirent d'animaux de trait, on y débarquait les vivres apportés de France et mieux en sûreté là que sur le navire. Deux constructions, enfin, étaient édifiées, l'une en pierre, avec une toiture de toile, l'autre en bois, toutes deux pourvues de piliers de grès cimentés et couronnés par des plaques de marbre. On y logeait les instruments nécessaires aux observations magnétiques.

Ce fut la première étape polaire du Français. De là purent être faites quelques expéditions dans la région désolée avoisinante, entre deux tempêtes de neige.

A la mi-décembre, M. Jean Charcot levait l'ancre, débloquant son navire à coups de hache, de pic et même de cartouches de dynamite. Il remontait vers l'île Wincke, où il s'était arrêté à l'aller. Ce fut là qu'on célébra la Noël, autour d'un arbre apporté de France. Puis on gagna la terre Alexandre, où le Français abordait le 15 janvier dernier.

1. Navigation du "Français" dans les glaces.--2. Les chiens prêtés par le gouvernement argentin.--3. Abris de neige pour les provisions.--4. Le "Français" bloqué par la banquise.
Photographies communiquées par le "Matin".

Ce ne fut pas sans peine qu'on atteignit cette côte, et le journal de bord de M. Jean Charcot donne à cet endroit le récit de l'un des événements les plus dramatiques de tout le voyage:

«Nous longions, écrit-il, les hautes falaises déchiquetées, cherchant, du bout de nos lorgnettes, quelque baie propice à un débarquement, et nous avions ainsi navigué pendant environ dix milles, à proximité d'un grand iceberg de plus de cinquante mètres de haut, lorsque nous ressentîmes tout à coup une secousse formidable.

»Un bruit de craquement sinistre s'élève, le bateau monte de l'avant, s'engageant dans les glaces jusqu'à la passerelle; par cinq fois, nous talonnons avec violence, les mâts plient comme des joncs et, avec une sorte de gémissement, le bateau, comme blessé, retombe de l'avant en eau libre, sans que la manoeuvre de mise en marche ait pu produire un effet utile.

M. Jean Charcot. L'escale de la mission du "Français" à
Tanger: le Dr Jean Charcot sur la place du Marché.

»Une large voie d'eau s'est déclarée à l'étrave, et le roulement continu du flot qui monte et nous envahit augmente d'instant en instant. Déjà l'eau s'étend en nappe jusqu'aux chaudières. L'équipage se jette aux pompes, dégage la cale et abat les cloisons pour faciliter l'écoulement de l'eau par l'arrière. On calfate tant bien que mal, mais notre situation devient des plus dangereuses, les icebergs se rapprochant de plus en plus. Ce serait folie de vouloir risquer d'atteindre le large avec des embarcations, et la côte est inabordable.

»Nous ne pouvons songer, d'autre part, à hiverner sur un bateau aussi gravement endommagé. Une seule porte de salut nous est offerte: il faut, par tous les moyens possibles, nous dégager au plus vite, dussions-nous, dans ce dernier effort, crever nos machines. Ah! ces pauvres machines disloquées, faussées, qui, à chaque coup de piston, geignent et frémissent comme un malade à l'agonie se lamente et tremble aux derniers souffles de la vie!...»

On en sortit pourtant, grâce à l'énergie de tous, et le Français, remplissant vaillamment son office jusqu'au bout, ramena à Buenos-Ayres, sans un manquant, tous ceux qui lui avaient confié leur vie.