APRÈS LA VICTOIRE DE MOUKDEN
Réjouissances au camp japonais en l'honneur des morts.
Notre correspondant de guerre avec l'armée japonaise nous écrit du quartier général:
Le plus grand honneur pour un soldat japonais est de se faire tuer pour son pays. Il ne chante pas: «Mourir pour sa patrie est le sort le plus beau!» mais il le croit et agit en conséquence. La mort sur le champ de
La vieille et la jeune armée en présence. bataille, loin d'être pour la famille du défunt une cause de tristesse, est au contraire une cause de légitime orgueil et nulle trace de chagrin ne doit paraître sur les visages.
Ceux qui sont morts pour leur pays continuent à vivre dans l'esprit et le coeur de leurs nationaux et nulle part, peut-être mieux qu'au Japon, les honneurs funèbres ne leur sont rendus. Les préoccupations de la guerre elle-même n'empêchent pas l'armée de s'acquitter de ses devoirs envers ceux qui sont tombés sous les balles ennemies. Après chaque bataille, une imposante cérémonie funèbre a lieu, presque toujours par division. Très souvent on choisit, pour rendre les honneurs posthumes, une localité où un combat particulièrement violent a été livré.
A quelques kilomètres au sud-ouest de Moukden, la 5e division fêtait ses morts, il y a quelques jours. Pendant cinq jours, de puissantes redoutes russes l'avaient arrêtée dans sa marche en avant. Mais, le 10 mars au matin, les Japonais s'étaient enfin emparés de la position.
Sur une petite éminence qui domine la redoute principale, un autel a été dressé. Des branches de pins, traînées de très loin, ont été plantées en terre et leur verdure jette une note gaie sur la monotone tristesse de la jaune plaine mandchourienne. Sur le sommet du monticule, une simple poutre fichée en terre rappelle qu'une affaire meurtrière s'est déroulée ici même et que quelques centaines de braves n'y ont pas marchandé leur vie. Sur la droite, un énorme obus, de 5 mètres de haut, en toile peinte, contribue à donner un aspect tout à fait martial à la cérémonie.
Des offrandes sont faites aux morts, des prières sont dites par les aumôniers de l'armée, revêtus de leurs robes de brocart, les esprits des morts sont évoqués et tous les officiers envoyés en délégation viennent brûler de l'encens. Successivement des détachements de chaque régiment viennent saluer les camarades glorieusement tombés.
Ceux qui sont morts pour leur patrie et qu'on vient d'honorer vont maintenant se divertir avec leurs camarades, car une fête funéraire de cette nature ne doit pas être triste. Des tables 'sont dressées: la musique attaque ses airs les plus gais et toutes sortes de divertissements vont se succéder. Le troupier japonais est extrêmement ingénieux. Avec un rien il arrive à faire quelque chose. Il sait se grimer à merveille, mimer la démarche d'une mousmé, prendre les attitudes hiératiques des Samouraïs et aussi donner la note gaie et comique.
Une séance de lutte sur le terrain du combat.
Ainsi nous avons vu défiler la vieille armée japonaise, des troupes de paysannes, des musiciens improvisés, des acteurs célèbres, des lutteurs. Car la lutte est très en faveur au Japon. Une salle de lutte est organisée: les champions sont nombreux.
Et, chose intéressante, sur ce terrain encore jauni de la trace des explosifs, couvert de balles de shrapnells, où l'on se heurte à chaque pas à des culots d'obus, où l'on se battait avec acharnement il y a un mois encore, aujourd'hui on s'amuse et l'on boit, et les fossés de la redoute russe servent de vestiaire aux lutteurs pour se mettre en tenue et aux pseudo-mousmés pour se grimer et nouer leur obi.
APRÈS LA VICTOIRE: RÉJOUISSANCES AU CAMP JAPONAIS EN
L'HONNEUR DES MORTS.--Soldats déguisés dansant et mimant un combat.
[(Agrandissement)]
FÊTE FUNÉRAIRE AU CAMP JAPONAIS, APRES LA VICTOIRE DE MOUKDEN.
--Soldats déguisés en "Samouraïs" défilant devant leurs camarades en l'honneur des morts.
En partant pour cette campagne meurtrière, les soldats japonais n'avaient certainement point songé à surcharger leurs bagages des éléments d'une mascarade. Après la victoire de Moukden, leur ingéniosité y a suppléé. Pour reconstituer ces anciens accoutrements des guerriers d'autrefois, les plus vieux d'entre eux n'avaient qu'à rappeler leurs souvenirs,--des souvenirs de trente ans, au plus. Un peu de papier, quelques lambeaux d'étoffes, les kimonos, les robes japonaises que chacun emporta avec lui pour les revêtir aux heures de trêve, quelques bonnets à poil conquis aux Russes, et voilà reconstitués les armures héroïques des ancêtres, les hauts casques armés d'antennes, les masques dont les superbes sabreurs d'autrefois couvraient leurs visages. Et les petits soldats équipés à l'européenne regardaient défiler la marche superbe des Samouraïs, dont l'âme indomptable revit en eux.