Fragments d'un journal de voyage, par BRIEUX

«Nous voici embarqués...»

Nous voici embarqués sur l'Ile-de-France, bateau touriste qui va emmener au cap Nord cent soixante Français. Nous n'avons à nous occuper de rien. Nous n'avons pas besoin d'initiative. On nous assurera nos repas, soit à bord, soit à terre, le gîte dans la cabine, ou dans les hôtels, et l'on nous conduira devant les beautés à admirer.

C'est une manière de voyager. Ce n'est peut-être pas la meilleure, mais c'en est une qui a ses avantages lorsqu'on veut faire beaucoup de chemin en peu de temps... et qu'on aime la société. Le premier jour, on s'installe et l'on s'observe mutuellement. Nous avons à bord tout un petit monde: savants, médecins, prêtres, généraux, un amiral, des commerçants, des industriels, des notaires et des avocats; des agriculteurs, gens du monde et un acteur. «C'est un bateau d'échantillons», dit quelqu'un.

A première vue, il semble que tous ces passagers soient des heureux de ce monde. Pourtant il y a bien des solitaires. Comment ceux-là se sont-ils décidés à ce long voyage au milieu d'inconnus? Peut-être veulent-ils fuir des proches, et se fuir eux-mêmes?...

Beaucoup de ménages, cependant... Pendant qu'on embarque, nous pouvons chercher à deviner comment ils se sont décidés; nous pouvons nous amuser à évoquer l'arrivée du prospectus Une croisière en Norvège dans un foyer paisible, le soir, au moment où monsieur et madame, confortablement installés, prennent leur café, en pensant au prochain départ pour la mer ou la campagne.

On a ouvert d'une main distraite l'enveloppe qui contenait le papier fatal, on l'a déplié avec indifférence... Un des deux époux s'est intéressé aux descriptions enthousiastes...

Puis, le lendemain, à déjeuner:

Madame.--Enfin, qu'est-ce qu'on risque?... Tu verses vingt francs d'arrhes. Cela ne nous engage à rien. Si, dans huit jours, après avoir pris des renseignements, nous ne nous décidons pas, nous perdrons un louis et voilà tout...

Monsieur.--C'est vrai...

Madame.--Alors, tu vas aller nous inscrire?

Monsieur.--J'irai un de ces jours.

Madame.--Il faudrait y aller aujourd'hui.

Monsieur.--Il est trop tard.

Madame.--Mais non.

Monsieur.--Je suis pris, cet après-midi...

Madame.--Ne te dérange pas, je puis très bien y passer moi-même.

Le soir, en rentrant, monsieur trouve la grande table du salon couverte par un plan immense sur lequel madame est penchée:

Monsieur.--Qu'est-ce que c'est que ça?

Madame, sans lever la tête.--C'est le plan du bateau.

Monsieur.--Quel bateau?

Madame.--De notre bateau... Voilà notre cabine... C'est la meilleure. Je l'ai vue. Pas notre cabine, bien entendu... Une petite réduction, grande comme ça... C'est gentil. On dirait une maison de poupée.

Monsieur.--Ibsen, déjà!

Madame.--Et j'ai acheté tous les récits de voyage que j'ai pu trouver.

Le lendemain soir:

Madame, qui a lu depuis la veille.--Je commence à être documentée.

Monsieur, de même.--Moi aussi.

Madame.--J'ai fait la tournée de nos amis les plus intimes. Nous sommes les premiers de notre petit clan qui allons en Norvège.

Monsieur.--C'est quelque chose.

Madame.--Tout le monde nous envie, c'est un voyage admirable.

Monsieur.--Peuh!

Madame.--Tu n'as qu'à lire...

Monsieur.--Si tu t'en rapportes aux livres!...

Trois jours après, monsieur a mis bas les armes parce qu'un soir madame a répondu à ses objections par des larmes et par cette phrase:

--Maintenant que j'ai dit partout que nous allions en Norvège, si nous n'y allons pas, de quoi aurons-nous l'air?

On fait les emplettes nécessaires: imperméables, couvertures de voyage supplémentaires, vérascope Richard, etc.. et, un matin, on part...

... Depuis quelques jours madame a comme un remords. Elle songe que c'est, en somme, un long voyage; qu'il faut s'éloigner de mille lieues de ceux qu'on aime, de ses parents, de ses amis, de son château tranquille, de Paris où l'on est si bien; elle pense qu'en somme un naufrage est toujours possible. Son imagination bat la campagne, il lui semble qu'elle a des pressentiments de malheur et elle se reproche son insistance; elle se dit qu'on aurait été si bien chez soi, avec toutes ses aises et ses habitudes, et elle pense qu'on est un peu fou d'aller troquer tout cela contre la cabine étroite d'un bateau. Elle a envie de pleurer.

Monsieur a des pensées analogues. Il se rappelle le soir où, dans leur paix, est arrivé ce prospectus, fatalement, sournoisement, avec l'impassibilité féroce d'une lettre anonyme... entre deux réclames d'un marchand de vin et celle d'un tailleur pour dames...

La tristesse grave des départs les étreint et c'est d'une voix dolente que l'employé de la gare du Nord a entendu, un matin, une phrase définitive: «Deux premières pour Dunkerque.»

En route, chacun se répète cette phrase du livre de mon aimable confrère Emile Berr:

«J'admire Cook de plus en plus. Cet homme a su organiser jusqu'à la mélancolie des âmes; il a prévu et il a tracé l'itinéraire triste qu'il est «esthétique» d'avoir suivi.»

Ils se demandent encore ce qu'ils vont faire là-bas, eux qui n'ont pas l'âme mélancolique et qui ne sont pas des esthètes... Si l'on allait apprendre, à Dunkerque, que le bateau l'Ile-de-France a eu une avarie et que la croisière n'aura pas lieu, qu'on serait content!... sans trop le laisser voir!...

Dans le train, changement d'humeur. Une fois cassé le petit fil qui vous retient aux choses, une fois acceptée l'idée du départ, une fois le voyage inévitable, la bonne humeur réapparaît.

On regarde le billet délivré par la Compagnie de navigation, et c'est avec des rires qu'on lit ces articles:

La Société n'est pas responsable des pertes ou dommages pouvant provenir d'avaries au navire ou aux machines, abordages, incendies, échouements, ruptures d'apparaux, cordages, échelles ou autres parties de la coque, des accessoires ou du grément, ni des cas de fortune de mer; elle ne répond pas de la baraterie, des fautes ou négligences du capitaine, du pilote, des mécaniciens, des hommes de l'équipage ou de toutes autres personnes. Elle décline toutes responsabilités quant aux accidents pouvant survenir aux passagers, soit à bord, soit dans les embarcations, ou embarquation du débarquant, soit en quelque lieu que ce soit au cours du voyage... Dans le cas où le paquebot viendrait à se perdre...

Voici qui n'est pas rassurant. Mais qu'importe!... On est parti.

Le marché aux poissons.