JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Chattanooga, Brooklyn, Galveston... Je revois ces noms, imprimés en lettres d'or, au turban des calottes noires; et la vision me hante de ces grands garçons aux faces rasées, tout de noir vêtus, avec leurs jambières kaki, leurs cartouchières, leurs gourdes en toile blanche et portant, au bout du fusil, la baïonnette courte, «trapue» comme un poignard. Il y a de cela huit jours déjà. Ils descendaient l'avenue des Champs-Elysées, lentement, autour d'un catafalque attelé de six chevaux, joyeusement pavoisé et sur lequel s'amoncelaient des gerbes d'orchidées et de roses. Ils promenaient sur la ville et sur les gens des yeux surpris. Nous étions leur spectacle; ils étaient le nôtre. Et, le soir même, ils s'en allaient. Maintenant, ils naviguent et, depuis six jours, bercés dans leurs couchettes de cordes, ils rêvent de Paris.

Je ne les plains pas. Ils auront passé sur l'eau quinze jours et deux nuits en chemin de fer pour vivre une demi-journée dans Paris; mais, cette demi-journée-là, n'a-t-elle pas suffi à leur faire goûter l'essentiel des joies que Paris destine à de grands enfants, venus de très loin et ignorants de tout? Ce n'est point la vue de nos soixante-dix églises qui eût pu les amuser beaucoup, ni celle de nos monuments; ni la visite de nos bibliothèques et de nos musées; et dans nos théâtres même, je ne vois pas de spectacle qui eût réussi à tenir éveillés longtemps ces enfants un peu barbares. Ils n'ont eu sous les yeux que des tableaux «faciles», dont il est impossible qu'ils n'aient pas, du premier coup, compris la beauté; et même ils n'ont pu se rassasier de cette beauté-là (ce qui est excellent), tant ils en ont joui vite... Ils ont vu de beaux uniformes; une belle caserne où deux repas savoureux leur ont été servis; ils ont marché sans fatigue, dans un décor d'apothéose, le long de la plus belle avenue du monde; ils ont vu de jolies femmes leur sourire et cent mille hommes les acclamer et ils s'en sont allés (suprême chance) avant d'avoir eu le temps de lasser nos enthousiasmes. Ils sont partis--ans leur intérêt et dans le nôtre--comme on devrait toujours partir: un peu trop tôt.

Ainsi ils emportent en eux quelque chose de mieux que la satisfaction d'avoir vu Paris et de le connaître; ils emportent la vision confuse, instantanée et comme féerique de sa grâce. Cela suffit; et, pour des âmes frustes, c'est bien la façon de voyager la meilleure.

On m'a conté qu'il y a cinq ans un grand fabricant de savon de Manchester eut la fantaisie de montrer l'Exposition aux 2.000 ouvriers de ses usines. Fantaisie généreuse, et surtout habile; ce sont là de beaux gestes, dont la notoriété d'une marque bénéficie... Un bateau spécial conduisait les touristes en France; deux trains spéciaux les amenaient, de bon matin, au Champ de Mars. On leur y servit 4.000 oeufs à la coque, des viandes froides, des confitures et du thé; puis des «tapissières» les promenèrent à travers la Ville. A deux heures, retour au Trocadéro, et lunch. Il leur restait à voir l'Exposition, mais que leur importaient ces choses sérieuses? Ils étaient tués de fatigue; ils étaient montés à la tour Eiffel et avaient respiré l'air de Paris; cela suffisait à leur joie. Et, pendant tout l'après-midi de ce jour-là, on vit sur les bancs des jardins, sur le gazon des pelouses, dans les coins de toutes les galeries, des hommes et des femmes étendus, et dormant à poings fermés: c'était le personnel de la maison L... brothers and Co, de Manchester, qui «visitait» l'Exposition. A sept heures du soir, ils reprenaient le train à la gare du Champ de Mars, chargés de paquets,--de bibelots à bon marché, de «souvenirs de 1900» achetés à tous les kiosques;--ils déclaraient, me dit un Parisien qui surveilla leur embarquement, que cette journée était la meilleure qu'ils eussent vécue...

Les marins anglais qui nous rendent visite cette semaine ne goûteront pas ces joies sommaires et profondes. C'est à Brest qu'ils célébreront le 14 Juillet, et la faveur de voir Paris en fête n'a été accordée qu'à leurs officiers.

Accueil enthousiaste... L'entente cordiale n'est pas, à ce que je vois, un vain mot, et voilà les Parisiens devenus anglophiles, résolument.

Mon libraire lui-même--que j'ai entendu à plusieurs reprises s'exprimer en termes vifs sur la perfidie d'Albion--a fleuri sa devanture de deux petits trophées de drapeaux où se mêlent les couleurs françaises et britanniques. Mais mon libraire est un philosophe qui sait, même dans l'enthousiasme, rester lucide et ne s'abuse point sur la précarité des sentiments humains. Il me disait tout à l'heure:

--Voyez pourtant, madame, combien on diffame ce peuple-ci, en affirmant qu'il n'est pas commode à gouverner. Existe-t-il au monde, je vous le demande, de plus malléables âmes que les nôtres? Quelques diplomates s'assemblent, bavardent, rédigent de petites notes qu'une douzaine de journalistes commentent à leur fantaisie; et suivant ce qu'on imprime--ou suivant ce que nous croyons que les choses qu'on imprime signifient--nous voilà partis pour l'amour ou pour la haine. Moi-même, qui suis un homme tranquille et ne lis qu'un journal par jour, je me suis senti secoué, depuis quarante ans--chaque fois que j'ai voulu m'intéresser aux choses de la politique étrangère--par des sentiments dont vous ne soupçonnez pas la diversité et l'incohérence. J'ai tour à tour béni et maudit tous les peuples autour de moi: l'Allemand, l'Espagnol, l'Autrichien, l'Italien, l'Anglais, le Russe... A l'égard de certains, j'ai su quelquefois de quoi ma méfiance ou mon antipathie étaient faites. J'avais des griefs précis. Mais, en général, vous l'avouerai-je? c'est plus simplement à la façon des moutons de Panurge que mon coeur a «marché». Ainsi, je détestais l'Angleterre depuis un temps infini; je ne sais pas exactement pourquoi et je ne serais pas moins embarrassé de vous préciser les raisons de la sympathie violente et parfaitement sincère qu'elle m'inspire aujourd'hui. J'obéis à une consigne, voilà tout; je suis un courant; j'abandonne mes nerfs à la volonté du journal que je lis, et je sens très bien qu'il ne dépend que du génie ou de la bêtise de ceux qui me gouvernent de me faire crier Vive ou A bas n'importe quoi. Tout cela n'est pas très brillant. Ce qui me console, c'est de penser que, sur ces questions, il n'y a pas un Anglais, un Italien, un Russe, un Allemand dont la sensibilité ne soit exposée aux mêmes accidents que la mienne. La science a perfectionné nos armures; mais ce sont toujours des coeurs de gosses qui battent dessous.

Il y a un homme à Paris qui, depuis quelques jours, m'inspire une compassion très profonde.

Il s'appelle M. Dubief; il est ministre du Commerce, de l'Industrie, des Postes et des Télégraphes, et aura, en cette qualité, à distribuer prochainement des croix aux Français qui, l'an dernier, se signalèrent à l'Exposition de Saint-Louis. Or, M. Dubief nous fait savoir, par une note insérée hier dans les journaux, qu'il ne disposera que de 200 croix, et que 2,000 personnes les lui demandent. M. le ministre, dès que la Chambre aura terminé ses travaux, compte donc emporter ces 2.000 dossiers à la campagne et les examiner lui-même, un par un. C'est à cela qu'il consacrera ses vacances.

Il est beau de consacrer ses vacances, quand on est ministre, à une tâche dont on sait que le résultat le plus sûr sera de désespérer ou de mettre de très mauvaise humeur 1.800 personnes au moins sur 2.000. Voilà de l'abnégation. Il est vrai que, dans la Légion d'honneur comme chez Phillis, «on désespère alors qu'on espère toujours», et que ceux qui montreront le poing à M. Dubief tout à l'heure auront oublié leur rancune dans six mois et, s'il est encore ministre, recommenceront de lui sourire.

Car la Légion d'honneur, en dépit de ses détracteurs, n'a rien perdu de son prestige d'autrefois. On a multiplié autour de l'Ordre d'autres ordres, inventé des rubans violets, verts, jaunes ou bleus à l'usage de ceux chez qui le ruban rouge se faisait trop attendre; on a essayé de consoler, à force d'accessits, ceux qui n'arrivaient point à décrocher le prix rêvé. Peine perdue. Rien de tout cela ne compte et il n'y a, pour les Français, qu'une façon d'être décoré... C'est, je crois, Philippe Gille qui, jadis, s'était fait composer une rosette où se juxtaposaient harmonieusement les couleurs des décorations diverses (françaises ou étrangères) dont il était nanti. On le nomma enfin chevalier de la Légion d'honneur.

--Eh bien, lui dit un ami, cela vous en fait une de plus?

--Non, dit Gille. Cela m'en fait onze de moins.
Sonia.