LA REVOLTE DU "KNIAZ-POTEMKINE" ET LES ÉMEUTES D'ODESSA]
Effet du premier obus lancé par le Kniaz-Potemkine, le
29 juin, sur une maison de la rue Niejinskaïa.
Six jours après le tir du Kniaz-Potemkine: la brèche de
la maison de la rue Niejinskaïa est réparée.
L'Illustration, qui a publié la semaine dernière la seule photographie authentique du Kniaz-Potemkine, met cette semaine sous les yeux de ses lecteurs le dossier photographique complet de cette extraordinaire aventure qui a ensanglanté Odessa, répandu la terreur dans tous les ports de la mer Noire et la stupéfaction dans le monde entier.
Cet ensemble de documents a été réuni à Odessa et à Constantza par notre envoyé spécial, M. Gustave Babin, avec l'aide de nos divers correspondants-photographes dans la Russie du Sud et en Roumanie. L'envoi de notre collaborateur était accompagné de la lettre suivante:
Odessa, 23 juin au 6 juillet.
Je ne tremblerai plus quand on nous menacera de l'état de siège. Je n'aurai plus nulle angoisse en abordant les remparts d'une ville momentanément humiliée sous ce régime d'exception. A Odessa, du moins, il est mieux que supportable. Incarné sous les traits du général Karangosof, il apparaît, même, aimable. Je sais bien qu'il y a quelques jours seulement--quelques nuits surtout--ce fut autrement terrifiant. Pour le moment, c'est charmant.
| Brèche d'entrée dans la façade | Brèche de sortie dans la muraille postérieure. |
Maison du faubourg Bougaïefka, à Odessa, traversée par le
second obus du "Kniaz-Potemkine", le 29 juin.
Le Kniaz-Potemkine mouillé près
du phare.
Et d'abord, à la frontière, je n'ai point reconnu notre Sainte Russie. La douane comme la gendarmerie de Voloschik furent, pour notre train, la courtoisie même. Un blond et charmant lieutenant faisait là fonctions de censeur littéraire. Comme un fait exprès, il y avait dans ce convoi deux ou trois étudiants et autant, je crois, d'hommes de lettres, avec des malles bourrées de bouquins. On les apportait par piles sur une table et, d'un index point du tout nerveux, le lieutenant les feuilletait, y laissait tomber un oeil calme jusqu'à l'indifférence et les rejetait les uns sur les autres avec un très visible et élégant dédain pour la parole imprimée. Et, si je n'avais rencontré au buffet. éplorée, devant son café, une pauvre cigale montmartroise qui, exilée dans un café-concert d'Odessa, avait pris la fuite aux premières balles, par le premier train, en oubliant son passe-port, et qu'on retenait là jusqu'à ce que cette pièce administrative arrivât, en vérité, j'aurais cru entrer tout bonnement en Allemagne.
Oui, mais il y avait, à 513 verstes de là, Odessa fumant, Odessa oppressée par l'état de siège et sous la menace des canons du Prince-Potemkine-Taurique. On en éprouvait déjà comme un vague serrement de coeur.
Le Georgi-Pobiedonostzef ensablé dans
le port, après sa soumission.
A la dernière station, les soldats sont campés sous des tentes blanches, très basses; les uns jouent, d'autres font la lessive. Plus près, aux larges portes des usines, d'autres soldats veillent, en tenue d'été, vestes et casquettes blanches, l'arme au poing, contre l'intrusion possible d'émeutiers et de grévistes. Et l'émotion se corse un peu.
Cependant, voici Odessa, une belle et spacieuse gare, toute neuve, toute blanche, des rues interminables, coupées et recoupées en équerre, et dont les lointaines extrémités se noient, confuses, dans la blonde vapeur d'un jour d'été timide.
Les gens vont, viennent, point pressés; des femmes élégantes passent, balançant de claires ombrelles; les izvostchik filent rapides sur le pavé qui réverbère une température de fonderie en pleine chauffe. Nulle apparence de trouble et de préoccupation. Mais il faudrait causer avec
Le général Karangosof, gouverneur d'Odessa.
Phot. A. Gornstein. l'un de ces passants placides pour avoir dans quelles affres ils viennent de vivre. Ce n'est que les jours suivants, après bien des conversations, après, surtout, une excursion à travers les quais ravagés du port, parmi les ruines de l'incendie, les traces évidentes du pillage, de l'orgie sans nom, sur les môles où le pied écrase des balles par milliers, c'est alors seulement que nous aurons la vision confuse, mais effroyable, du drame inouï dont le souvenir hante encore comme un cauchemar les cervelles les moins impressionnables...
Vous devez connaître aussi bien que nous, désormais, toutes les péripéties de la sanglante tragédie. Qui sait? mieux que nous, peut-être, car il demeure encore dans toute cette aventure, pour les gens d'ici, quelque chose de mystérieux.
Aussi, je n'ose entreprendre encore de vous expliquer l'inexplicable: l'apparition de la flotte de la mer Noire devant Odessa pour capturer le Kniaz-Potemkine révolté, la mutinerie du Georgi-Pobiedonostzef, la retraite de l'amiral Krieger, son retour après le départ du Potemkine et la soumission du Pobiedonostzef, etc., etc. De tout cela, on ne sait ici que ce que l'on a aperçu, ou cru apercevoir, des fenêtres ayant vue sur la mer. Chacun interprétant à sa façon, suivant la portée de sa lorgnette et l'excellence de ses yeux, toutes ces manoeuvres, s'est formé sa petite version bien à lui et qui n'a que quelques points de ressemblance avec la version du voisin. Quand on a conversé seulement avec dix personnes et recueilli leurs dix avis autorisés, on est perdu, égaré, ahuri. Mais, à défaut du drame qui s'est déroulé sur la mer et que j'espère bien être à même de vous conter un peu plus tard, vous connaîtrez du moins le drame qui a eu la ville d'Odessa pour théâtre.
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Les troupes sur la place de la Cathédrale. L'escadre de la mer Noire devant Odessa, le 5 juillet. Depuis des semaines, Odessa était troublée par des grèves trop justifiées, paraît-il, au dire même des gens les plus modérés. Pourtant, aucun désordre grave ne s'était manifesté. Le lundi 26 juin, les premières collisions se produisaient entre les ouvriers et la troupe. Le lendemain, l'effervescence s'accroissait encore. Ce fut sur ces entrefaites que, le mercredi, le Kniaz-Potemkine amena et débarqua sur le nouveau môle le corps du matelot Omeltchouk. A la nuit tombante commençait le pillage du port; bientôt après, l'incendie. |
Amas de bouteilles, «têtes blanches» et «têtes rouges», sur les quais du port. Photographie qui passe, à Odessa, pour être celle du Kniaz-Potemkine bombardant la ville, et qui représente, en réalité, un navire du type Georgi-Pobiedonostzef, tirant des salves pendant une visite officielle. |
Au crépuscule, une populace innommable se ruait vers la mer, forçait les entrepôts, enfonçait les bureaux, éventrait les coffres-forts, volait, razziait, de l'alcool d'abord, tout ce qu'elle trouvait d'alcool. Une orgie indescriptible commençait tandis que les pillards pratiques organisaient par la ville, avec le butin ainsi conquis, un fructueux petit commerce. Dans la soirée, on avait, pour 10 kopecks, une bouteille d'excellent madère ou de porto de derrière les fagots. Le vodki coulait partout, il faut avoir vu, sur le port, les amoncellements de ces petites bouteilles claires de la régie des alcools--les «têtes blanches» et les «têtes rouges», comme les appelle le peuple, d'après la couleur de leur cachet--pour s'imaginer ce que purent être ces saturnales.
A la nuit close, lancé du Potemkine, un vrai signal d'exercice, que certains yeux devaient guetter au ciel, jaillit parmi les étoiles. Et, d'un seul coup, comme à un cinquième acte d'opéra, le brasier s'alluma. Au nouveau môle, où avait reposé tout le jour le cadavre d'Omeltchouk, une forte odeur de pétrole flotta dans l'air: les précautions étaient prises d'avance et, entre deux rasades de vodki, les sinistres travailleurs abattus dans l'après-midi sur le port avaient bien employé leur temps. Renouvelant les exploits des «soeurs de France», des femmes allaient, couraient, portant de lourds bidons: Odessa eut, tout comme jadis Paris, des pétroleuses!
L'incendie, dans ces conditions, se développa en un clin d'oil. Un des projecteurs électriques du Potemkine promenait dans la nuit limpide son blême faisceau, se posait un moment sur un point, où la flamme rouge aussitôt s'allumait, comme au contact de cette froide et puissante lumière; la lueur électrique traçait alors sur l'horizon un ou deux cercles, s'éparpillait un moment sur le ciel pur, glissait sur la mer calme et s'arrêtait encore sur un bâtiment, un dock, un bureau, qui flambait à son tour. Le viaduc de bois de la ligne des quais, qui s'embrasa, formait en avant du tout comme une digue de feu.
Vue de la place du Sobor (cathédrale d'Odessa), occupée par la troupe, pendant l'état de siège.--Des ouvriers couvreurs travaillent, malgré les événements, sur les toits de l'église.
--Phot. Byelozerkovsek.
Plan d'Odessa et carte de la mer Noire avec l'itinéraire du Kniaz-Potemkine.
Le Kniaz-Potemkine-Tauritchesski à Constantza.
Par bonheur pour le reste de la ville, il n'y avait pas un souffle d'air. Les flammes montaient droites, comme dans un âtre, et les flammèches planaient longtemps avant de redescendre, lentes comme les étincelles d'un bouquet d'artifice dans une fête d'été.
Sur les bassins, où l'on avait jeté des barils vides, on répandit du pétrole.
Les navires, à leur tour, s'embrasèrent en crépitant!
Des cris de joie, des chants d'ivrognes--couvrant peut-être des hurlements--traversaient le ronflement sourd de l'incendie.
Et qui dira quels drames dignes de l'enfer durent se dérouler dans cette fournaise! Combien des buveurs de l'après-midi, surpris dans le premier sommeil, à demi tués déjà par l'alcool, furent surpris par l'incendie et dévorés! Combien s'étaient endormis stupides, sur le pavé tiède et ne se réveillèrent pas!
| Agence de la Compagnie maritime Rossiiskaïa après l'émeute. | Wagons brûlés sur lesquels sont tombés les rails de la voie aérienne. |
Vue générale du port prise du haut du grand escalier au moment où les docks du nouveau môle commençaient à flamber. (Au milieu du bassin de droite: le cuirassé Georges-Pobiedonostzef, qui s'est mutiné, puis soumis.)
| De gauche à droite: les vapeurs Platon, Serge (coulé et dont on ne voit que les cheminées) et Catherine. | Débarcadères des lignes de Nicolaief et de Kherson et leurs hangars finissant de brûler. |
| Tronçon de la voie ferrée aérienne qui servait à amener le blé dans les bateaux-transports. | Hangars de la Compagnie des chemins de fer incendiés et laissant des tas de sel à découvert. |
LE PILLAGE ET L'INCENDIE DU PORT D'ODESSA
(Photographies G. Babin, D. Pouditchef, J. Belozerkovsky, etc.)
Une des constructions en briques sur lesquelles passait la voie terrée desservant les quais et les môles.
Le pont du vapeur Pierre, de la Compagnie Rossiiskaïa, après l'incendie allumé par les émeutiers.
Aspect d'un entrepôt saccagé et incendié.
Les pompiers combattant le feu dans un magasin des chemins de fer du port.
LE PILLAGE ET L'INCENDIE DU PORT D'ODESSA
(Photographies C. Babin. D. Pouditchef, J. Belozerkovsky, etc.)
[(Agrandissement)]
LE CORPS DU MATELOT OMELTCHOUK EXPOSÉ,
LE 28 JUIN, SUR LE NOUVEAU MOLE D'ODESSA
D'après des photographies et un croquis d'une
rigoureuse précision communiqués à notre envoyé spécial.]
On dansait, dit-on, à cette heure-là, sur le Potemkine!...
Pourtant, il allait y avoir la répression, la terrifiante, la nécessaire répression. Elle mit le comble à l'abomination.
Pour se bien rendre compte de ce qui se passa, il faut connaître un peu la topographie des lieux.
Du boulevard Nicolas, belle esplanade qui rappelle le cours d'Ajot, à Brest, on domine tout le port, enserré par une ceinture de pentes rapides ou de murailles à pic et où l'on n'accède que par un bel escalier monumental, partant du pied de la statue du duc de Richelieu --gouverneur de la ville pendant l'émigration et depuis ministre de Louis XVIII--par un ou deux autres escaliers moins importants et par un petit nombre de rues assez raides. Rien n'est donc plus facile à bloquer que cette enceinte, cette sorte de fosse oblongue. On la bloqua. Toutes les issues en furent barrées par des troupes. Et la fusillade commença vers une heure du matin.
Un coffre-fort retrouvé
dans les décombres des
bureaux de la Compagnie
Rossiiskaïa.
Non pas, dit-on, tout de suite sur les fauteurs d'émeute. Au premier commandement, beaucoup de fusils partirent en l'air. Mais les assiégés ripostèrent, et ce fut effroyable. Les soldats, comme on dit, défendirent leur peau. Et avec quelle frénésie! Ce qu'il a pu être tiré de balles est inimaginable. Il est des endroits, aujourd'hui encore, sur les môles et les quais, où on les ramasse à poignées. Quiconque tentait de fuir était reçu par des feux de salve.
Les cosaques, les farouches cosaques, furent à leur tour de la partie. Et on les avait munis de mitrailleuses qui crachaient la mort sans discontinuer avec un bruit de rouet. De temps à autre, des charges, à bride abattue, avec les terribles nagaïkas cinglant à la volée, repoussaient les fuyards vers le brasier ardent ou poursuivaient ceux qui semblaient sur le point de s'échapper. Ce fut atroce.
Ceux qui, de loin, ont pu entr'apercevoir ces scènes dantesques, frémissent encore en vous les racontant et il est tels détails que la plume se refuserait à écrire.
Cela égala en horreur les massacres les plus tristement fameux. Et qui saura jamais combien de personnes périrent cette nuit-là! La flamme dut supprimer bien des cadavres.
Quant aux gens du Potemkine, ils ne firent rien pour essayer de défendre leurs amis. Que pouvaient-ils? Ils gardaient leur poudre pour le lendemain--et encore, il faut bien leur rendre cette justice, ne la gaspillèrent-ils pas.
Ici, on ne sait pas exactement ce qui s'est passé ce second jour.
Quand l'équipage rebelle eut obtenu l'autorisation de donner à Omeltchouk une autre sépulture que celle des marins--escomptant peut-être quelque mouvement--un groupe de matelots descendit à terre pour conduire le camarade à sa dernière demeure. Mais il fut bien spécifié que, si on les inquiétait, si on portait la main sur un seul d'entre eux, si, enfin, ils n'étaient pas de retour à bord à une certaine heure, le navire bombarderait la ville.
Les funérailles se déroulèrent sans incident. Toutefois, elles se prolongèrent, et les marins demeurés sur le navire s'impatientèrent. Ils le firent connaître vers 7 heures 1/2, par un premier coup de canon tiré à blanc, puis par un second. Et, comme on ne leur répondait par aucun signal, ils lancèrent deux obus, l'un dirigé sur le Sobor, sur la cathédrale aux toits d'azur violent, l'autre sur le dépôt des poudres, au faubourg Bougaïefka. Tous deux, assez bien pointés, cependant, manquèrent le but précis. Le premier démolit, à 100 mètres du Sobor, la corniche d'une maison de la rue Niejinskaïa et vint s'abîmer sur le pavé devant la maison du consul général d'Italie; l'autre traversa de part en part, sans éclater, le dernier étage d'un immeuble de Bougaïefka. C'étaient vraisemblablement, à en juger par le peu d'importance des dégâts qu'ils ont fait, deux obus d'exercice peu chargés.
Bien vite, on envoya du port au cuirassé le signal que les matelots rentraient à bord.
La nuit qui suivit fut plus impressionnante presque que celle de la veille. Ce fut la «nuit noire».
Sur cette ville sans lumière, car le gouverneur avait fait couper les fils électriques, une terreur indicible plana.
Tandis que la plupart des habitants demeuraient tapis chez eux, improvisaient des dortoirs dans les caves, n'osaient faire un pas dehors, dans l'obscurité, tremblaient au moindre bruit, d'autres, éperdus, fuyaient vers la gare. Quelles scènes il y aurait à décrire, shakespeariennes et où le burlesque se heurtait à chaque instant au tragique! Des malins achetaient par lots des billets aux guichets, prenant tout, sans s'occuper de la destination, moins du prix. D'aucuns réalisèrent, cette nuit-là et le lendemain, de superbes bénéfices. On cite un quidam, habitué des sleeping-cars les plus capitonnés, qui donna 1.000 roubles d'un simple billet de seconde classe qui n'en avait pas coûté cinq! De ces affolés soudoyèrent à prix d'or les employés de la gare et des trains pour pouvoir monter sans billet dans le convoi en partance, s'arrêtèrent à une ou deux stations... et rentrèrent le lendemain à Odessa par le premier train. En deux jours, 30.000 personnes quittèrent ainsi la ville!
On commence à peine à se remettre de cette alerte, et qui sait quelles inquiétudes hantent encore, la nuit venue, ce bourgeois qui s'en va, à pas comptés, à ses affaires, ce commerçant qui rêvasse au seuil de sa boutique?
Tant que le diable de «Potemkine» ne sera pas arrêté, capturé, mouillé à son coffre, à Sébastopol, on tremblera encore.
Cependant, les troupes de renfort ont été retirées d'ici ou à peu près. Le campement établi près du Sobor se dépeuple de jour en jour. On déblaye le port; des trains entiers de décombres partent d'heure en heure. Une armée de pauvres diables cherchent leur vie au milieu de ces détritus sans forme, où se mêlent les matières les plus diverses.
Tout naturellement ma première préoccupation professionnelle fut d'aller un peu voir de ce côté. Vous pensez si l'on chercha à m'en dissuader. A s'aventurer seulement avec un kodak en bandoulière, on risquait sa tête!... Pure exagération de Méridionaux.
Nanti d'une autorisation que me délivra le capitaine Viasmitinof, aide de camp du nouveau gouverneur, le général Karangosof (tous deux d'une parfaite urbanité), j'ai pu parcourir tout à loisir les décombres amoncelés, les bâtiments ruinés.
Au premier plan, dès qu'on arrive sur le port par l'escalier monumental, il faut traverser les ruines du viaduc qui portait la ligne ferrée. Les ruines!... Cela se réduit sur cinq cents mètres, à des piles de maçonnerie espacées d'où retombent les rails affaissés comme des rubans, car toute la construction en bois a disparu. La petite gare est encore debout et dresse assez crânement, à ciel ouvert, ses murs calcinés. Mais, au loin, de longues rames de wagons brûlés et dont demeurent seulement les bâtis de métal encombrent la voie inférieure sur le quai. De la maison qui abritait les bureaux de la direction du port, il ne reste que les murailles.
Tout près, en face, c'est le nouveau môle, séparant le port au Charbon du Nouveau Port. La partie centrale, sur toute la longueur, en était occupée par des hangars appartenant soit à la Compagnie Rossia (ou Rossiiskaïa), soit à la Compagnie Koshkim. Mais gondolés, éventrés par places, leurs cloisons et leurs toitures de tôle tordues, boursoufflées, ils sont à démolir en entier et, dès qu'on aura noyé les décombres qui fument encore, on va s'y employer.
A gauche du môle, deux navires consumés étalent leurs coques écaillées, rouillées déjà, souillées de longues coulées de coaltar ou de pourriture, tous leurs ponts détruits, leurs fines et jolies membrures toutes déformées: à quai, le Piotr (le Pierre) de la Compagnie Rossia, dont le pavillon flotte encore, souillé de fumée, mais épargné par la flamme; à côté, l'étrave à terre, l'Iekaterina (la Catherine), et, près d'elle, sabordé sans doute et coulé, le Serguief. Vous pouvez aller de bassin en bassin, ce sera tout le long la même désolation, les mêmes ruines et vous venez d'avoir un résumé du spectacle qui va se renouveler sur un kilomètre et demi peut-être de longueur: toitures écroulées, murs de briques chancelants, coques vides, rouges et lépreuses d'avoir été léchées par la flamme. Et puis des tas informes de débris, goudrons fondus, caisses brûlées, cafés à demi calcinés, sucres gluants, noirs, dégageant d'acres odeurs, amas d'où montent de nauséabondes vapeurs. Et, de-ci de-là, des amoncellements invraisemblables de bouteilles vides, le goulot rompu, parfois à demi fondues et agglutinées en paquets, bouteilles de vins fins, de Champagne, de vodki surtout. Parfois, quelque coffre-fort, la porte arrachée, sur les parois duquel on voit les traces des cartouches qui le firent sauter. Puis encore, de petits fragments qui scintillent au soleil et qui sont les robes de nickel des balles qu'on écrase.
Tout à l'extrémité du nouveau môle, au bout de l'interminable enfilade des hangars en ruines, voici la place où l'idée de l'émeute, sans doute, a germé dans bien des cerveaux; la place où, tout un jour, sans entraves, ont retenti les déclamations les plus révolutionnaires, les excitations les plus criminelles: c'est là où fut exposé le corps d'Omeltchouk.
Vers huit heures, une chaloupe du Potemkine l'amena, beau grand cadavre d'homme robuste et jeune, que la mort déjà commençait d'altérer.
Il était en tenue de service, en gris, comme disent les marins de chez nous, avec sa chemise à col bleu entre-bâillée sur sa gorge musclée. On fit à terre un lit de paille et l'on y déposa le corps, étendu sur des planches ramassées aux environs. Devant la foule des débardeurs, des flâneurs, qui commençait à s'assembler, ou procéda à toute une funèbre toilette. On joignit ses deux mains sur sa poitrine et, entre ses doigts, on plaça un cierge qu'une âme pieuse était allée chercher. On étendit sur ses pieds, comme un suaire, le drapeau blanc écartelé de la croix bleue de Saint-André, le pavillon de la marine impériale russe et, au-dessus des mains, on posa un écriteau tout préparé qui relatait le drame du bord et apprenait au peuple comment Omeltchouk était mort pour ses camarades, en allant porter à l'état-major leurs doléances.
Quelque temps il demeura là en plein soleil, deux marins en armes montant la garde à son chevet, entouré d'une foule sans cesse grossissante, sans cesse renouvelée, où des femmes s'agenouillaient, où des popes priaient, des hommes invectivaient, foule impressionnable, vibrante, à laquelle on distribuait des imprimés de propagande et que, de temps en temps, haranguaient des orateurs enflammés. Auprès du pauvre mort, on avait mis une caisse ramassée sur les quais, une caisse énorme dans laquelle les kopecks pleuvaient, pour la famille d'Omeltchouk, pour les frais de ses funérailles.
A un moment donné, quelqu'un eut pitié de ce pauvre mort étendu, que caressait l'ardent soleil de juin et l'on dressa, avec trois espars et une bâche, une sorte de petite tente pour le protéger contre l'ardeur du jour.
Le soir, l'orgie ici battait son plein. Et c'est à cet endroit que j'ai vu le plus de balles.
Tout cela va s'éloignant et les détails s'en perdent déjà dans les mémoires. N'était ce terrible Potemkine, dont le nom sans cesse nous retentit aux oreilles, on aurait à peu près repris sa vie normale.
J'incline à croire, pourtant, que les âmes trempées commencent à n'y plus penser--surtout le soir, aux approches de minuit, alors que les divettes des beuglants expédient leur dernier morceau dans le cliquetis
Emplacement où fut exposé
le corps d'Omeltchouk.
--Phot. prise après
la fin des émeutes. des assiettes et des couverts, en reniflant les apprêts du souper--car les cafés-concerts ont rouvert leurs portes. Dans leurs jardins abrités de grands arbres, l'eau verte du Léthé doit sourdre quelque part. Sous les ombrages de l'un d'eux, l'autre nuit, une société de ces brillants guerriers qui assurent l'état de siège était même tellement bruyante que l'officier de police dut intervenir aimablement, mais fermement. Nulle inquiétude, je vous assure, ne planait sur eux ni sur nous.
Quand nous sortîmes, un joli ciel de cuivre pâle s'éveillait sur la ville. La mer luisait comme un beau satin sombre. Et nous demeurâmes longtemps à admirer l'accord harmonieux de ce ciel rosé, caressant de reflets cette mer violette, en écoutant caqueter une caille matineuse déjà éveillée dans les arbres du Boulevard. A nos pieds stridulaient les grillons qui pullulent et qui, du soir à l'aube, se chantent à eux-mêmes leur grêle et monotone chanson. Un souffle de bucolique était épars dans l'air frais et il faisait, en vérité, fort bon vivre sous la loi martiale.
Gustave Babin.
Le 8 juillet, le cuirassé révolté faisait sa soumission à Constantza. Aussitôt informé, notre collaborateur s'embarquait four le fort roumain. C'est de Constantza que sera daté son prochain envoi qui, sans doute, nous révélera enfin la véritable aventure du Kniaz-Potemkine-Tauritchesski.
A Montigny-la-Cour (Aisne): groupe de fermes dévastées par l'ouragan du 30 juin.
--Phot. Ruet frères.