M. VILLAVERDE
M. Villaverde, qui naguère encore, au moment du voyage d'Alphonse XIII en France, occupait la présidence du conseil des ministres d'Espagne, est mort, le 15 juillet, à l'âge de cinquante-cinq ans, succombant à une congestion cérébrale.
Avocat réputé, après avoir commencé sa carrière publique comme sous-secrétaire au ministère des Finances, il était devenu préfet de Madrid. Il eut, ensuite, les portefeuilles de la Justice et de l'Intérieur; puis il fonda, avec M. Silvela, la fraction des conservateurs indépendants, distincte du vieux parti catholique. Très compétent en matière financière, il avait pris pour la première fois le portefeuille des Finances au lendemain de la guerre qui aboutit à la perte de Cuba. On le retrouvait au même poste en 1903 et enfin au mois de janvier 1905, époque où il succédait au général Azcarraga, en qualité de président du conseil. Le mois dernier, il quittait le pouvoir, renversé par une coalition de libéraux et de conservateurs.
M. Villaverde avait donné des gages de sympathie pour la France. Ses compatriotes lui savaient gré d'avoir appliqué ses aptitudes spéciales à la réforme des abus et au relèvement du crédit national; aussi sa mort a-t-elle été vivement ressentie en Espagne.
Nous publions ci-après la suite de l'enquête illustrée de notre collaborateur Gustave Babin sur l'extraordinaire aventure du "Kniaz-Potemkine"; nous reprendrons, la semaine prochaine, la publication de l'intéressant récit du "Voyage en Norvège", écrit pour L'Illustration par M. Brieux.
La première apparition du Kniaz-Potemkine devant Constantza...--Phot. Besançon.
LA VÉRITABLE AVENTURE
DU "KNIAZ-POTEMKINE"
Constantza, 12 juillet.
Voici le théâtre où s'est déroulé le dernier acte d'un drame qui passionna les deux mondes et qui pouvait plus mal finir: Constantza, aujourd'hui encore une toute petite ville maritime, qu'aperçoivent de la portière de leur sleeping les voyageurs de l'Orient-Express en route vers Constantinople; demain, quand les travaux formidables qu'on y exécute vont être achevés, un beau grand port, pourvu d'un matériel moderne, et rival d'Odessa peut-être.
Cette ville est souriante, gentillette, au bord d'une vraie mer d'Orient, d'un bleu tendre, ridée à peine et tout inondée d'éclatante lumière. Dans les rues, quelques matelots, blancs et nets comme s'ils sortaient de leur «coffre», avec de grands cols bleus, coquettement empesés et, çà et là, des officiers, très élégants sous une tunique gris-tourterelle fort seyante, et aimables, empressés... comme de vrais marins français. Car Constantza est le port militaire de la Roumanie et, à l'abri de ses jetées, sont mouillés le croiseur Elisabeta, la longue flamme de guerre pendant inerte à son mât, et les deux torpilleurs Zmeul et Naluca,--toute la flotte roumaine, que d'aucuns avaient espéré voir s'augmenter d'une unité assez inattendue, le Prince-Potemkine-de-Tauride.
Constantza, on se le rappelle, fut le premier port que visita le Potemkine à son départ d'Odessa. Il venait y demander des vivres qu'on eut le regret de devoir lui refuser. On le fit dans des formes adoucies, car le Roumain est accueillant, charitable et peut-être, au fond, pas animé d'une sympathie outrée pour la Russie.
C'est à Constantza qu'il est revenu achever son inglorieuse odyssée.
D'ailleurs, nombre d'entre ceux qui montaient le Potemkine étaient des Roumains,--des Roumains de cette Bessarabie que la Russie s'arrogea et vers laquelle la Roumanie entière jette encore des yeux chargés de regrets. Aussi se sont-ils aussitôt sentis chez eux, sur cette terre. C'est l'un d'eux, précisément que j'interrogeais, tout à l'heure, par l'intermédiaire obligeant de M. le lieutenant de vaisseau Gavrilesco Feodor Pogarneatzà était «sergent-major de signaux». Exactement, il commandait les tambours du Potemkine, et ce fut lui, on peut le dire, qui donna les trois coups, au commencement du drame.
Les marins révoltés sur le pont du Kniaz-Potemkine.--Photographie prise par M. A. Forst dans le port de Théodosie le 5 juillet.
Feodor Pogarneatzà.
Le récit que j'ai recueilli de sa bouche me paraît intéressant à reproduire parce qu'il enterre définitivement la légende du Potemkine, telle du moins que nous la concevions.
Tout d'abord, le matelot dont la mort déchaîna cette rébellion ne s'appelait pas Omeltchouk. Il se nommait Vakoulemtchouk, mais son camarade ignore son prénom. Je l'ai recueilli à Odessa: Grégor.
Le Potemkine, qui n'avait pas encore effectué ses essais d'artillerie, était parti le 12-25 juin de Sébastopol pour Tendra, près d'Odessa, où il allait y procéder.
Le 13, on était à Tendra d'où l'on envoyait à Odessa, pour y faire des vivres, un torpilleur. Tout était parfaitement tranquille sur le Potemkine, en apparence du moins, car depuis longtemps un comité fonctionnait à bord--comme d'ailleurs, sur tous les navires de la mer Noire et dans toutes les casernes de la marine à Sébastopol--comité dont le sergent électricien Athanase Matuschenko (un second maître, dirions-nous en France) était l'âme et qui préparait un coup de sa façon. Mais on était nullement pressé d'agir. Mieux, même, on n'était pas prêt. On avait choisi une autre heure, plus tardive.
Dans la nuit du 13 au 14, le torpilleur envoyé aux vivres rejoignait le Potemkine à Tendra. Au lever, les matelots, en montant sur le pont, virent la viande qu'il rapportait, suspendue à des crochets, au grand air. Elle dégageait une telle puanteur qu'on avait dû laisser là, en plein air, tout ce qu'on n'utilisait pas pour le déjeuner. Il y eut, au gaillard d'avant, des réflexions, des murmures. On se concerta...
A l'heure de la soupe, bien peu de matelots descendirent. Le commandant Golickof fut avisé de l'incident. Il le prit assez mal. La viande fut soumise par lui à l'examen du docteur Smirnof, médecin en chef du navire, qui, bien sûr de ne pas déplaire à l'autorité, donna tort aux matelots.
Alors, le commandant donna l'ordre de réunir sur le pont tout l'équipage. Une batterie des tambours de Pogarneatzà retentit. Les matelots s'alignèrent en silence à l'arrière. Tous les officiers de service et le médecin étaient présents.
--Il paraît, dit le commandant Golickof, que certains d'entre vous ne sont pas contents de la nourriture du bord et protestent. Tant pis pour eux. La viande est excellente et le docteur l'affirme. Mais, comme je veux connaître les mauvaises têtes, que ceux qui veulent bien manger passent ici,--et il désignait l'espace libre sur le pont, derrière lui. --Que les autres restent là,--devant lui.
Tout l'équipage, à peu près, défila devant le commandant, sans murmures, et vint se ranger où il avait dit. Demeuré en face d'une trentaine d'hommes qui hésitaient, il arrêta le défilé et fit sonner à la garde: dix-huit marins en armes arrivèrent et entourèrent les mécontents.
Le commandant avait perdu tout sang-froid: il commanda de fusiller sur l'heure les mutins. La garde obéit au commandement de charger les armes, mais ne fit plus un mouvement au cri de: «Feu!»
L'état-major et l'équipage du "Kniaz-Potemkine" avant le drams.
Le torpilleur 267.
C'est alors qu'indigné de cette défection le second du bord, le capitaine Ghelerovski, arrachant à l'un des marins son fusil, mit en joue le sous-officier qui commandait le peloton. La balle partit, manqua le but, s'égara. Elle alla frapper Vakoulemtchouk, perdu dans le tas des trente.
Traversé de part en part, à la hauteur du rein, le matelot eut l'énergie de descendre dans la batterie pour y prendre son fusil; il fut le premier qui fit ce geste de rébellion, bientôt imité, comme on le verra. Sans que j'aie pu faire préciser ce qui se passa ensuite, on le repêcha, un moment après, de la mer où il était tombé, ou s'était jeté, ou avait été précipité. On le transporta à l'infirmerie. Le signal du carnage était donné.
Les hommes, ceux d'abord qui étaient demeurés ou avaient été laissés à part, puis tous, aussi bien «ceux qui voulaient manger» que les autres, s'étaient rués vers les râteliers d'armes.
Le capitaine Ghelerovski
(debout).
Le commandant Golickof avait fui avec son état-major. Seul le second, Ghelerovski, demeurait sur le pont: ce fut lui la première victime. Puis vint l'officier chef de l'artillerie, le capitaine Nioupakoïof. Le médecin en chef, le docteur Smirnof, se suicida d'un coup de bistouri, ou de sabre, au bas-ventre.
On fusilla l'enseigne Livintsof et le lieutenant de vaisseau qui dirigeait à bord le service électrique, M. Thone. Enfin on rejoignit dans la chambre de l'amiral le commandant Golickof qui s'était terré là, avec l'enseigne Alexeief, tous deux enfermés à double tour. Le commandant suppliait en pleurant «ses enfants» de l'épargner.
Ses prières ne pouvaient être entendues!...
Une bande qui remontait, cette sanglante besogne achevée, avisa, à l'entrée du carré, le pope Parmen, aumônier du bord, effaré, fuyant. Un des matelots, d'un coup de crosse, lui broya à demi le visage contre la cloison de fer. C'était Matuschenko.
Un officier, qui s'était jeté à la mer pour échapper à la fusillade, fut tué par un feu de salve.
Le massacre s'arrêta à ces sept victimes. On avait supprimé tous ceux qu'on haïssait, de qui on avait eu à se plaindre. On jeta les cadavres à la mer, sans une bénédiction. Les autres officiers demeuraient comme otages. On allait en rendre neuf à Odessa, ne gardant à bord, de vive force, que ceux qui étaient nécessaires à la marche du navire.
On ne songea même pas à faire disparaître les traces du drame, à réparer, fût-ce sommairement, les dégâts, le désordre, qui demeuraient. «Quand le Potemkine fut rendu à la Roumanie, me disait le capitaine Gavrilesco, on retrouva toutes les cabines des malheureux officiers dans un état lamentable, glaces brisées, meubles éventrés ou démolis à demi.» On ramassa même, quelque part, un débris sanglant, un doigt tranché d'un coup de sabre à une main qui suppliait peut-être.
Et le règne de Matuschenko commença. Il fut peu brillant.
Tous ceux qui, à Constantza, ont approché Matuschenko demeurent comme hantés du souvenir de cette inquiétante figure de brute, aux pommettes saillantes de Kalmouk, aux yeux haineux, au front obscur, stupide, fourmillant d'idées féroces.
Devant Odessa, aucun des révoltés ne voulait consentir à tirer sur la ville. Cette crainte de nuire à des innocents, de causer des morts inutiles, on la verra de nouveau se manifester devant Théodosie, bien que, là, on eût été attaqués, qu'on ait eu des blessés et des morts.
Les deux coups de canon tirés à blanc sur Odessa leur semblaient suffisants pour affoler les autorités de la ville et assurer la liberté à ceux de leurs camarades envoyés aux obsèques de Vakoulemtchouk. Matuschenko s'entêtait, imbécile, farouche, à vouloir faire charger les pièces à obus.
--Mais à quoi bon? lui demandait-on.
--Pour étrenner les canons!
Quant à l'un de ses principaux adjudants, Nikishkine, c'était un halluciné qui croyait voir de temps à autre le Christ lui apparaître!
La «nuit rouge» d'Odessa dut être douce à l'âme de cette dangereuse bête qu'était Matuschenko. Elle lui apporta, en outre, un réconfort moral, une aide que, peut-être, il n'avait pas prévue.
Dans la soirée, à la lueur fauve de l'incendie, une barque amena vers le Potemkine deux jeunes gens, deux étudiants, qui pouvaient bien fuir les flammes, et qui aussi venaient--qui sait?--de propos délibéré rejoindre les révoltés pour les diriger et s'en servir. L'un se serait appelé Ivanof; on ne connaissait l'autre que sous son prénom: Cyrille. Ce furent les deux seuls civils qu'il y eut jamais à bord.
Les marins du Potemkine supposèrent que Matuschenko avait pu s'aboucher avec les révolutionnaires d'Odessa dans la journée. Mais, dans ce cas, ne seraient-ils venus plus nombreux, apportant une organisation préparée, un plan? Ce qui frappe, dans tout cela, c'est au contraire le désarroi, le décousu de l'action. La rébellion du Potemkine est un fait. L'incendie, les troubles d'Odessa, d'autres faits, survenus à la faveur du premier, mais fortuitement, comme avait éclaté la sédition des marins. Ceci fut peut-être le signal de cela, mais les deux actions n'avaient pas été combinées.
Pogarneatzà me l'a répété à plusieurs reprises: on préparait lentement une révolte de toute l'escadre de la mer Noire. Des comités mystérieux fonctionnaient sur chaque bateau et devaient se concerter sur le moment, l'heure. La mort de Vakoulemtchouk brusqua le mouvement pour un des navires. On sait que les autres ne suivirent pas, ou suivirent mal, comme le Georges. On n'était pas prêt.
Cyrille et Ivanof apportèrent aux révoltés un concours un peu intelligent qui leur faisait grandement défaut. A peine arrivés à bord, ils se répandirent en discours véhéments, suppliant les matelots de prêter leur concours à la ville contre le despotisme, contre le tsarisme. Ils ne furent pas entendus, et les canons du Potemkine demeurèrent muets cette nuit-là. On se borna à fouiller le port avec les projecteurs électriques, à suivre les progrès de l'incendie, à faciliter, ainsi, la besogne des pétroleurs.
Le lendemain, on s'organisa pour naviguer.
Comme commandant, on élut l'enseigne Alexeief, qui était doux et bon et avait les sympathies unanimes du bord; je ne dis pas qu'il les rendît, surtout à ce moment où on le chargeait, à son corps défendant, de cette lourde responsabilité. Le second fut un maître, Mourzach. Deux officiers mécaniciens dirigèrent le service de l'énorme machinerie. L'un, Kovalescenko, était, d'ailleurs, de tout coeur avec les révoltés.
L'enseigne de vaisseau Alexeief et les
autres officiers du «Potemkine» que les
mutins épargnèrent mais obligèrent à
diriger le cuirassé.--Photographie prise
après leur débarquement à Constantza.
Enfin, un comité de vingt membres fut constitué et investi de l'autorité suprême: on fut comme en république, une république où fonctionnait le referendum, où l'on consultait parfois le corps électoral, sans suivre, d'ailleurs, ses avis, quand ils déplaisaient. A preuve que, dès le premier séjour du Potemkine dans les eaux de Constantza, cinq cents des matelots étaient d'avis de se rendre, de débarquer, d'arrêter net l'odyssée. Et vous savez le reste!
Chose inouïe, invraisemblable, le vrai maître du bord, le maître absolu et, selon la formule usuelle, le «maître après Dieu» du cuirassé, ce fut Matuschenko. Cyrille et Ivanof, qui siégeaient au «comité exécutif», ne purent jamais dompter ce fauve.
Il dominait par la terreur. Il allait et venait par les coursives sur le pont, dans les batteries; toujours furieux, frénétique, le revolver au poing, sans cesse menaçant. Tous tremblaient à le voir apparaître.
Matuschenko.
Photographie prise au débarquement à
Constantza.
Plus d'un dut regretter le tendre second, Ghelerovski, l'homme au fusil!
Seul de tout ce troupeau, Matuschenko avait une volonté. Elle se heurta cependant, se brisa contre l'inertie des sept cent cinquante pauvres diables, pas méchants, prisonniers avec lui sur ce navire en désarroi.
Quand, à Odessa, le Potemkine--auquel bientôt se joignit le Georges--se trouva en présence de l'escadre de l'amiral Krieger, les révoltés se défendirent de tirer contre leurs camarades, attendant les premiers obus, sans se douter que, de leur côté, les frères encore soumis, mais à peine, refusaient également de les attaquer.
Pareillement, on ne voulut jamais consentir à suivre l'idée de Matuschenko, qui était de débarquer de force en Russie. Seul, devant lui, chacun de ces hommes frissonnait dans l'attente d'une balle; réunis pour une décision à prendre, ils résistaient de toutes leurs forces à ses lubies de dément.
Depuis le début, un torpilleur, le 267, s'était attaché à la fortune du Potemkine. A moitié de bon coeur, seulement. On avait pris son commandant à bord, et on le débarqua à Odessa avec les huit officiers du Potemkine qu'on avait épargnés et dont on n'avait pas besoin pour la conduite du navire. En même temps, on plaçait sur le petit bateau cinq des plus «purs» du Potemkine, pour mater, au besoin, son équipage. Le 267 suivit donc sous la menace des canons du cuirassé. Vous avez appris avec quel empressement il rebroussa chemin vers Sébastopol dès qu'il fut libre de le faire, le Potemkine une fois amarré dans le port de Constantza!
Matelots du «Potemkine» et officiers
roumains à Constantza.
«La vie sur le Potemkine fut une vie d'enfer», me disait Pogarneatzà.
Dès le soir du premier jour, on n'avait plus de pain. Ce fut la première chose qu'on demanda à Constantza. On vécut de biscuits, de conserves. On souffrit presque de faim, parfois.
Dans cette énorme ville flottante, dans ce monstrueux engin, la plupart, sans doute, des hommes ignoraient ce qui se passait, ce qu'on faisait, où l'on allait.
Ils s'abandonnaient, résignés.
Et c'étaient des querelles sans fin, entre une poignée d'énergumènes et l'immense majorité de l'équipage, repentant, inquiet des suites de cette équipée, anxieux de l'avenir; des rixes, des scènes atroces auxquelles mettait fin, son revolver toujours braqué, le frénétique Matuschenko.
L'aventure de Théodosie acheva de dégriser les plus endurcis des rebelles. On put se procurer, dans ce port, des vivres le jour où l'on y arriva; mais, quand, le lendemain, on revint pour prendre le charbon promis, qui était devenu indispensable, les cosaques du quai accueillirent la chaloupe à coups de fusil, tuèrent sept hommes, dont Ivanof, et en blessèrent trois, actuellement soignés à Constantza.
Ce fut à bout de ressources, les soutes surtout complètement vides, qu'on aborda à Constantza, malgré Matuschenko, malgré Cyrille, qui voulaient faire sauter le navire.
On y arriva le samedi 8, vers une heure du matin. Au jour, on entamait des pourparlers pour la reddition du navire au gouvernement roumain. A trois heures, le pavillon rouge était amené et le pavillon roumain, bleu, jaune et rouge, le remplaçait à la pomme du mât, tandis que les rebelles débarquaient, un équipage roumain prenait possession du cuirassé, dont le commandement était confié au capitaine de vaisseau Torgulesco, avec le capitaine Ciudin comme second.
Un pope reçoit, à bord du «Potemkine», le nouveau serment
de fidélité au tsar des cinquante repentants.Voir à la page suivante.
Mais l'intérêt n'était plus là: il était sur le quai où arrivaient, par fournées, les marins russes.
Quel enthousiasme! quel délire! Je me demande si les marins de l'amiral Avellane, aux jours des premières tendresses, furent accueillis, chez nous, comme le furent ici ces innocents pirates. On se les arrachait. Chacun eut «son Russe». Et, comme je l'ai dit, la plupart, originaires de Bessarabie, parlant parfaitement le roumain, on s'entendit aisément.
On les dévalisa d'ailleurs de tout ce qu'ils possédaient de susceptible de constituer un souvenir: boutons d'uniforme, bérets, rubans rayés orange et noir au nom du Kniaz-Potemkine-Tauritchessky. Des gens pratiques ont amassé des stocks qu'ils écoulent. Un ruban de béret valait, au cours du jour,15 francs, hier!
Les plus endiablés, songeant aux bals masqués futurs, voulurent acquérir une tenue complète et habillèrent de neuf, au magasin voisin, quelques matelots. Le «marin russe» sera beaucoup porté, la saison prochaine, en Roumanie. Et, quant aux «beuveries», je vous laisse à penser ce qu'elles furent, non pas du côté des hospitaliers Roumains, race essentiellement sobre, mais de la part de leurs hôtes, un peu rationnés les jours précédents.
Les 750 hommes furent reçus comme des hommes libres et laissés à même de partir là où bon leur semblerait et comme ils le voudraient. La plupart demandèrent à être employés aux travaux des champs; très sagement, les autorités les répartirent par groupes de 50 à 100 dans diverses villes d'où l'on aurait la facilité de les diriger vers les propriétés, pour la moisson.
A Constantza: les révoltés du Kniaz-Potemkine emportant
leur paquetage.--Phot. Besançon.
Le gouvernement du roi Charles, qui venait de rendre au gouvernement du tsar un service incontestable et qui n'est peut-être pas sûr, à l'heure qu'il est, de pouvoir jusqu'au bout s'en féliciter--car, enfin, la mise en liberté des rebelles peut donner lieu à quelques observations assez justes--le gouvernement du roi Charles avait annoncé télégraphiquement à Saint-Pétersbourg la grande nouvelle. Dans l'après-midi même du dimanche, une escadrille russe, composée des croiseurs Tchesmé, battant pavillon de l'amiral Pisarewsky, du Sinope et de quelques torpilleurs, venait chercher le Potemkine qu'elle poursuivait depuis plusieurs jours et qu'elle trouvait enfin désarmé. On laisse entendre qu'elle mit, à l'accomplissement de sa mission, peu de formes. Elle reprit son bien, son dû, sans se confondre trop en remerciements. A deux heures après midi, la cérémonie était terminée.
Quelques marins du Potemkine, à la vue du pavillon de Saint-André flottant de nouveau sur «leur» bateau, sentirent leur coeur se fondre de repentir; une cinquantaine retournèrent à bord, où un pope reçut leur nouveau serment de fidélité au tsar. Après quoi, on les mit à fond de cale--ainsi d'ailleurs que les officiers et sous-officiers eux-mêmes, gardés de force par les insurgés sur le navire pour le conduire. D'aucuns assurent qu'on procéda à quelques exécutions sommaires. Mais c'est mal connaître les Russes que de les croire capables d'un pareil manquement aux règles de la courtoisie internationale.
Enfin, l'équipage que l'amiral Pisarewsky mit sur le Potemkine y trouva tout en état. Les feux étaient allumés, l'électricité avait illuminé le bord toute la nuit, les servo-moteurs tournaient, tout allait bien. Il n'y avait plus, semblait-il, qu'à donner le traditionnel: «En avant!»
Toutefois, on remarqua que le cuirassé s'était sensiblement enfoncé, à la poupe, depuis son arrivée. Il semblait faire eau. On s'inquiéta.
L'état-major russe fit rechercher la voie d'eau. Une vanne avait été ouverte. Par qui? Précisément, a-t-on avancé, par les matelots qui s'étaient soumis l'après-midi, et qui, emprisonnés, menacés de mort, s'étaient de nouveau révoltés: mais saura-t-on jamais la vérité, toute la vérité sur ces histoires... Où? On ne parvint pas à la découvrir tant qu'on fut à Constantza, et beaucoup d'officiers de marine attendent impatiemment, non sans quelque inquiétude, la nouvelle de l'arrivée du bateau à bon port.
A Constantza: accostage du remorqueur débarquant
l'équipage du Kniaz-Potemkine.
L'amiral avait télégraphié à Bucarest qu'il lèverait l'ancre à six heures, le dimanche. Mais il ne put d'abord mettre ses cabestans en action. Et puis, il y avait cette eau qui arrivait toujours et qu'il fallait épuiser sans relâche. L'amiral renvoya à terre le pilote roumain, voulant à tout prix découvrir la vanne, l'inquiétante vanne ouverte, avant que de lever l'ancre.
Le pilote revenu lundi matin, à sept heures, on n'avait pas encore aveuglé la voie d'eau. Et le mécanicien, nouvellement arrivé sur ce monstre, étudiait sa machine.
Sur les conseils du pilote, on se décida enfin à faire sortir le Potemkine du port par des remorqueurs et à le conduire jusqu'au Tchesmé, afin que celui-ci le prit à la remorque. Ce qui fut fait. Et ce fut dans cet équipage peu brillant que le Kniaz-Potiemkine-Tauritchessky soumis, derechef bénit, fit route vers Sébastopol, le lundi soir, à sept heures.
En somme, s'il fallait conclure, je dirais qu'il n'y a pas eu, dans cette extraordinaire aventure, tout ce qu'on y a vu de compliqué. Cette rébellion ne fut si peu grave, au demeurant, en ses conséquences, que parce qu'elle fut mal préparée--qu'elle ne fut pas préparée, même; qu'elle éclata avant l'heure. C'est une rébellion d'enfants terribles et inintelligents--surtout inintelligents. Je verrais là volontiers un de ces phénomènes dont parle Taine, un de ces cas «d'anarchie spontanée», selon son mot, qui marquèrent le commencement de la Révolution française, en furent le signal, multipliés à l'infini sur le territoire entier--comme en Russie; intéressant comme symptôme, inquiétant comme exemple.
Gustave Babin.
Le Kniaz-Potemkine, rendu aux autorités russes, est
remorqué vers Sébastopol.
LES FÊTES FRANCO-ANGLAISES DE BREST
L'initiation des marins anglais aux amusements populaires français:
un tour d'équitation sur le manège forain.
[(Agrandissement)]
UN 14 JUILLET FRANCO-ANGLAIS A BREST
Le bouquet du feu d'artifice tiré en rade par les escadres.
--Dessin d'après nature de G. Scott, à bord du yacht de F. de Haenen,
dessinateur au «Graphic» et de «L'Illustration».
|
Vice-amiral May, com. l'escadre anglaise. |
Sir F. Bertie, ambassadeur. |
| Vice amiral Pephau, préfet maritime. | Mme l'amirale May. |
Vice-amiral Caillard, com. de l'escadre du Nord. |