Pérégrinations d'épaves.

Dans toute mer où il y a de la navigation, il y a des épaves aussi, des navires qu'il a fallu abandonner, mais qui, avant de se briser et de couler, peuvent encore faire de longs voyages, ballottés par le vent et les courants. Dans l'Atlantique, il y en a bon nombre: ce sont surtout des vaisseaux en bois, chargés de bois. Les vaisseaux en fer coulent vite; ceux en bois peuvent flotter longtemps encore. On connaît les exploits de certains de ces derniers: le service de la navigation aux États-Unis se fait sans cesse renseigner sur les épaves qui ont été rencontrées et, par la comparaison des observations, il établit la route et la durée de la course de l'épave Une de celles-ci, l'Alma-Cummings, un schooner, a couru l'Atlantique pendant 587 jours et fait un trajet de 8.000 kilomètres. Cette barque avait pris un chargement de bois à Port-Royal pour Boston, en 1895, au mois de janvier; en février, elle fut assaillie par un blizzard qui est à juste titre resté fameux. Ses mâts se brisèrent et, pendant quelques jours, l'équipage fut en grand péril. La tempête s'étant calmée, les hommes purent être recueillis par un vapeur. Mais la barque continua à flotter. Plusieurs grands vaisseaux l'aperçurent et la signalèrent. L'un deux, pour débarrasser la navigation de ce danger, y mit le feu; mais elle ne put brûler que superficiellement: le pont était trempé et la cargaison de bois aussi. On la rencontra pour la dernière fois sous l'équateur; quelques mois après, les courants l'avaient poussée sur la côte de Colon où les Indiens la mirent en pièces. Une autre barque, la Fannie G. Wolston, a fait mieux. Elle s'est promenée pendant quatre ans dans l'Atlantique, y faisant 15.000 kilomètres. Abandonnée le 15 octobre 1891, au cap Hatteras, elle monta vers le nord avec le Gulf-Stream. Puis, une tempête la chassa jusque dans la mer des Sargasses, où elle est restée deux ans.

De la mer des Sargasses elle fut portée sur la côte de Floride, puis vers le Nouveau-Jersey, où elle a dû être détruite, car on n'a plus eu de ses nouvelles. Moins longue a été la carrière d'une autre épave de nom inconnu, mais plus tragique. Car le bateau qui la découvrit trouva un timonier à la roue: un matelot s'était attaché à celle-ci et il était mort à son poste. Son cadavre restait en place, les mains sur les rayons, les yeux vides semblant chercher à voir encore ce que devenait la tempête. On fit sauter cette barque-fantôme, et son conducteur alla trouver, au fond de la mer, le repos. Une autre épave curieuse est celle qui, il y a quelques années, traversa les bancs de Terre-Neuve. Elle était juchée au sommet d'un iceberg et entourée de glace. La barque avait donné sur de la glace qui s'était détachée de la côte et avait été entraînée par le courant. La pluie et la neige, se changeant en glace, la fixèrent sur sa banquise, et c'est ainsi qu'elle vint se montrer aux pêcheurs du Grand-Banc, traversant avec pompe la flotte des morutiers effarés.